LES DEUX EOLIES DE PARI
ainsi à passer pour des déclamateurs aux yeux du vrai public politique, et, ce qui est plus dangereux, pour des traîtres aux yeux des masses.
Nous comprenions cependant qu'une situation nouvelle, avec des chances nouvelles, s'offrait à la France, et nous réclamions avec la convocation d'une Assemblée nationale l'ouverture de négociations de paix.
L'un de nous remettait à M. Jules Favre un « Mémoire sur la politique extérieure de la France, » où était nettement indiquée la solution de la phase qui venait de s'ouvrir.
Ce mémoire, que M. Jules Favre a eu sous les yeux avant son départ pour Ferrières, n'a exercé certainement aucune influence sur sa démarche, et il y a eu là un moment unique qui a été perdu pour la France.
Nous l'avions vu; mais nous n'étions pas ministres. Nous cherchions à épargner à notre pays les pertes territoriales et pécuniaires auxquelles l'a réduit finalement un gouvernement qui se laissait traîner à la remorque d'une foule ignorante et frénétique.
Dès le début du siège dé Paris, examinant la Bérie des éventualités possibles (et prenant pour point de départ les fautes déjà commises) , nous arrêtions un plan politique et stratégique qui, répondant à toutes les chances de la situation, eût permis, au milieu même de nos calamités, de tirer des événements le meilleur parti possible.
Rien, hélas! ne nous a échappé dece qui pouvait et
devait se produire. Dans tout ce qui s'est passé, il n'y a pas eu pour nous de hasard, et nous avions, dès le premier jour, la vue claire de l'abîme où nous étions poussés pêle-mêle, sages et fous. Cette douloureuse certitude, il n'était pus en notre pouvoir d'y échapper.
Le 9 novembre 1870, apprenant la rupture définitive des négociations entamées par M: Thiers, nous crûmes devoir exprimer sans ménagement notre émotion, et tenter un effort pour faire tomber des yeux de nos concitoyens les écailles qui devaient tenir si longtemps en-
Nous rédigeâmes sous ce titre : « Où courons-nous? » un appel énergique à l'opinion.
L'Électeur libre publia cet appel. Une polémique s'engagea à la lumière de laquelle nous pûmes mesurer plus exactement l'abime qui séparait la réalité des illusions populaires et gouvernementales. Nous avions parlé très-clairement, mais on ne voulait rien entendre, et nous dûmes nous expliquer dans quelques lignes insérées sous ce titre, qui parut alors lugubre, et qui semble aujourd'hui presque séduisant : « Pas de capitulation'. »
C'est un des malheurs de Ja France que tout le monde
y penche à la fois du même côté, et que bien peu de gens
ont assez de solidité morale pour faire contrepoids à
leurs voisins, Le côté change souvent, mais la violence
du courant est toujours aussi aveugle. On arrive parfois
à convaincre quelques personnes; mais on n'arrive guère