‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 39 sur 66 · LA RÉPUBLIQUE ET LES CONSERVATEURS · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE ET LES CONSERVATEURS

On peut définir le parti conservateur en France : Un parti qui n'est révolutionnaire que sous la République. Tout gouvernement qui s'installe chez nous avec la forme monarchique est généralement sûr de trouver, comme premier point d'appui, comme première garantie de durée, un immense stock de votes acquis d'avance, qui lui font crédit sur sa mine. Quel qu'il soit, il lui suffit d'être monarchique. Ce masque couvre au besoin tontes les usurpations et même toutes les utopies.

Nous voyons dans notre histoire contemporaine* que les mêmes classes, les mêmes hommes qui avaient soutenu

Louis XVIII et Charles X, ont soutenu aussi Louis-Philippe et Napoléon III. L'état-major de chacune de ces monarchies a changé successivement : le fond sur lequel elles s'appuyaient est resté le même. Il y a là un substratum presque immuable.

Que voyons-nous, au contraire, sous la République de 1848? Les mêmes hommes qui avaient voté pour le règne précédent, et qui devaient voter pour le règne suivant, se coalisèrent contre la République. Ce mot leur faisait peur. Ni l'expédition de Rome, ni la loi du 31 mai ne les rassurèrent. La République avait beau se faire conservatrice et oligarchique, elle était toujours pour eux la République. Ils lui préférèrent un démagogue socialiste, parce qu'il s'appelait Empereur et qu'il portait l'hermine et la couronne.

La grande masse conservatrice a, depuis lors, fait un pas. Elle n'en est plus à préférer absolument la monarchie à la République, elle en est à préférer simplement ce qui existe à ce qui n'existe pas. indifférente de tout temps au fond, elle l'est aujourd'hui même à la forme.

Le Gouvernement de la Défense nationale a bénéficié de r-ette disposition nouvelle. Il lui doit des adhésions nombreuses, dont quelques-unes sont surprenantes. Reaucoup de gens qui étaient en principe hostiles à tout changement, même après Reichshoffen, même après Sedan, se sont ralliés au Gouvernement issu d'un changement qu'ils ne voulaient pas. Ils ne lui demandent que de durer, prêts à

lui communiquer toute la solidité que leur devait le régime précédent.

De là, pour les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir, une nécessité impérieuse. Il faut que leur allure politique continue d'être conciliante, rassurante et modérée.

Les gouvernements penchent en général du côté de leurs principes.

La monarchie de 4 830, qui se considérait comme une quasi-légitimité, était surtout préoccupée de gagner à elle ceux qui représentaient dans toute sa pureté le principe qu'elle ambitionnait d'exprimer. Elle croyait avoir beaucoup fait quand elle avait réussi à se rattacher par-ci parlà quelque grand nom du faubourg Saint -Germain. Trop flattée de ces conquêtes rares et stériles, elle dédaignait un parti avec lequel elle aurait dû transiger, et qui se trouva, le 24 février, plus fort qu'elle.

Que la République du 4 septembre ne s'inquiète pas trop de M. Ledru-Rollin, de M. Félix Pyat, de M. Blanqui. C'est là, en quelque sorte, son faubourg Saint-Germain. Qu'elle cherche son point d'appui dans le pays. Le pays aime les gouvernements qui se protègent eux-mêmes, et qui, tout en lui demandant son assentiment, ne lui demandent pas trop sou concours. Il soutiendra la République, si elle a le sentiment de sa force, si elle se sent gouvernement.

La République n'est pas le gouvernement d'un parti.

Elle est proprement le gouvernement de IHntérct général' rien de plus, rien de moins.

Étant donné un pays qui s'appelle France, qui occupe sur la planète une situation déterminée, qui confine à l'Espagne, à l'Italie, à la Suisse, à l'Allemagne, à la Belgique, qui a plusieurs centaines de lieues de côtes, qui a un commerce, une marine, des colonies, des intérêts en Europe et ailleurs, il s'agit de chercher quel est, dans toutes les branches d'activité, dans tous les sens et dans toutes lés directions, l'intérêt dominant de ce pays; dans quelle mesure cet intérêt peut se concilier avec celui des autres nations; dans quelle mesure il demande à en être dégagé, et individuellement protégé.

Cet intérêt trouvé, il s'agit de s'y tenir, et d'en faire la règle d'une politique sensée et rationnelle. Que cet intérêt ait seul la parole, qu'il soit le seul but de ceux qui gouvernent; que la politique qui est chargée de le faire triompher ou simplement de le faire vivre n'ait à se préoccuper d'aucune autre considération : qu'il n'y ait à faire la part ni d'une dynastie, ni d'une aristocratie; que rien de secondaire n'intervienne dans la poursuite de .l'objectif principal, et que les ressorts mis en jeu dans le mécanisme ne soient gênés par aucun corps étranger : voila la République au sens vrai du mot. C'est la France mise en état d'être plus que jamais elle-même, sans atténuation, sacs entrave, sans partage.

