Écrit avant la suspension de ces divers journaux
que nous entendons répéter autour de nous. Nous nous sommes expliqués longuement sur la Revanche! Expliquons-nous maintenant sur les autres cris de la presse populaire :
1° Des jeunes gens!
2o Plus d'avocats dans la Chambre !
3° Plus d'Allemands en France !
4o Des députés alsaciens pour représenter Paris!
De grâce, ne faisons pas de la capacité politique une question d'état civil. Ne nous occupons pas de vieillards et déjeunes gens! Ni éphébocratie, ni gérontocratie! mais un choix intelligent d'administrateurs. N'excluons que les ignorants, les intrigants et les fanatiques.
Dire : Plus d'avocats! dans un pays où il se fait tant de phrases et tant de procès, c'est proposer une réforme salutaire, mais à la condition qu'on ne remplacera pas les avocats de proiession par des bavards et des hâbleurs qui n'auraient d'autre supériorité sur leurs prédécesseurs que celle de n'avoir pas étudié le droit. Paris vient de faire un mauvais essai aux dernières élections ! Il a bien réussi à évincer quelques avocats de bon sens (il y en a dans le nombre), mais il a fourni à la Chambre plusieurs bancs d'énergumènes. Certains de ces énergumènes ayant donné leur démission, il y a lieu, non pas de les réélire (ce qui serait les contrarier bien mal à propos), mais de les remplacer par des jrens sérieux et honnêtes.
Mais par qui les remplacer? Le peuple répond : Par les députés de l'Alsace !
Nous n'aurions rien à objecter, s'il s'agissait de ne pas priver l'Assemblée nationale des lumières de tel ou tel Alsacien éminent; mais élire les députés alsaciens en masse, dans le seul but de faire une manifestation patriotique, c'est ne pas comprendre le rôle de la représentation. En thèse générale, Paris ne saurait être mieux représenté que par des Parisiens qui connaissent les intérêts et les désirs de leurs compatriotes. On peut réserver aux députés de l'Alsace d'autres marques de sympathie.
Quant à la ligue qui se forme pour exclure les Allemands de tous les corps savants comme de toutes les fonctions et de tous les métiers, nous n'avons rien à en dire. Nous serions portés à être généreux même envers nos vainqueurs, si nous n'étions convaincus qu'ils ont abusé, avant la guerre, de notre hospitalité, et, pendant la guerre, de leur victoire. Nous le voyons donc renaître, sous les auspices de cette lutte fratricide, l'ancien droit de Rome : Hostis t Nous n'espérons pas que des rancunes aussi déplorables que légitimes s'apaisent de sitôt. Mais adhérant provisoirement, pour notre part, à la ligue anti-prussienne, nous dirons à tous les Français : « On ne détruit que ce qu'on remplace. » Si nous avions en France, et surtout dans la capitale, beaucoup de professeurs allemands, de patrons allemands, d'ouvriers allemands, etc., c'est que leur activité consciencieuse et persévérante avait trouvé
partout d'innombrables appréciateurs. Pour qu'on les exclue et qu'on ne ressente pas le besoin et le désir de réclamer leurs services, les Français doivent les faire oublier en déployant des qualités égales ou supérieures. Mais qu'on songe à l'effet produit dans le monde le jour où il serait constaté que l'enseignement des langues dans nos écoles et l'expédition des affaires dans nos maisons de commerce réclament des Allemands quand même. Ce jour-là la France pourrait bien ne pas renoncer à sa réhabilitation militaire; mais elle aurait proclamé ipso facto son incapacité et son indignité.
Nous terminerons en rappelant cette maxime, qui fut française au dix-septième siècle, et qui est à coup sûr prussienne au dix-neuvième :
« Tâcher toujours plutôt à changer ses désirs que l'ordre du monde. »
Nous avons dit maintes fois, et nous répéterons dans un ouvrage intitulé : Politique de prévoyance durant le siège de Paris, qu'il y a une science historique.
La science historique n'est pas une science exacte, c'est une science d'approximation.
En histoire, il n'y a pas qu'une seule chose de possible. Mais il suffit que tout ne soit [)as possible; que telle hypothèse présente plus de probabilité que telle autre; — et que l'on puisse prévoir et préparer dans une certaine mesure les événements; il suffit de ces données évidentes
pour que la science historique et la science politique, qui en dérive, existent.
Des passions (qui sont la grande inconnue à dégager) résultent des déviations, qui peuvent être elles-mêmes calculées.
C'est pour n'avoir pas possédé la science historique et politique que le Gouvernement de la Défense nationale, héritier des fautes de l'Empire, sans bénéfice d'inventaire, a échoué dans sa noble entreprise.
La présence à la tête de l'État d'un grand historien, qui est en même temps un grand politique, nous fait mieux augurer de l'avenir.
