‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 45 sur 66 · PARIS CAPITALE · texte numérisé non relu

PARIS CAPITALE

Il y a des esprits timides et chagrins qui. jetant sur les événements qui viennent de se passer un regard mal assuré, croient que la France ne rentrera dans une voie de paix et de prospérité que lorsque Paris aura cessé d'être la résidence de l'Assemblée nationale et du Gouvernement.

Cette vue est tout à fait défectueuse et montre une absence complète de sens politique.

En effet, les troubles dont Paris a été le théâtre ne sont pas dus, comme on le pense, à son titre de capitale, mais bien à l'immense agglomération d'hommes de toutes provenances que Paris renferme.

Celte agglomération elle-même est la conséquence nécessaire d'un fait bien connu : Paris est le centre de l'industrie, des arts, des lettres et des sciences en Europe. Aucun décret d'une Assemblée constituante ne pourrait changer cet ordre.

Les destinées de Paris sont entre les mains des Prussiens. Aujourd'hui, du haut de nos forts, ils le surveillent. Demain, peut-être, par point d'honneur militaire plutôt que par un intérêt quelconque, ils défileront devant la slatue de Strasbourg et devant la colonne d'Austerlitz. Mais, du moment qu'on ne leur fournit pas de prétexte, ] ils ne sauraient détruire Paris : c'est la seule chose que l'Europe, si indulgente envers eux, ne leur permettrait pas.

Paris, échappé des serres de la Prusse, reste toujours Paris. Il n'a même aucun tort à se faire pardonner. Malgré quelques velléités démagogiques que l'invasion de rHùtel-de-Ville et l'élection de certains énergumènes, effroi de la province, ont trahies, Paris, durant la guerre allemande, n'a cessé de donner à la France un noble exemple. Le siège de Paris demeure, en dépit de bien des fautes, le plus grand événement militaire de tous les siècles. Il n'a pas duré dix ans, et il n'aura peut-être pas un Homère pour le chanter, mais il laisse bien loin derrière lui le siège de Troie. Ici, l'histoire n'aura pas besoin des ornements de la légende et de la poésie. Paris a su faire la guerre, et s'il n'a pas sauvé la France,

la France, en dépit d'efforts héroïques, n'a pas pu secourir Paris. Il a succombé, mais le dernier. Voilà pourquoi il restera capitale.

Au commencement des temps modernes, Paris se vit préférer par noa rois d'autres villes plus eu moins éloignées dos bonis de la Sei e. Mais c'est qu'il avait commis l'immense faute d'accueillir comme des libérateurs, durant la guerre du Gent-Ans, les Anglais, et, au milieu des fureurs de la Ligue, les Espagnols.

Notre frontière étant plus découverte que par le passé, Paris est, plus que jamais, notre première forteresse. Condamné à être toujours à la peine, il sera toujours à l'honneur.

Enfin, ne l'oublions pas, cette lutte fatale, d'où nous sortons mutilés et sanglants, Paris, — auquel on peut reprocher d'avoir laissé le haut du pavé aux manifestations militaires de la police française, — l'aurait infailliblement empêchée, si la province ne lui avait imposé Napoléon III a perpétuité.

Napoléon III, qui n'avait certes pas de faible pour Paris, foyer de l'opposition libérale, n'avait pas osé le dégrader; il s'était contenté de Y haussmanniser .

La I\épub!ique parlementaire n'entreprendra rien contre Paris capitale. Paris capitale, de son côté, n'entreprendra rien, — nous en sommes assuré — contre la Piépublique parlementaire.

Pour exprimer toute notre pensée, la France se doit à

elle-même de garder pour capitale une ville qui possède les plus beaux musées, les bibliothèques les plus riches du monde, et qui est le rendez-vous de tous les savants. Mais Paris se doit à lui-même de ne pas glisser sur la pente qui, dans ces derniers temps, le conduisait à une décadence certaine.

M. de Bismarck avait pu croire que Paris n'était qu'un lieu de plaisirs et un foyer de révolutions. Il a été un champ de bataille sans que le. parti du désordre l'ait emporté. Cette réhabilitation suffit, à supposer qu'elle fût nécessaire. Qu'elle soit pour longtemps sérieuse et réfléchie, cette noble cité! C'est d'elle que partiront les idées et les réformes qui permettront la réorganisation de notre chère patrie.

6 mars I 87 1.

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