LA RÉPUBLIQUE SANS LA VICTOIRE
Le bonapartisme est mort. Mais tous les bonapartistes n'en sont pas encore convaincus.
Nous les avons observés depuis Sedan, et il ne nous a pas fallu une grande clairvoyance pour démêler leur tactique.
Le raisonnement de ces gens-là est bien simple.
Quand ils ont vu la République se lancer dans ce que nous appelons le masaniellisme, ils ont compris d'instinct qu'elle allait se perdre. Aussi ils ont crié : Bravo! Ils ont
pris rang dans la garde nationale, dont le costume patriotique les rendait du jour au lendemain inviolables . Ils se sont même assez bien conduits devant l'ennemi. Il y a eu quelques bonapartistes tués dans les dernières affaires. C'est ce qui les distingue d'une certaine bohème politique qui n'a fourni à la résistance de la patrie aucun contingent appréciable. Par là ils ont mérité de venir immédiatement au-dessus d'elle dans l'échelle de la considération publique.
Voici comment ils raisonnaient : « La République s'annonce comme une grande représentation à l'instar de 1792. Cela ne peut pas aboutir, parce que cela est surhumain. (En cela seulement, ils avaient l'instinct politique, le flair du possible.) Un jour viendra où il faudra faire œuvre de gouvernement, cadrer avec les autres États de l'Europe, rentrer dans le grand concert, négocier, traiter, faire tout ce qui concerne un gouvernement sérieux, officiel, reconnu par ses pairs. Ce jour-là, nous redeviendrons nécessaires. La situation nous appartiendra. Les braves gens de la République, naïfs jusqu'au bout, mettront leur point d'honneur à résister à outrance. Nous les acculerons à la politique de l'impossible. Ils ignorent la diplomatie. Ils ne connaissent pas les hommes. Ils sont sur un tréteau : ils ne sauront pas en descendre. Nous reviendrons, nous gens pratiques, pour faire la politique de tons les jours. Et nous aurons gagné à cet intermède un brevet de patriotisme. ><