Q LES DEUX FOLIES DE PARIS
grés de ce système formerait comme un crible à travers lequel passerait L'élite des jeunes générations, étudié» s à
loisir par des observateurs judicieux. Les moins bien doués cesseraient dès lors de suspecter une organisation nationale dans laquelle personne qui en fût digne ne se verrait refuser par l'indifférence delà société ou par la dureté du sort, les instruments nécessaires de son développement intellectuel et moral.
La logique de notre égalité française le veut ainsi, et ne sera satisfaite qu'à ce prix. La question sociale disparaîtra, du moment qu'elle sera résolue chaque jour et en détail. La société française donnera ainsi son fruit : une aristocratie démocratique, c'est-à-dire urne élite incontestée et renouvelable, tirée de toutes les classes et acceptée par elles. Le peuple lui-même ne verra plus dans la différence des conditions que le simple effet de l'inégalité des aptitudes et du travail, le jour où l'égalité de l'instruction, acquise à ses enfants, les mettra, sous ses yeux, en état de valoir toute leur valeur. Jusqu'à ce qu'il en soit ainsi, il se croira et se dira exploité^ et il refusera de considérer les avantages sociaux comme la récompense du mérite, parce que lui-même ne possède ]» t plénitude, le
droit au mérite.
5° La méthode d'où résulterait cette organisation intérieure nous assurerait aussi, en matière de politique élianune base d'opérations plus solide que la donnée métaphysique de l'ancien équilibre européen, ou que la loi
toute brute des nationalités. Elle nous préserverait surtout de chercher au dehors notre revanche sur le terrain des querelles religieuses. — Si, dans la lutte que M. de Bismarck soutient, au nom du protestantisme germanique contre le catholicisme latin, la France intervenait à titre de puissance catholique, elle se montrerait par son côté faible, et donnerait prise sur elle. Il est évident qu'elle ne peut pas non plus faire de la politique protestante, ou même anti-infaillibiliste :
1° Parce qu'alors elle se subordonnerait à l'Allemagne ;
2° Parce que le protestantisme n'est lui-même qu'une évolution qu'on a intérêt à dépasser, lorsque, comme nous, on a du terrain à reconquérir. L'Allemagne elle-même, tout en jouant du protestantisme, auquel elle doit ses premiers progrès, ne le considère pas comme le dernier terme de l'esprit humain, et, dans son élite au moins, elle le dépasse.
Piaison de plus pour laisser à leurs démêlés, afin de voir nous-mêmes plus haut et plus loin, le Pontife infaillible, et l'invincible Chancelier.
2 7 mars ! " .'
Si nous voulons savoir ce qui peut advenir de nous, il faut commencer par bien savoir ce que nous sommes aujourd'hui même. — Mais, ici, se présente une première difficulté que la plupart des observateurs n'aperçoivent pas, et dans laquelle ils se noyent dès l'abord. Non-seulement il faut, parla réflexion et le savoir, en être arrivé à ce détachement des intérêts et des passions de caste ou de parti qui est presque inconnu en France, et qui, par suite, y semble presque impraticable '; mais il faut, en quelque sorte, se mettre dans le sens même de l'histoire pour démêler celle qui se fait actuellement avec la même netteté que celle qui s'est faite il y a
i. L'esprit scientifique, dans les matières politiques et sociales, est à peu près inconnu dans notre pays. En tout sujet, le plaidoyer prend la place de Y examen. Ce qu'un Français sacrifie le plus aisément, c'est les droits de son esprit. La vie intellectuelle, déponrvue d'indépendance, n'est pas poussée assez loin pour être estimée à son prix. On en fait bon marché. — Combien de gens ( nous parlons des classes qui reçoivent une éducation soignée) laissent entendre dans leur conversation, qu'ils considèrent comme une pénible nécessité l'activité d'esprit, et se croiraient heureux d'être dispensés de penser!
trois siècles. — Chacun a ses intérêts, ses attachements personnels, ses obligations de société; et, sous ce rapport, nous n'échappons pas à la condition commune. Mais, quoiqu'il nous en coûte, nous écartons comme autant de chances d'erreur les considérations de ce genre, pour aborder le problème de la situation actuelle, dan^ le même état d'esprit qu'un chimiste qui, placé en présence d'une combinaison à analyser, ne met pas son amour-propre à y trouver plus ou moins de manganèse qu'elle n'en contient, met, au contraire, tout son soin à en trouver l'exacte dose. Nos affaires, à les prendre au point où nous sommes, peuvent être envisagées sous une double face : à l'intérieur et au dehors. — Plus que jamais, c'est l'intérieur qui doit nous occuper. Là, nous sommes, à la condition de le vouloir, les maîtres de notre fortune.
Au dehors, après tant de fautes commises, nous en sommes réduits à l'étude (dont nous ne pourrions, d'ailleurs, en aucun cas, nous dispenser). Le temps est passé où nous pouvions faire aux autres nations leur histoire. Une des tâches de l'homme d'Etat aujourd'hui, est de bien faire comprendre aux Français qu'ils n'ont plus qu'à cultiver leur jardin. Tout le monde conviendrait, même sans le secours de la science, que nous n'a vous plus prise sur l'Europe, si certaines personnes ne s'imaginaient encore que le catholicisme peut devenir, entre nos mains, un instrument de revanche. En présence de cette thèse qui & ses avocats, nous ne pouvons pas nous dispenser, tout en
réservant notre principal effort pour l'étude de notre situation intérieure, de dire quelques mots de l'extérieur.