C'est lui et ses collègues qui nous donneront la réponse définitive à cette question si grave:
Quelle Revanche ?
10, 17 et 13 mars 1871.
PHTSIONOMIE DE PARIS PENDANT LA GUERRE ET DEPUIS LA CONCLUSION DE LA PAIX
Retracer la physionomie de Paris durant les diverses phases du siège qu'il vient de soutenir serait une entreprise digne à la fois d'un grand poète et d'un moraliste profond. En effet, que d'observations de tout genre à recueillir! Que de vivants tableaux à dessiner! Cette tâche
2U'l LES DEUX FOLIES DE PARIS
demanderait un Labruyère populaire, capable et désireux de tout voir comme de tout peindre.
Nous voudrions, après avoir indiqué les principaux traits de cette ample tragédie, à cent actes divers, fixer dans le souvenir le centième, et dernier peut-être, de ces actes, que nous nommons la crise politique et sociale après la conclusion de la paix.
Rappelons d'abord la mise en scène de la déclaration de la guerre, aux jours caniculaires de juillet : Rabies leonis. Dans cet immense théâtre des boulevards de M. Haussmann, trois cent mille curieux qui ne réclamaient que leur place au parterre, assistaient aux démonstrations de trois cents agents de M. Piétri, criant: A Berlin! Entre ces mouchards émérites et les candides Parisiens, la Marseillaise établissait comme un lien de confiance et de sympathie. Combien de gens se sont laissés entraîner à Berlin dans le but de faire résonner aux oreilles de l'auteur du coup d'Etat le cri terrible de 1792: Tyrans, descendez au cercueil! L'autorité ne tarda pas à le comprendre ainsi, et, la guerre enfin lancée, la préfecture de police exigea que l'on partit pour Berlin en silence.
Vint ensuite l'enthousiasme provoqué par de fausses victoires. Cet enthousiasme, comme l'agiotage qui en était l'entrepreneur, eut pour théâtre la place de la Bourse.
Les défaites officielles ayant subitement remplacé les victoires semi-officielles, on commença à critiquer le
Gouvernement, qui jeta à l'eau le ministère OUivier et lui substitua le ministère Palikao; mais on continua à lire avec frénésie les contes bleus du Gaulois, du Figaro, et tutti quanti, de tous ces journaux enfin qui nous prouvent si bien aujourd'hui que nous ne pouvions en aucun cas être vainqueurs. Qui, dans cette période de la guerre allemande, n'a conféré avec la foule sous les galeries de l'Odéon ? On y vit jusqu'à des disputes d'académiciens qui se jetaient mutuellement au visage les qualifications malsonnantes d'alarmistes et de bonapartistes. C'est en cet endroit que nous apprîmes, en deux éditions, — le 3 septembre au soir et le 4 septembre au matin, — la capitulation impériale de Sedan. Décidément, les alarmistes avaient aloi s raison.
Mais le tort des alarmistes fut de devenir subitement optimistes, parce que le mot de République avait été inscrit par le peuple sur tous nos monuments et que la statue de l'Empereur n'offusquait plus les passants. A ce moment, le drame populaire se jouait sur la place de la Concorde. La garde nationale paradait aux cris de Vive Trochu ! et accablait de couronnes d'immortelles la statue de Strasbourg, qui risquait fort de n'apparaître aux étrangers, malgré le patriotisme qui la transfigurait, que comme un magot de la Chine. Peu à peu toute cette effervescence se porta à l'Hôtel de Ville, siège du Gouvernement de la Défense nationale. Là furent proférés pour
la première fois ces mots funestes : Pas une pierre de
nos forteresses! pas un pouce de notre territoire! pas un centime de notre argent ! Là, M. Jules Ferry calma la multitude en lui dcmnaut l'assurance que M. Jules Favre ne rapporterait jamais de Ferrières cette chose odieuse : La paix ! Mais le peuple, de plus en plus exigeant, ne se contenta pas de la guerre. Il voulut la victoire. On ne la lui accorda pas. Alors, il perdit patience et cria : Commune ! Communel Le 8 octobre, première sortie contre le Gouvernement; le 31 octobre, deuxième sortie. Le héros du jour était M. Gustave Flourens: le sauveur présumé, M. Dorian.
