‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 50 sur 66 · LES PARTIS DANS L ASSEMBLEE NATIONALE · texte numérisé non relu

LES PARTIS DANS L ASSEMBLEE NATIONALE

Une certaine presse qui ne peut guère, n'étant ni conservatrice ni libérale, avoir beaucoup de goût pour le régime parlementaire, en veut particulièrement à l'Assemblée nationale. Elle ne peut pas lui pardonner d'exister et de prouver par là que ce régime peut, même en France, s'établir et durer.

Elle n'a pas de peine à démontrer que sur 600 députés qui composent cette Assemblée, tous ne sont pas, sur toutes les questions, absolument du même avis; et elle en conclut que d'une Chambre ainsi désunie et divisée, on ne peut rien attendre. Elle appelle anarchie morale ce qui, dans tous les pays libres, est considéré Comme l'exerrégulierde la vie parlementaire.

Ces différences d'opinion qui, selon les circonstances,

a tantôt s'accuser, tantôt s'effacer, la scandalisent.

Elle ne comprend rien a ces débats contradictoires qui se

tranchent par des votes, et ne voyant sortir de la libre expression de tant de convictions diverses ni la violence ni la dictature, elle est toute désorientée. Elle ne se doute pas seulement de ce qu'il y a tout ensemble de consciencieux et de politique dans ces transactions à l'aide desquelles les principaux groupes de la Chambre, sans renoncer à aucune de leurs préférences distinctes, savent cependant se concerter pour le bien public.

On montre qu'on a été élevé sous le despotisme, quand on demande à une Assemblée d'être unanime, quand on la blâme de ne pas sentir, de ne pas penser, délibérer et voter tout entière comme un seul homme.

Faut-il donc le répéter encore une fois? Les partis sont nécessaires pour l'établissement et pour le jeu de la liberté politique; nécessaires en ce sens qu'existant naturellement et par la force des choses, ils reçoivent par la liberté politique, le droit de se manifester au grand jour, avec l'obligation qui en résulte, de se régler et de se contenir. La liberté politique elle même n'est pas autre chose qu'un appel fait au bon sens et au savoir-vivre des partis, admis à se contredire, parce qu'on les suppose assez raisonnables pour ne pas s'entretuer. C'est là là première condition du gouvernement libre.

La France à ce point de vue donne depuis longtemps pleine satisfaction aux théoriciens. Ce ne sontpasles partis qui y manquent. Mais jusqu'ici ils n'avaient pas su vivre ensemble dansdes rapports tolérantes. Ils ignoraient l'art de

subordonner les questions et de s'entr'aider dans les grosses affaires, tout en se disputant pour le reste. N'obéissant qu'à l'esprit de système et à ses passions, chacun d'eux voulait être, à lui seul, le gouvernement; chacun voulait, parses seule forces, réaliser, sans concession, son programme intégral.

Les révolutions de 1830, de 1848 et de 1852 ont fait justice de cette illusion bien naturelle chez une nation à la fois ardente et inexpérimentée.

Le second Empire n'a pas été autre chose que la longue démonstration de la nécessité où sont les partis, en France, de s'entendre tous entre eux, par l'impuissance où est chacun d'eux d'imposer isolément sa domination exclusive. C'est de cette impuissance qu'était né l'Empire; c'est d'elle qu'il a vécu : il cherchait à l'éterniser comme le fondement même de son pouvoir; et si les partis, maintenant rapprochés sans se confondre, venaient encore à se brouiller, l'Empire trouverait dans ce désaccord les éléments certains d'une résurrection. 11 pourrait même se faire que la solution bonapartiste fût dépassée par l'effet d'une situation trop avancée, et qu'il ne nous restât plus aujourd'hui d'autre alternative que la République où la germanisation. La France semble mise en demeure dès aujourd'hui, par les événements, d'être sage ou de ne plus être.

Ainsi, à défaut même de sagesse politique, l'instinct de conservation doit suffire pour suggérer aux différents

partis qui composent l'Assemblée nationale, leur règle de conduite dominante. Et, comme au fond, ces partis, plus unis qu'on ne le suppose au sujet des grands problèmes sociaux, ne sont sérieusement en désaccord que sur la question de la forme à donner au Gouvernement; par cela même que ]e Pouvoir exécutif ajourne cette décision, le pas se trouve donné, dans les discussions de la Chambre, à ce qui rapproche sur ce qui divise.

