LE? DEUX FOLIES DE PARIS
Loin d'espérer que la France départementale pût venir
au secours de Paris, nous étions remplis d'anxiété sur l'unité française qui nous semblait en péril.
Nos craintes n'étaient que trop fondées. Nos idées sur l'ensemble de toute la situation, à ce moment, se trouvent résumées dans le travail publié le 28 novembre, sous ce titre : « l'Europe, la France et les Bonaparte. »
On nous reprocha de « voir les choses trop en noir, » phrase très-employée alors, et qui rentre dans la même catégorie que cette autre phrase, non moins usuelle : « Je pense ainsi, parce que fai été élevé dans ces idéeslà. » Deux mois après, les événements justifièrent les prévisions exprimées dans ce travail.
Nous étions assez patriotes pour demander la paix à outrance, mais nous n'étions pas assez naïfs pour y compter avec certitude. Aussi crûmes-nous devoir songer à la stratégie, parce que la situation le commandait évidemment.
Nous suivîmes la même méthode qu'en politique.
La bonne stratégie n'eût pas remédié à la mauvaise politique. Mais le genre de stratégie qui résultait nécessairement, à Paris, de l'exaltation indisciplinée de la foule: en Province, de l'ignorance presque générale de la stratégie même, ne pouvait être que fort mauvais. Stratégie et politique, au lieu de ie porter secours, s'aggravaient l'une l'autre, et centuplèrent le désastre.
La capitulation de Paris et les préliminaires de Ver-
Bailles, suivis de la paix de Francfort, furent le dernier mot
de la politique désirée par le peuple de Paris et suivie par le Gouvernement, avec une égale ineptie sous l'Empire et sous la République, mais avec plus d'égoïsme sous la dynastie, avec plus de loi patriotique sous la Délégation. Le pays vit alors de quel prix il fallait payer les fausses grandeurs du Gësarisme. et les légèretés d'une Opposition aussi timide dans ses conceptions que hardie dans sa rhétorique.
Mais ce que le pays n'apprit pas, c'est qu'il était luimême, avec son tempérament et ses préjugés, la dmse de cet Empire et de cette République, et par conséquent, de cette capitulation.il prodigua aux derniers chefs applaudis par lui des accusations dont il aurait dû tourner contre luimême une bonne part.
De ce jugement peu consciencieux devaient résulter des suites déplorables que l'on aurait pu prévenir.
La France avait été, en réalité, perdue par elle-même, sous des raisons sociales successives. Elle ne pouvait se sauver que par elle-même. Les élections lui offraient enfin cette chance et bien des gens espéraient qu'à défaut de savoir, le bon sens y suffirait.
Dans notre campagne électorale, nous mimes ce que nous pouvions posséder de savoir au service du bon sens. Nous cherchâmes surtout à écarter les pires ennemis de l'intelligence publique : les Jacobins et les Bonapartistes.
Notre attente et nos efforts ne furent pas complètement
déçus. Des noms illustres, qui n'auraient jamais dû être rayés de la politique active, sortirent des urnes en grand nombre, malgré l'ignorance, bien plutôt que par le choix réfléchi des électeurs, que la stupeur, pour un moment, rendait sages. Mais, en revanche, les grandes villes, et surtout Paris, en proie à leurs ressentiments aussi dramatiques que leur précédent enthousiasme, devinrent comme les bourgs-pourris des énergumènes.
On n'aurait pu guérir ce nouveau mal qu'en maintenant formellement, comme nous l'avions dit, en dehors et au-dessus de Véchiquier usé des partis, une République nécessaire. Nous allions plus loin que l'illustre Président de la République, qui ne signalait alors que la nécessité momentanée (déjà si épineuse!) de la trêve des partis. Nous nous écriions : « Plus de partis! »
Nous eussions voulu arriver à ce que sur le terrain déblayé de la France, il n'y eût même plus à s'occuper de ces factions politiques qui, ayant chacune à son tour perdu le pays, se renvoient, non sans raison, l'une à l'autre une responsabilité qu'elles méritent toutes. Car, si devant la morale elles sont coupables à des degrés fort différents, elles le sont toutes au même degré dans l'histoire par le seul fait qu'elles existent et se maintiennent.
Cette République nécessaire, qui eût été, en même temp* que la mort des partis, la Renaissance de la France, nous avions décrit ce qu'elle devait être. Mais l'instruction était la condition, sinon de son établissement, du moins de sa
LA CERTITUDE EX POLITIQUE -lo
durée. Sans quoi l'avènement de républicains impartiaux, dont les rangs sont encore bien clairs même au pouvoir, ne pouvait qu'honorer la France sans la sauver.
Nous allions nous consacrer tout entiers à l'étude de ce problème vital, dont l'Académie des sciences, dans une séance mémorable, avait signalé l'importance et l'opportunité, quand la ténacité des rancunes populaires et l'illusion forcenée d'une revanche possible avec et par des capitaines- démagogues, déterminant une catastrophe nouvelle, ajournèrent toute instruction.
Nous conseillâmes au Gouvernement une extrême prudence. L'étude de l'état psychologique du peuple, que les Allemands de notre époque ont si justement introduite dans la politique, nous faisait redouter les effets d'une détermination brusque et d'une exécution à la minute.
