‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 40 sur 66 · NOUVELLE THEORIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE THEORIE POLITIQUE

Dans notre malheureuse France si bouleversée par la révolution et la tyrannie chroniques, il serait temps d'asseoir une théorie et une pratique gouvernementales conformes à la raison, à la réalité et à la science.

Nous avons toujours admiré la formule politique dont le président Lincoln — durant la crise la plus terrible qu'aient traversée les États-Unis — se servait dans presque tous ses discours :

« Le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. »

L'Amérique a appliqué, à son profit, cette formule qui n'est présentement pour la France qu'un bel idéal.

Pour réaliser cet idéal, que nous manque-t-il ? Une seule condition, mais absolument indispensable. Il nous

manque le peuple, sujet, but et agent du Gouvernement.

A défaut du Gouvernementpar lepeuple, on a prétendu avoir le Gouvernement par l'opinion.

Cette prétention n'est pas nouvelle. Elle remonte à une époque déjà assez reculée, où, ne pouvant plus nier qu'il n'y eût des peuples, on était fort embarrassé pour déterminer leur place au soleil. On créa en leur honneur une expression aussi vague que peu compromettante. Un Italien composa un livre intitulé : Délia opinione regina del mondo. Pascal, substituant au mot opinion celui d'imagination, nous donne un commentaire non équivoque de ce texte célèbre : « Elle dispose de tout; elle fait la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. » Montaigne l'avait déjà nommée : « La royne et empérière du monde! »

Avec le temps, l'opinion, tout en restant aussi arbitraire et aussi \ersatile que par le passé, a fini par se faire prendre au sérieux. Ceux qui ont voulu l'exploiter, ont toujours commencé par lui rendre hommage : « L'opinion, a dit Napoléon III, remporte toujours la dernière victoire. » Le dictateur de Bordeaux, qui croyait faire du nouveau alors qu'il anoblissait, à peu de frais, la routine française, s'est à son tour écrié : « A rencontre des gouvernements despotiques qui nous ont précédés, nous n'entendons servir que l'opinion. »

Mais que peut être, dans un État constitué comme l'est aujourd'hui la France froyauté Légitime, monarchie parle-

LA MÉDECINE PRÉVENTIVE Itb

mentaire, empire ou république), cette opinion qui doit nous servir de phare ?

Aucun homme d'État n'a eu l'esprit et le courage de poser catégoriquement cette question.

L'opinion, dans les conditions où nous nous trouvons, sera-t-elle l'expression de la conscience universelle ?

Il n'y a conscience que là où il y a science.

La science, nous le savons, peut être accidentellement au pouvoir, et non moins accidentellement entraîner l'opinion publique.

Mais cette bonne fortune est rare, surtout dans un pays de suffrage universel ignorant.

Que la royauté légitime, la monarchie parlementaire, l'empire ou la république, ait à sa tête des gens éclairés, il résultera de ce hasard heureux une allure favorable de tout l'État. La locomotive bien pourvue entraîne le convoi avec rapidité et précision. Les voyageurs sont enchantés. L'opinion publique est satisfaite. Mais que l'on change de conducteur, ou que, par suite d'une tausse manœuvre, un train heurte un autre train, on constate que tout va mal, et personne ne trouve le remède. L'opiuion conclut que précédemment les choses n'allaient pas, malgré les apparences. Elle renverse tous ces soi-disants sauveurs qui ont perdu la nation. Ceux-ci trouvent des successeurs, car ils occupaient des places enviées. Mais rien n'y fait, et l'opinion continue ses oscillations fantaisistes. La balance, comme on dit en statique, est devenue folle!

Page 1