Voilà pourquoi les partis, sans renoncer à rien, ont compris, tout en luttant les uns contre les autres, qu'ils étaient nécessaires les uns aux autres.

Cela ne peut étonner que les gens pour qui le triomphe du bon sens en France était à la fois inattendu et désagréable.

L'Assemblée nationale de 1871, c'est la représentation vivante dg l'Union libérale. C'est l'avènement aux affaires de ce grand parti d'opposition pratique et mesurée qui, dès le lendemain des élections de 1863, réclamait hautement les libertés nécessaires.

Dans le cours de ses réclamations successives, l'Union libérale avait devant elle deux obstacles principaux : c'était d'abord le tempérament politique de la nation française qui, se retrouvant dans les partis eux-mêmes, les portait à viser, dans un isolement jaloux et avec une logique effrénée, un but radical. Dans un pays comme le nuire, où les opinions tiennent de si près à l'amourpropre, bien des gens aiment mieux affirmer d'une façon

tranchante leurs convictions, au risque de payer cette affirmation d'une parfaite impuissance, que de faire les concessions à la suite desquelles on peut acquérir une part positive d'influence sur la direction desaffaires. L'autre difficulté était dans la nature ingrate du Gouvernement impérial, essentiellement abusif et arbitraire, rebelle à toute limitation, dédaigneux de la raison à force d'ignorance, et plus facile à jeter hors des gonds qu'à tempérer.

Aujourd'hui l'Empire ne peut plus rien contre le bon sens, et, d'autre part, on peut espérer que le tempérament national s'est formé à L'école du malheur.

Voilà pourquoi l'Union libérale a pu devenir est devenue l'Assemblée nationale.

Il n'y a d'exclus de ce grand triomphe que le jacobinisme et le césarisme, parce que ce triomphe a été précisément remporté sur eux. Le césarisme est en exil. Le jacobinisme célèbre sa dernière orgie dans Paris, dont il cherche à faire un immense Munster.

Il est dans la nature humaine de ne pas sentir le prix de ce qu'on possède.

Nous assistons à une renaissance qui, sans nous consoler, devrait nous rendre l'espoir. Mais nous n'en goûtons pas assez toute la douceur.

Nous en appelons à ceux qui, durant les longues années de l'Empire, ont éprouvé la nostalgie de la liberté politique.

Le temps n'est pas si éloigné, pourtant, où l'illustration et la science étaient des titres à l'exclusion, quand Prcvost-Paradol publiait ses premiers essais, quand Tocqaeville rédigeait la philosophie du désespoir politique! Que ceux qui s'en souviennent veuillent bien considérer le spectacle que leur offre l'Assemblée nationale! N'est-ce pas là, en somme, ce rendez-vous de tous les partis parlementaires, cette association de toutes les intelligences honnêtes, cette coalitiou de toutes les opinions libérales que l'on rêvait comme un idéal, à l'époque où Paris, la France, l'Europe, étaient livrés aux démolitions impériales9

Sans doute, la perfection n'est pas de ce monde, et nous sommes trop légers en France pour n'être pas extrêmement sévères. Mais telle qu'elle est, avec ses vices comme avec ses qualités, si par un bouleversement de plus après tant de bouleversements, l'Assemblée nationale venait à nous manquer, elle n'aurait pas besoin, pour être regrettée, des lointaines perspectives de l'histoire. Deux mois de césarisme suffiraient pour faire comprendre aux plus indifférents ce qu'elle vaut et ce qu'elle garantit.

Les âmes libérales et les intelligences sérieuses éprouveraient alors ces ressouvenir» amers, ces regrets douloureux que tant de penseurs et d'hommes d'Etat ont avoué avoir ressentis lorsque, consternés par la durée imprévue du second Empire, et revenant, pour oublier le présent, aux jours brillants de leur jeunesse, il leur arrivait, dans

le cours de leurs études ou de leurs méditations rétrospectives, de rencontrer le ministère Martignac.

Avril 18 71.

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