Nous eussions voulu qu'on se comportât d'une manière spéciale à l'égard d'un état psychologique spécial. Il fallait, à notre sens, user de douceur envers le peuple, et attaquer les chefs par le ridicule.
Le traitement que nous proposions n'était pas sans efficacité, et nous en eûmes la preuve. Un des futurs membres de la Commune, qui avait peut-être assez d'esprit pour s'en douter, protesta dans un langage d'une solennité mystique contre une série d'articles dans lesquels nous pratiquions la méthode que nous conseillions au Gouvernement.
C'était en ridiculisant, aux veux mêmes de leurs
complice.-, « les traîneurs de canons, » qu'on fût parvenu à faire remettre en place les canons '.
Mais la politique française, quand elle n'est pas maniée par un Mazarin, ne tient pas compte de cet ordre de faits et ne sait pas pratiquer ces ménagements.
La politique française dédaigne la psychologie.
La capitulation de Taris eut donc son pendant, et la guerre civile, donnée en spectacle à l'étranger, fit presque regretter la guerre étrangère.
De simples observateurs jusqu'alors, nous devînmes forcément combattants. Chargés, depuis le 18 mars, de la direction de ['Electeur libre, nous continuâmes à écrire dans une maison que les Fédérés envahissaient chaque jour. Nous dîmes aux Fédérés leur fait, et dans la réunion des Journalistes, nous signâmes la protestation dirigée contre des élections illégales.
Nous ne fûmes pas dupes, un instant, de la fausse conciliation tentée par les maires entre le brigandage et la vie civilisée Mais nous pensions qu'il y avait un départ à faire, et qu'on devait tendre la main aux honnêtes gens qui, leurrés par les premières déclarations du
I. D'autre part, nous avions cherché à faire comprendre au peuple ce que devait signifier ce mot de Revanche, qui, mal compris et mal employé, fut une des causes du 18 mars; et dans notre réponse à la Société Positiviste, nous avions, dès le 18 décembre 1870, combattu la théorie imprévoyante de ce qui fut alors rni- en pratique.
Comité Central, et presque immédiatement désabusés par ses excès, restèrent livrés à la merci des prétoriens de la Commune.
Notre pessimisme, on le voit, n'était pas de l'hypocondrie.
Réduits au silence par la force brutale, nous reprimes Je cours de nos observations à Paris et à Versailles.
Nous avions souvent prédit, dès le premier siège, que Paris pourrait bien finir comme « un immense Munster. »
Les murs et les monuments de Paris portent encore les marques de la folie de Paris.
Nous avons dit, plus haut, que scientifiquement la France tout entière était responsable de ses malheurs. Mais responsables aussi sont les chefs qui se sont présentés en qualité de médecins, et qui n'avaient pas même étudié la maladie.
Les faits ont toujours donné raison à notre méthode politique, et nous ne craignons pas que les événements ultérieurs la démentent. La raison en est bien simple. Nous ne procédons pas autrement en politique qu'on ue procède dans les sciences expérimentales.
Nous avons la ferme conviction que la politique n'est pas, comme on le croit encore en France, même dans l'école libérale et sensée, et comme on se trouve bien fin de le croire, un simple expédient composé de routine, d'intrigues et de finesse; et qu'en dehors de cet expé-
(lient, tout soit déclamation, rêverie pure, ou candeur juvénile.
Dans cette donnée, il n'y aurait que deux écoles en politique : l'école des sceptiques et celle des déclamateurs. Le césarisme, en étant à la fois sceptique et décl amateur, plus sceptique encore que les uns, plus déelamateur encore que les autres, apparaîtrait non-seulement comme un compromis intelligent, capable d'unir en soi les deux écoles, mais comme la perfection du genre. Sans doute, il y a des politiques adroits et des politiques maladroits, mais il y a aussi ceux qui savent et ceux qui ignorent.
Le césarisme n'est pas mort. Les déclamateurs, déchus de la dictature, sont encore puissants dans l'opinion. Enfin, il y a au pouvoir des sceptiques d'élite .
La question pour nous est de savoir si les sceptiques et les déclamateurs voudront bien nous permettre de passer entre eux, ou si, au contraire, ils ne se coaliseront pas pour barrer le chemin à la politique scientifique.
Le grand argument des déclamateurs contre nous sera que nous les convions à l'étude. Les sceptiques, nous abandonnant le savoir, réclameront pour eux l'habileté pratique, le tact, le coup d'œil et la supériorité de la manœuvre.
Nous laisserons déclamer les déclamateurs, de qui l'on ne saurait se faire entendre, tellement ils crient fort. Ils auront toujours, avec leurs poumons, raison de nous.
Aux sceptiques, qui ne sont pas tous des ignorants, qui
sont même parfois de grands esprits, et des hommes de premier ordre, mais qui estiment qu'en fait, la politique se compose surtout de trucs, et n'a rien à voir avec la méthode des sciences, nous répondrons que Machiavel luimême, qu'ils ne comptent pas surpasser en finesse, était d'un avis tout contraire.
Lors même que Machiavel n'eût pas parlé, les derniers événements ont un langage clair et net. Ils ont démontré avec évidence que loin que la finesse aille de concert avec l'ignorance, et Ja maladresse avec la science, les maladroits ont toujours été les ignorants, ou ceux qui dédaignaient le savoir : d'autant plus maladroits qu'ils étaient plus ignorants ou plus dédaigneux.
Février 18 7 2.