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LA HEP OBLIQUE ET LES LÉGITIMISTES

Tous ceux qui, ayant remarqué dans l'histoire des peuples libres la belle et noble part que le gouvernement parlementaire assure aux classes aristocratiques, jettent ensuite un coup-d'œil sur l'ensemble des événements accomplis en France depuis 17 SU, en viennent nécessairement à se poser cette question :

Pourquoi, en France, les cla.-ses aristocratiques ontelles généralement montré si peu de goût pour les institutions de ce genre ?

A cette question on a fait différentes réponses. On a invoqué l'esprit de cour, l'ignorance politique, les préjugés, les traditions de famille, le prestige des souvenirs.

En somme, on n'a pas répondu d'une manière décisive.

Je n'examine pas, bien entendu, pourquoi, sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, les classes aristocratiques se laissèrent si docilement entraîner dans l'orbite de la royauté; pourquoi, prenant pour une alliance ce qui n était qu'une exploitation, pour une concession ce qui n'était quun assujettissement insidieux, elles surent tant de gré au pouvoir central de les avoir, en quelque sorte, déracinées du sol, et désarmées de leur antique influence.

C'est là une autre question, non moins importante, mais mieux élucidée, au moins à ce qu'il semble.

Je demande simplement pourquoi, depuis 1789, les classes aristocratiques se sont montrées généralement hostiles au gouvernement parlementaire, même lorsqu'elles le tenaient de la main préférée ?

C'est évidemment parce que, jusqu'à ce jour, les classes aristocratiques (ancienne noblesse et haut clergé) se croyaient encore assez fortes pour aspirer à être un gouvernement.

Comme elles espéraient encore saisir un jour ou l'autre le pouvoir, elles voulaient l'avoir dans les conditions les plus larges. Elles caressaient dans leurs rêves l'absolutisme qu'elles espéraient exercer un jour.

LA MÉDECINE PRÉVENTIVE 14o

Plusieurs fois les faits sont venus contredire ces espérances.

En 1 7 89, la vieille noblesse est balayée avec la royauté au moment même où, selon toute probabilité, la royauté et elle allaient entrer en guerre privée.

En 1815, de retour après vingt-cinq ans d'exil, elle arrive rêvant le despotisme.

En 1830, elle cherche à l'établir : elle échoue.

En 1848, elle espérait ressaisir le pouvoir: elle n'y réussit pas. Bien plus, des dangers d'une nature infiniment plus sérieuse l'obligent à refouler ses préférences aussi bien que ses antipathies, et on la voit s'unir à la bourgeoisie contre le parti socialiste.

En 1851, le coup d'Etat eut son approbation tacite. Elle se résignait à obtenir d'un Bonaparte le gouvernement de son vœu.

Elle faisait dès lors une grande concession. Elle sacrifiait, pour un temps, les préoccupations de personnes, afin de réaliser le régime. Elle renonçait à la dynastie, pour sauver la cause elle même.

A partir de 18 5 9, elle put s'apercevoir que ce régime pis-aller, lui-même, se tournait contre elle.

Pour retrouver l'absolutisme conservateur, elle avait momentanément consenti à renoncer aux: Bourbons.

Or, l'absolutisme soi-disant conservateur la trahissait, et ne pouvait pas faire autrement.

L'absolutisme veut bien tenir le monde en tutelle, mais il ne veut être tenu en tutelle par personne.

L'absolutisme veut être populaire : il est donc forcé de lieurler ses amis réactionnaires.

De plus, l'absolutisme veut être absolu (il appelle cela l'indépendauce du pouvoir civil), et il espère avoir meilleur marché de la foule que des classes aristocratiques.

A la foule, il suffit de faire croire qu'on l'aime et qu'on la sert.

Les classes aristocratiques veulent être réellement aimées et effectivement servies.

Elles peuve.it parfois être égoïstes : elles ne sont jamais dupjs, pour longtemps du moins.

L'absolutisme, dans un Etat comme le nôtre, est donc bien inutile aux classes aristocratiques. Il peut être, il est même nécessairement amené a leur devenir hostile.

Si les classes aristocratiques ont bien compris cela, elles doivent s'apercevoir :

1° Qu'elles ne peuvent plus être, à elles seules, un gouvernement.

2o Qu'elle ue peuvent plus être qu'un parti. 1789, 1830, 1351, trois déceptions, trois leçons.

't-elles comprises ?

Si elles sont comprises, voici ce que les classes aristocratiques devront en conclure :

Tant que les classes aristocratiques aspiraient au gouvernement exclusif de TE ;at comme à un monopole, on

comprend, à la rigueur on s'explique qu'elles aient eu plus de goût pour le pouvoir absolu que pour tout autre.

Elles se croyaient encore assez puissantes pour dominer tous leurs adversaires. On s'explique qu'elles n'aient pas eu la magnanimité de leur donner en cadeau le droit de discussion, et, en général, les libertés politiques.

Elles se croyaient capables de prendre toute la place vacante au soleil. On admet qu'elles n'aient pas eu l'exquise modération de partager.

Tant qu'elles étaient de cet avis, il y avait de la naïveté à leur demander de penser autrement.

Mais aujourd'hui, si elles sont clairvoyantes, elles doivent comprendre qu'elles n'en sont plus là. Elles n'en sont plus à rêver l'exclusion ou l'extinction de^leurs adversaires. Elles en sont à demander à ces adversaires une place à côté d'eux.

Devenues simplement un des partis politiques de la France, leur intérêt est de réclamer la somme de liberté indispensable à l'existence et à l'action de tout parti.

Elles sont donc devenues, par le fait, les auxiliaires les plus directement intéressés de toute tentative pour fonder le gouvernement parlementaire.

En un mot, elles ne sont plus qu'une minorité, et c'est ce qui doit changer du tout au tout leur point de vue.

Déjà, en 1851, elles avaient fait une première concession. Elles avaient fait taire leurs préférences dynastiques pour

obtenir ce que la dynastie préférée leur eût donné.

Qu'aujourd'hui, elles fassent comme en 1851 : qu'elles sacrifient de même la dynastie pour le régime; qu'elles fassent au pays cette seconde concession.

Que pour avoir par la République la liberté qui leur est indispensable, elles ne se montrent pas plus chatouilleuses en 1871 qu'elles ne l'ont été en 1851 pour avoir Vordre par l'absolutisme impérial.

Le second pacte vaudra mieux que le premier. La République leur donnera ce qu'elle leur aura promis.

10 mars 1871.

VU

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