Cet idéal scientifique et pratique, d'une conception si

simple, n'a été que bien rarement atteint. On ne voit guère que les États-Unis d'Amérique qui aient réussi à en faire une quasi-réalité.

C'est que. dans ce monde, tout se paie. Tout bien s'achète au prix d'une rançon. La rançon de la République en France a, jusqu'ici, été l'influence de la démagogie, ou pour parler vrai, c'est la crainte chimérique de cette influence qui a toujours empêché la République de subsister. La démagogie n'est pas un mal mortel ; mais c'est celui qui fait le plus peur à la France. De là les concessions, les sacrifices que, depuis 1789, nous avons faits à la forme monarchique. C'est par peur de la démagogie qu'aussitôt la République proclamée, ce brave peuple de France entre en suspicion et en tremblement. De sorte que si les nécessités de la France ramènent d'une façon périodique ce type supérieur de gouvernement, le tempérament de la France a toujours, jusqu'ici, ramené la monarchie. Jamais la République n'a existé à l'état normal, jamais elle n'a eu le temps, de se montrer ce qu'elle est.

LaPiépubliquede 1 792 a été une longue crise. La République de 1848 n'a été qu'un interrègne. Il y avait vacance du trône et champ ouvert aux concurrences dynastiques. Les Rourbons, les d'Orléans, les Ronaparte étaient en lutte sous le couvert de la République ; et le peuple de Paris le comprit si bien, que se retirant, pour ainsi dire, d'une arène où il n'y avait pas place pour lui, il assista avec une indifférence relative au coup d'État. Le 2 dé-

cembre fut la victoire du Bonapartisme sur VOrlèanisme ou sur la Fusion, nullement sur la République toute nominale.

Le prince qui s'est sauvé en Belgique avec notre argent nous aura rendu le service de démontrer à la France et au monde qu'en fait d'insécurité, de ruines et de misères, les réalités de la monarchie dépassent de bien loin les fantômes qu'évoque devant soi dans les imaginations ignorantes le seul nom de République. Nous devons croire que cette orgie dynastique est la dernière.

L'immensité de notre malheur nous dérobe la vue d'un fait nouveau dans notre histoire. Le parallélisme qu'on avait observé depuis 1789 dans l'ordre de succession de nos différents régimes politiques, et qui se résumait en une série ainsi figurée: Royauté constitutionnelle, République, Empire;— puis de nouveau, Royauté constitutionnelle, République, Empire, est, cette fois, rompu. Après 1815, il avait fallu trente-trois ans de monarchie parlementaire pour amener la République. Aujourd'hui, nous passons sans intermédiaire de l'Empire à la République; 1848 succède immédiatement à 1 8 1 5.

Cette nouveauté a ses causes. On peut les démêler.

En entravant l'essor des supériorités naturelles, .le despotisme a pour résultat indirect de rehausser d'autant l'importance des supériorités factices qui reposent sur la naissance et sur les préjugés. Les gêimës d'aristocratie démocratique qui sommeillent dans le sein des masses po-

pulaires ne pouvant pas éclore, il s'ensuit que sur la plaine, parfaitement nivelée, les vieilles idoles, à demi ruinées, se dressent comme les seuls points culminants. Elles sont seules en vue. Ainsi l'absence d'illustrations nouvelles ne profite qu'aux héritiers souvent indignes des illustrations d'autrefois. Voilà pourquoi le premier empire étant tombé, on n'aperçut debout en France que la monarchie de droit divin, et les influences de caste.

Sans doute, il suffit de la liberté parcimonieuse de la Restauration pour que les forces nouvelles de l'intelligence et du talent pussent, en moins de quinze ans, détruire ce qui subsistait du trône et de l'autel. Mais si l'éloquence et la science en vinrent facilement à bout, il n'est pas moins vrai que le despotisme impérial, en les préservant de toute concurrence, leur avait, sans le vouloir, rendu, avec le prestige, l'apparence de la force.

Le second empire n'a pas même laissé après lui ces débris vermoulus qui, après Napoléon Ier, purent servir à la reconstruction d'un édifice monarchique. Absorbé par l'idée fixe de rendre impossible toute autre dynastie que les Bonaparte, Napoléon III s'est, durant vingt ans, livré à un travail effréné de destruction sociale et de démolition européenne, qui a pleinement réussi.

C'est parce qu'il avait détruit, l'un après l'autre, tous les étais du régime monarchique en France, qu'il a fini par sentir la terre manquer sous lui. En précipitant ses rivaux dans l'abîme, ce monomane dynastique y a glissé lui-même :

mais ils l'avaient précédé. Après Napoléon III, il n'y a plus même en France de sol pour la monarchie.