Il faut ignorer tout ce qui s'est passé autrefois en Europe et fermer les yeu.v. à ce qui s'y passe maintenant, pour se figurer que le catholicisme puisse donner à la France un champ d'opérations au dehors.
Toutes les puissances catholiques sont aujourd'hui frappées. Toutes les puissances protestantes sont en voie de progrès. — Voilà la réalité.
Ce contraste est significatif. Mais il ne suffit pas de le constater. Il faut encore reconnaître (ne fût-ce qu'au point de vue de ce que la France peut craindre ou espérer du dehors) qu'il y a là une loi historique révélée par la progression même de cette grandeur et de cette décadence, progression dont le moment présent est loin d'être le dernier terme.
C'est un lieu commun en France, que les traités de Westphalie ont établi en Europe, l'équilibre des États et les garanties de la liberté de conscience. — Des historiens qui ne sont pas assez pénétrés de l'idée évolutionniste. ont accrédité cette opinion, et leur esprit se repose sur le doux éclat de ces traités comme sur un point unique et
parfait qui aurait dû durer toujours, et dominer indéfiniment les siècles.
On pourrait faire remarquer qu'il est excessif de présenter encore aujourd'hui, comme un règlement général d'équilibre européen, des traités conclus dans un temps où sur deux importants États de l'Europe aux xvm« et xixe siècles, l'un n'existait pas, la Prusse, l'autre était presqu'inconnu : la Russie ». Pour nous borner à l'objet qui nous occupe, nous croyons être dans l'exacte vérité en affirmant que les traités de Westphalie ont simplement inauguré en Europe un moment considérable (le moment français) de l'histoire du catholicisme.
Après la période d'expansion et de propagation, le catholicisme avait, une première fois, atteint un point culminant avec Grégoire VII et son essai de théocratie universelle. Après le grand schisme d'Occident, il avait retromé un point d'appui dans un État semi-laïque, semisacerdotal, r Autriche-Espagne (avec Philippe II d'Espagne bien plutôt que Charle-Quint, et avec Ferdinand II d'Allemagne.)
Les traités de Westphalie ont été la consécration de la victoire remportée par une puissance catholique: la France, sur une autre puissance catholique : l'Autriche-Espagne.
Sans doute, à la faveur de cette lutte entre catholiques,
i. Nous ne parlons pas de la malheureuse Pologne, dont les traités de Westphalie n'ont pas plus empêché le démeruhrement qu'ils n'avaient preva ou réglé l'essor de la Prusse el de la Russie.
le protestantisme s'était donné jour. Après avoir eu ses premiers ancêtres brûlés au xive et au xve siècle, après avoir été tout ensemble persécuté en France et soutenu en Europe par François Ier, dont la politique disparate devait se tourner tùt ou tard contre la France, puisqu'elle aidait à grandir au dehors ceux dont elle se faisait des ennemis à l'intérieur *, le protestantisme qui, aux traités de Westphalie, se trouvait avoir été l'auxiliaire et le protégé de l'un des deux rivaux, fut pour ainsi dire, légalisé. 11 obtint droit de cité. Mais qu'il était faible encore! La première puissance protestante du moment, la Suède, surmenée par un rôle, au-dessus de ses forces, ne paraissait grande qu'à cause du vide qui régnait dans le Nord.— L'Autriche, quoique frappée, restait complètement maîtresse chez elle, et conservait en Allemagne le saint Empire avec ses électeurs ecclésiastiques et laïques, dont six sur neuf étaient orthodoxes2.— Si le catholicisme n'avait plus la toute puissance morale, il masquait sa décadence. Le protestantisme faisait la figure d'un parvenu honteux. Au moment, d'ailleurs, où l'Autriche n'avait plus le près-
1. La politique de François Ier n'est pas sans analogie avec la politique également contradictoire de Napoléon III (dans les affaires italo-pontificales) qui a également tourné contre la France.
2. Les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne, le roi de Bohême, le duc de Bavière, et le duc de Saxe, redevenu catholique pour être roi de Bologne. Les électeurs protestants étaient le margrave de Brandebourg et l'électeur Balatin du Rhin, — et bientôt le duc de Hanovre.
tige nécessaire pour être le bras et l'arme du catholicisme, la maison de Bourbon, qui venait d'affaiblir l'Autriche, mais qui s'était empressée d'adopter ses principes et d'épouser ses princesses (Anne d'Autriche, Marie-Thérèse), se substituait à elle dans le même rôle et glissait (sans Inquisition, mais non sans persécutions) sur la même pente. — Arrivé à 16851, l'historien ne voit pas bien la différence entre Philippe II et Louis XIV. — - C'est ce que nous avons appelé 'plus haut) le moment français de l'histoire du catholicisme. — A cette date, le tour est fait, et la France ayant repris, aux lieu et place de l' Autriche- Espagne, la politique catholique, s'affaiblit à son tour. Au contraire, le protestantisme ne cesse de grandir. D'abord c'est l'Angleterre qui échappe à l'influence française (1688), comme, un siècle auparavant, la Hollande à la tyrannie austro-espagnole. — La Suède n'était qu'une expression défectueuse et insuffisante du protestantisme. La Hollande manquait d'espace. Dans l'Allemagne, dominée par l'Autriche, le protestantisme ne pouvait s'organiser. Avec l'Angleterre il eut un organe, et trouva moyen de se débrouiller."— Ce fut la la grande nouveauté d'alors. Pourtant l'Angleterre elle-même, enfermée dans son île, et ne possédant pas encore son grand empire colonial, ne pouvait presque rien sur le continent. — Elle frayait les voies, — La Prusse, devenu royaume en 1 701, succéda à la Suède, imita l'Angleterre, et commença à débrouiller