De gré ou de force, tous les traîtres furent relâchés et maintenus en liberté de par le plébiscite parisien. Pour la première fois, depuis le début des hostilités, nous eûmes une satisfaction patriotique. Paris rentra en lui-même et se recueillit. Phénomène purement physique peut-être. Depuis deux mois, aucune nouvelle positive n'arrivait de la France et de l'Europe dans la capitale de l'Europe et de la France; le rationnement commençait sur une assez vaste échelle; nos rues étaient plongées dans l'obscurité par suite de la disparition du gaz. Paris prenait l'aspect d'un sépulcre. Les groupes de curieux étaient plus clairsemés. On s'enrôlait, il est vrai, dans la garde nationale de marche, au son de la musique. Mais nos forts, qui avaient parlé maintes fois si inutilement, se résignaient au mutisme. Le président de la défense nationale l'ordonnait ainsi. De temps à autre, néanmoins,
il faisait frimer les portes, ce qui indiquait aux Prussiens qu'il allait sortir. Il sortait, en effet, et brillamment, quoi qu'on en ait dit. La mâle canonnade de Champigny, si intense et si nourrie, retentit encore à nos oreilles.
Pendant près de trois mois, Paris fut d'une admirable patience. La panique du pain dura peu. On endura sans sourciller la faim, le froid et le bombardement. Qui n'a pas été ému jusqu'aux larmes en voyant ce déménagement calme et digne de la rive gauche vers la rive droite, au milieu des obus qui pleuvaient, et les queues de pauvres femmes qui, au nombre de plusieurs centaines, quêtaient, pour ainsi dire, à la porte d'une boulangerie ou d'une boucherie municipale, trente grammes de cheval ou deux cents grammes d'un pain affreux?...
Lorsque les défaites de Saint-Quentin, du Mans, de Dijon et de Montretout, et la famine, eurent prouvé la nécessité d'une capitulation, Paris retrouva son énergie pour protester contre son infortune. Le sang coula. (22 janvier.) Cette démonstration patriotique se généralisa après la signature de la paix de Versailles. C'est alors que Montmartre fit sa Fronde anti-prussienne ou anti-sociale.
Nous avions bien raison de dire en commençant : « Quel drame lugubre ! Que d'émotions ! »
•Aujourd'hui la fièvre semble tombée, mais elle a été suivie de cette indicible prostration que les médecins désignent, croyons-nous, du nom d'ataxie. Voyez plutôt!
Paris ravitaillé a retrouvé jusqu'à un certain point l'abondance et le confort. La ville, si ténébreuse jusqu'au départ des Prussiens, est illuminée comme aux plus beaux jours de M. Haussmann. La sûreté de nos rues ne laisse rien à désirer, et les regards ne sont attristés que par les cicatrices que les obus ont laissés sur nos plus beaux et nos plus glorieux monuments.
Il ne manque plus à Paris, pour être de nouveau Paris, que le mouvement, l'animation, la vie. Dans son silence obstiné, on lit les malheurs qui viennent de le frapper. Tous les cœurs sont serrés . Tous les esprits sont absorbés par d'amères réflexions. N'oublions pas que Paris, qui a eu, durant le siège, dans les immigrants de la banlieue, une large compensation aux absents, a perdu les immigrants sans retrouver tous les absents. Que dis-je? les derniers événements ont augmenté encore le nombre des absents. Beaucoup de gens ont pensé que Paris, avec sa zone de champs de bataille et de champs de mort, pourrait devenir un foyer de pestilence. Ils ont fui. D'autres se sont dit que la guerre civile était inévitable. Échappés aux obus prussiens, ils ont cherché à se mettre hors de la portée des canons de Montmartre, le grand épouvantail du moment. Ils ont fui. Paris est devenu pour tous ces francs- fileur s synonyme d'insécurité et d'insalubrité. Ils sont allés grossir en province l'opposition contre la capitale. Or, les griefs de la province sont les suivants. Tout en se pardonnant à elle-même d'avoir fait le plébiscite, elle
ne nous pardonne pas d'avoir laissé faire la guerre, quand les préfets impériaux eux-mêmes voulaient la paix; d'avoir continué la guerre après la chute de son auteur: d'avoir ainsi amené les Prussiens chez elle et de l'avoir ellemême entraînée contre les Prussiens, etc. L'Assemblée nationale, qu'on ne l'oublie pas, est l'expression de tous ces griefs, en partie légitimes, en partie injustes.
La réaction et la révolution s'aidant mutuellement, l'affaire des Buttes-Montmartre est devenue notre grande crise politique et sociale. Des personnes qui calomnient, croyons-nous, l'Aventin, ont créé une expression originale : la question des trente sous. Nous qui respectons Montmartre, même au milieu de ses égarements, nous l'appelons plus simplement la question du travail.
Paris cessera d'être ce qu'il est présentement, un sépulcre blanchi, à condition de revenir au travail.
La province aura beau dire : Je ne m'occupe pas de politique. Là n'est pas la solution des difficultés pendantes, car la politique s'occupe de la province aussi bien que de Paris. Mais Paris et la province peuvent être sûr3 de ne pas errer, s'ils adoptent cette devise salutaire :
Au travail !
lo mars 1871.