Là est la marque du second empire. Son vrai caractère, c'est d'avoir été un système dévorant, la monarchie d'Eroslrate.

Où sont aujourd'hui les influences locales, les hiérarchies de classes, les distinctions sociales, les vieilles croyances, et les grandes familles, sur lesquelle M. le comte de Chambord pourrait édifier son trône ?

Où sont, en Europe, les appuis, les sympathies, les alliances qu'il pourrait apporter en dot à la France? Il n'y a plus de Bourbons dans le monde, et c'est le dernier trône de cette maison qui, s'écroulant en Espagne, y a laissé, parmi ses débris, le germe de cette guerre dans laquelle a sombré l'Empire, disparaissant ainsi dans le trou énorme quïl avait fait à la carte d'Europe. Qu'est devenu l'édifice savamment élevé par Henri IV et Richelieu pour concilier, dans une commune propnndérance, les intérêts de la dynastie et ceux de la France ? Où sont les princes de la ligue du Rhin, ou, à tout le moins, les petits Etats d'Allemagne et d'Italie, dévoués jadis à la cause légitimiste?

Où est le pouvoir temporel, clé de voûte autrefois de tout le système? Où en sont même ces Habsbourg, si chers aux Bourbons, liés avec eux par tant de souvenirs? Quelle fi mire ferait sur le trône de France le dernier des Capétiens, appelé à consacrer par sa présence la destruction de 1 'œuvre de ses ancêtres? Ne serait-il pas comme l'exprès-

non amère et dérisoire de sa décadence et. de la nôtre ? La France ne s'y tromperait pas, et ne verrait dans son retour que le triomphe pitoyable d'une réaction sans gloire et sans avenir.

Les princes d'Orléans sont des citoyens non et des prétendants. Républicains d'instinct sous le règne même de leur père, ils ne songeront jamais à diviser leur patrie.

Reste ce qu'on pourrait appeler la cinquième dynastie, celle que, dans un pays comme le nôtre, un aventurierpeut toujours espérer de fonder par surprise, au lendemain d'un grand succès. Celle-là est toujours à craindre, et, bien qu'inconnue et invisible, je la signale d'avance à la défiance des politiques. Mais lors même qu'un nouveau Bauveur essayerait d'abuser encore de la reconnaissance nationale, et réussirait par hasard à fonder quelque chose sur notre oublieuse légèreté, quel serait alors l'avenir de la France ?

Les défenseurs du système monarchique usent d'un argument qui a pu être vrai jadis. Ils prétendent que l'hérédité est à elle seule un frein et un guide pour le monarque. Ils croient qu'intéressé à léguer à son fils un domaine aussi prospère que possible, il est amené, dans cette espérance, à gouverner ses sujets comme un bon père de famille gouverne ses enfants. Hélas ! même aux temps où la monarchie florissait incontestée, cette considération n'a guère gêné ni retenu personne. Mais, du moins, il y avait chance qu'elle pût agir.

Les monarchies improvisées du dix-neuvième siècle n'ont pas cette vertu. Elles savent qu'elles n'ont pas de lendemain. Elles aussi, elles ont tiré une leçon des révolutions qu'elles voient et subissent comme nous. Mais c'est une leçon d'égoïsme et d'insensibilité. Elles vivent au jour le jour, sans instincts ménagers, sans préoccupation de l'avenir, sans précautions conservatrices. Elles exploitent les peuples assez fous pour revenir à elles par routine, avec une rapacité et une âpreté qui rappellent les Césars de la décadence romaine, pressés de jouir de leur principat éphémère. Dans les conditions présentes, le monarque n'est plus un père de famille, c'est un viveur. S'il est prudent, il thésaurise : il place ses fonds à l'étranger, et se prépare peu à peu, en cas de déchéance, à prendre rang dans l'aristocratie financière d'Europe. Y a-t-il là rien de commun avec la vieille théorie de la monarchie?

Renonçons donc à nos illusions. N'espérons plus ce que nous ne pouvons plus avoir. Puisqu'il n'y a plus de monarchie, au sens vrai, au sens noble du mot, passonsnous-en. Que le parti conservateur, instruit par l'expérience, fasse, lui aussi, le sacrifice de sa chimère. Pour avoir l'air raisonnable et sage, elle n'est pas la moins dangereuse. La principale qualité des conservateurs a toujours été le bon sens positif, le sentiment de la réalité. C'est à cette qualité, précieuse entre toutes, que nous faisons appel. Nous les supplions de ne plus céder à une

sorte de crainte enfantine de la République, de laisser les mots, de prendre les choses pour ce qu'elles valent. Qu'ils se rallient à la République : ils seront à la fois le contre poids de la démagogie, et le lien qui rattachera l'avenir au passé.

10 octobre 1870.

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