UNE RÉFORME ÉLECTORALE
Ce qui a fait notre malheur, c'est que la France ait pu être opprimée pendant dix-huit ans de la manière la plus injuste, mais la plus légale du monde. Nous en sommes redevables aux manisfestations souvent inconsidérées, toujours trop éclatantes, du suffrage universel. Un homme a eu le droit de répeter à tous les échos ces paroles insolentes : « l'État, c'est moi ! Les députés représentent des circonscriptions électorales; moi, je représente la nation. Je suis le peuple lui-même. »
Sept millions cinq cent mille suffrages avaient fait de cet homme, se disant providentiel, une divinité implacable contre les opposants, mal protégés par le scrutin secret. Les adorateurs eux-mêmes ont été immolés à ce fétiche grossier que la superstition populaire avait dressé sur un trône !
Si le suffrage universel eût été suffisamment éclairé, le péril n'eût jamais existé, même dans ces conditions. Mais il eût été conjuré si on eût enlevé aux élections présidentielles ou impériales et aux plébiscites leur éclat excessif. Il eût suffi de pratiquer la méthode employée p r la Rome royale et républicaine. A Rome, toutes les tribus étaient convoquées sur la place publique, mais elles votaient dans Tordre désigné par le sort, et le scrutin s'arrêtait dès que la majorité était acquise pour ou contre une proposition.
Cette méthode pourrait être adoptée en France, toutes les fois qu'il s'agirait d'élire un président de la République si la future Assemblée nationale rétablissait purement et simplement la Constitution de 1848). Le sort désignerait l'ordre dans lequel les départements ou les provinces seraient appelés à voter; des jours spéciaux seraient attribués aux opérations électorales, afin qu'elles pussent être arrêtées dès que la majorité des suffrages serait acquise pour ou contre.
Le nombre constituant la majorité serait annoncé à l'avance; il aurait pour base la totalité des votants inscrits sur les listes. Les abstentions dans les départements ou provinces appelées les premières au scrutin n'auraient d'autre effet que de prol * opérations électorales
et d'amener au vote quelques départements du plus.
Grâce à cette méthode, il n'y aurait plus de tyran possible. On n'aurait plus besoin d'un Waterloo ou d'un
Sedan libérateur. La voix du peuple ne serait plus infirmée par la voix de Dieu.
Les Etats-Unis ont leur manière, assez compliquée, de tourner la difficulté que nous signalons. Mais, moins naïfs que la France, ils ont fait en sorte de ne point confier les destinées de leur république à un conspirateur prétendant; ils évitent ces manifestations retentissantes en faveur d'un seul homme, qui sont l'origine de toutes les tyrannies ! Nous proposons une solution simple, telle qu'on les aime en France.
Mais, me direz-vous, le peuple français aime aussi ces coups d'éclat qui appellent les coups d'État !
S'il en était ainsi, après la triste expérience que nous venons de faire, je ne me soucierais plus du peuple français .
Qu'on le sache bien : le peuple français ne condamnera pas le suffrage universel, parce qu'un peuple ne se condamne pas lui-même; mais il condamnera, sans nul doute, le plébiscite, tel qu'on l'a pratiqué jusqu'à cette heure.
5 janvier 1871.
LA BEFORME INTELLECTUELLE
Paris a voulu, en 1848, une réforme électorale; le Gouvernement impérial, en 1867, a voulu une réforme militaire.
Ces deux réformes ont été tentées.
La première nous a donné un suffrage universel omnipotent, mais ignorant. La seconde dous a donné une armée brave, mais indisciplinée.
L'armée n'existe plus, mais le suffrage universel survit aux désastres dont il a été en grande partie l'auteur inconscient.
Pour qu'il devienne sage et avisé, il nous faut, non pas seulement une réforme militaire ou électorale, mais une réforme dans l'instruction publique (1).
Nous avons osé dire devant un nombreux auditoire, en parlant des désastres dont nous sommes les témoins désolés : « Un temps, très-prochain, viendra où l'on accusera, non pas seulement, comme aujourd'hui, un empereur et des généraux incapables, mais — cette parole vous étonne peut-être — les professeurs de la jeunesse ! >»
(i) Voir à ce sujet, l'ouvrage si complet et si vrai que vient de publier M. Michel Bréal : • Quelques mots sur l'Instruction publique. •
Avant de préteRdre retrouver dans la nation le sens pratique dont elle était douée autrefois, mais qu'avaient complètement oblitéré le mauvais roman et le journalisme frelaté, il faudra, qu'on ne l'oublie pas, ['instruire.
La France a besoin d'un système d'éducation qui la mette en rapport non-seulement avec l'antiquité, — simsl expliquée et si mal comprise dans nos collèges, — mais encore avec l'Angleterre, l'Allemagne, avec tous ces pays enfin dont nous apprenons quelquefois l'existence à nos dépens.
C'est de cette pensée que nous nous inspirons. Nous nous proposons de présenter, en temps et lieu, à l'Assemblée et au public, un projet de réforme de ^instruction publique.
Nous connaissons par expérience les vices et les lacunes d'un système d'enseignement dont le couronnement est tout entier dans ce mot : Rhétori ,ue. Sans entrer dans les détails de notre projet, nous en indiquerons aujourd'hui les points principaux. Nous demandons que L'instruction publique repose désormais principalement :
1° Sur l'étude et la pratique des langues vivantes, sans omettre le français;
2° Sur l'explication et l'intelligence approfondies des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et romaine, substituées aux exercices oiseux de mémoire et d'imagination (tels que le discours latin) dans lesquels on la copie sans
la connaître; exercices qui semblent être le but de Vensei gnement laïque et ecclésiastique ;
3° Sur L'histoire;
4° Sur la géographie;
5° Sur les éléments de l'économie politique ;
6° Sur les sciences physiques et naturelles.
7 mars 1871.