LE? DEUX FOLIES DE PARIS
L * A T A X I E b V 20 MARS
Toute la nuit, le 5e arrondissement et tout le 9e secteur ' out été en émoi. Une panique indicible s'est emparée de la garde nationale, au moment où elle se reposait tranquillement sur ses lauriers de la veille. Le bruit s'est répandu que les forts de la rive gauche venaient d'être réoccupés par les troupes allemandes. Le rappel et le tocsin se sont fait entendre durant trois heures consécutives. On s'est porté en masse vers les points soi-disant menacés. Vérification faite, il a été constaté que l'on avait été dupe d'un cauchemar. Le calme est revenu avec le jour. Cependant, le cauchemar peut devenir une réalité d'un moment à l'autre.
Nous avons parcouru ce matin une grande partie de la ville. Place du Panthéon, une proclamation du vigintivirat de la Fédération de Ja garde nationale attire nos regards. C'est une explication et une justification des événements de la Saint-Joseph. Les maîtres de la situation énumèrent les excès dont ils nous ont fait grâce. De l'assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte, pas
un mot. Nous passons devant six pièces de canons disposées devant le Panthéon. Gagnant la rue du Cardinal-Lemoine, nous remarquons une autre affiche. Le comité enjoint de dresser des barricades, mais en laissant un passade suffisant pour le transport des approvisionnements. Nous traversons la Seine. Des murs de moellons ferment, en haut et en bas, la rue des Deux-Ponts.
Nous ne voyons point que l'enthousiasme règne, rue Saint-Antoine, parmi les ouvriers, pas plus que l'indignation ne régnait hier aux boulevards parmi les bourgeois. Au milieu de cette prostration, que nous avons appelée d'un nom bien connu en médecine, l'ataxie, ni indignation ni enthousiasme ne sont possibles. Il n'y a place qu'à une activité purement physique. Les mâchoires ont toujours leur jeu, mais non les cerveaux, provisoirement atrophiés. La vente des comestibles continue, mais le commerce est complètement arrêté.
Sur notre route, nous rencontrons le 76e bataillon de la garde nationale, qui parade au milieu de l'indifférence qui est le trait caractéristique de cette révolution. Ayant franchi une nouvelle barricade, nous nous trouvons en face de la colonne de Juillet, qui devient pour nous un sujet d'études. Les drapeaux rouges s'y marient aux drapeaux tricolores, mais, en dépit de tout, jurent ensemble. Nous distinguons, par ordre de dates, la série d'ex-voto qu'un patriotisme bigarré a déposé sur ce bronze qui, avant le masque dont on l'a affublé, laissait lire cette ins-
cription vraiment glorieuse : 27, 28 et 29 Juillet 1830. Ce sont d'abord des couronnes d'immortelles avec cette légende : Aux martyrs de la guerre nationale. Elles sont là, depuis le 26 février, comme une protestation honorable contre l'entrée des Prussiens.
Mais les manifestatioDs populaires changent bientôt de uature. Les mots de : République démocratique et sociale nous l'indiquent suffisamment. Les prétentions augmentent avec nos désastres. Nous observons un peu plus loin ces paroles mémorables : République universelle ; volonté des peuples. Gela nous rappelle quelques conversations que nous avons saisies au vol hier auprès des barricades de Montmartre : « Cette révolution va changer la face du monde. Dans deux jours, Berlin proclamera la République. » — « Nous avons maintenant une armée sérieuse à Paris, sans compter celles qui viennent de Lyon, Marseille, Bordeaux. La revanche sera bientôt prise. >» — « Nous n'avons rien à craindre des Prussiens. Une centaine de matelots sont avec nous; la patrie doit leur être éternellement reconnaissante! »
Nous nous acheminons ensuite par les grands boulevards. Valaxie y est à son comble. Une centaine de soldats de la ligne, logés à la caserne du Prince-Eugène, secouent leur sommeil en regardant les évolutions d'un saltimbanque. Le Cri du peuple se fait entendre; il annonce l'arrestation de M. Thiers. C'est pour mieux pous-
ser à la consommation. Je devine le iruc, et je m en vais à mes affaires.
20 mars 1871.
93 et 71
Ce serait faire trop d'honneur à l'insurrection de Paris que de la comparer même au régime de \ 793.
En 179 3, au fond des âmes les plus féroces, il y avait l'amour de la France, le culte de la patrie. Les proscriptions étaient terribles ; mais c'étaient des hommes dévoués à l'unité nationale qui proscrivaient des hommes soupçonnés de s'entendre avec l'étranger et de rêver fédéralisme en présence des armes ennemies .
Aujourd'hui, ce sont des fédéralistes delà pire école, des amis de l'étranger, eux-mêmes en partie étrangers, qui proscrivent l'unité française.
En 1793, la Terreur n'était qu'un moyen. La victoire était le but.
En \ 8 7 1 , la Terreur est à elle seule le but de ceux qui l'appliquent ; ou bien, si elle est un moyen, c'est le moyen d'assurer le pillage et de protéger l'assassinat.
En 179 3, la Commune et la Terreur étaient sorties.
comme par explosion, des susceptibilités nationales exaspérées par les résistances intérieures, surexcitées par les dangers du dehors.
En 1 871, la Commune et la Terreur, se produisant au lendemain de nos désastres, pour souscrire obséquieusement au traité de paix, ne sont que la révélation d'un guet-apens prémédité à froid par des condottieri sans patrie.
Ces partisans de la lutte à outrance épiaient la fin des hostilités pour sortir de leur embuscade. Hardis seulement contre la France, ils n'osaient se montrer en face de l'ennemi pendant le siège ; mais ils étaient trop impatients d'user de leurs armes contre leurs concitoyens pour attendre, avant de commencer la guerre sociale, que les Prussiens eussent quitté Saint-Denis.
Ces partisans de la République une et indivisible veu lent séparer les villes des campagnes, distraire Paris de la France, diviser l'État en une multitude d'États, constituer, en un mot, une sorte de féodalité par en-bas.
Le second Empire avait déjà détruit au dehors l'œuvre trois fois séculaire de François Ier, de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin. L'Europe, dont il faisait ainsi les affaires, ne lui cherchait pus querelle. Elle lui permettait d'avoir, à ce prix, des victoires.
La Commune de 1871 renchérit encore sur cette jolitique anti-française.
11 ne lui suffit pas que par la création définitive de deux
LA CRISE *IÛ
unités nationales sur nos frontières, la France ait été replacée dans la situation où elle était au xvie siècle, et qu'un traité inévitable ait fait reculer nos limites au-delà nonseulement du traité de Westphalie (1648), mais même du traité de Cateau-Cambrésis (1559).
La Commune de 1871 trouve la France, telle quelle est, encore trop forte. Elle remonte encore plus haut dans l'histoire pour y chercher le type de l'abaissement national. Son idéal c'est la France du xie siècle.
Plus elle serait morcelée, plus il y aurait de communes.
Ainsi, au moment où l'Italie et l'Allemagne ne veulent plus de la confédération, on ose proposer à la France de reprendre, pour son propre compte, cette déplorable forme politique ; on veut qu'elle revienne à son début, en reniant tout son passé !
L'insurrection de 1871, qui s'attache à copier 1793, ne manque pas de prodiguer à l'armée française, qui défend la patrie et la République, les épithètes de Chouans et de Vendéens. Mais c'est elle qui est une véritable chouannerie démagogique, une Vendée socialiste!
Aujourd'hui, la Vendée et la Bretagne soutiennent l'unité nationale. C'est la Commune de Paris qui fait exception à la France. C'est elle qui est en sécession.
De même, le Comité de salut public qui, en 1 793, travaillait au moins à sauver le pays, n'en poursuit actuellement que la dissolution. Il avait alors une raison d'être, sinon légitime, du moins compréhensible. Expression su-
prême et violente de l'instinct national poussé jusqu'à la fureur, il était né pour concentrer contre l'ennemi toutes les ressources du pays, pour en discipliner toutes les forces, pour en tendre tous les ressorts.
Mais qu'est-ce que ce Comité de salut public qui commence par mendier la tolérance de la Prusse, par lui demander humblement la permission de persécuter, de traquer, de fusiller des Français: et qui ne parait destiné qu'à ressusciter, au service de haines subalternes, les procédés de police employés au moyen âge par l'Inquisition ?
Lors même qu'il se ferait illusion au point d'espérer vaincre les résistances de la France entière concentrées à Versailles, ne sait-il pas que la Prusse peut, d'un geste et d'un mot, l'anéantir? Que le premier résultat de son succès serait précisément de livrer la France à la Prusse?
On le voit, entre la Commune de 18 71 et celle de 1793, il n'y a, malgré l'identité des dénominations, aucune ressemblance. Si détestée, si maudite que soit la première en date, le seul résultat de la parodie lugubre contre laquelle le pays est réduit à se défendre sera de faire paraître moins odieux, par l'effet du contraste, l'objet épouvantable de cette imitation à contre sens et à contre-temps. A ses petitsfils dégénérés, Robespierre devra de la reconnaissance. Comparé à eux, il fait presque figure d'homme d'État.
On se rappelle encore cette bande d'assassins et de brigands qui, à quelques kilomètres d'Athènes, firent prisonniers, il y a un an ou deux, des touristes anglais et un
diplomate étranger en promenade, et massacrèrent ceux qu'une énorme ranron ne vint pas à temps délivrer de leurs mains.
Ce n'est plus dans la plaine de Marathon, c'est en plein Paris que se passent actuellement des scènes analogues. Il ne peut plus être question ici des orgies de la passion politique : ce sont, purement et simplement, les manières de faire usitées dans les Abruzzes et dans les montagnes du Péloponèse.
Comment caractériser autrement des gens qui, sous prétexte d'opposition politique, arrêtent comme otages les femmes et les enfants, qui ferment les issues de la ville pour en faire une vaste souricière, qui incorporent de force les passants dans leur bande, qui font de chaque coin de rue une embuscade?
L'antique peine du talion, les vieux codes barbares sont dépassés par le banditisme qui, sous le nom de Commune, se donne carrière dans Paris.
La ville la plus civilisée, la plus brillante, la plus aimable du monde est devenue comme un lieu pestiféré, d'où chacun cherche à s'enfuir. Les malheureux qui ne peuvent s'échapper sont réduits à invoquer, sur le soi de la patrie, l'appui des puissances neutres. Ils vont demander asile aux consulats étrangers, et il en est maintenant de la capitale de la France comme de ces lointains pays de l'Orient où il faut des capitulations pour protéger les Eu-
ropéens contre la barbarie des coutumes locales et les atrocités des indigènes.
(Journal officiel de la République française du 12 avril 1871.)