UNE LEÇON D HISTOIRE A NOS DIPLOMATES, APHE3 FERIUÈRES
Un malentendu, peut-être volontaire , a empêché la
France et la Prusse de conclure un armistice qui nous eut donné la paix. Quelles en ont été les causes .;
Le débat entre M. de Bismarck et M. Jules Favre. c'est le débat entre la force et le droit. Nus sympathies n'iiesi-
tent pas à se prononcer. Mais nous constatons un fait bien évident et bien grave : reconnu de tous en théorie, le droit, dans la pratique, est à chaque instant violé, et violé presque toujours impunément. En vain vous en appelez des gouvernements aux peuples. Les peuples sont sourds a la voix de la raison et de l'humanité.
Cela étant, nous devons nous estimer heureux quand la force veut bien argumenter avec ie droit.
Je ne dis pas que nous devions lui en être reconnaissants. La force ne se refuse guère la satisfaction de prouver qu'on doit respect à la force. Elle aime également à démontrer que, dans l'espèce, la force est aussi le droit. On ne saurait prendre trop de précautions, surtout en présence de témoins inquiets.'
1£. de Bismarck a au moins le mérite de ne pas subtiliser. On pourrait se risquer à l'appeler un politique de bonne foi. Il ne s 'ingénie point à établir qu'il est l'homme juste devant le Seigneur dont parle l'Écriture. Lorsqu'on fait entendre à ses oreilles les mots de droit, de justice, d'équité, son premier mouvement est à coup sûr de sourire, mais il ne tarde pas à répliquer avec autant d'à propos que de sang-froid : Vainqueurs, nous vous imposons les conditions que vous nous auriez imposées à nous-mêmes, si le succès eût couronné vos armes !
Avouons-le : le raisonnement est spécieux. Il est vrai que l'Empire ne se serait pas fait faute d'incorporer, le cas échéant, à la France les provinces du Rhin.
Par malheur, M. de Bismarck oublie qu'il n'y a plus de Bonaparte, que la France ne peut plus songer aux conquêtes, etc.
Le chancelier d'Allemagne n'admet pas ces transformations subites. Mais c'est qu'il ne connait ni notre histoire, ni nos aspirations. Nous étions, lorsque la guerre a éclaté, disputés entre deux tendances contraires, la routine et l'avenir.
Notre passé nous offrait une séduction irrésistible : celle de la gloire militaire. Nos aspirations étaient telles que notre Ministre des Affaires étrangères les a traduites : philosophiques , humanitaires. Elles avaient déterminé récemment la formation de la ligue de la paix.
La ligue de la guerre et la ligue de la paix se tenaient, dans les trois dernières années, mutuellement en échec, et il a fallu une conspiration du Gouvernement, pour nous lancer dans des aventures. Nous reconnaissons, toutefois, que si la paix eût été maintenue, la guerre n'en aurait pas moins épié une occasion favorable à ses desseins. Ces tiraillements auraient duré une dizaine d'années, mais l'ère sanglante des batailles eût été close.
Ce qui le montre suffisamment, c'est qu'au lendemain de la République, on croyait généralement que la paix était inévitable. Ceux qui avaient lancé la guerre avaient disparu. La plupart étaient morts en France, captifs en Allemagne ou émigrés en Angleterre. Les autres étaient complètement dégrisés. La guerre continua
"2i LES DEUX FOLIES DE PARIS
par devoir; personne ne la faisait plus par goùl. Ceux. qui vociféraient avec tant d'énergie : Pas d'armistice! Pas un centime ! étaient tout simplement les ennemis du Gouvernement de la Défense nationale, et le plébiscite parisien nous a montré qu'ils formaient une minorité assez restreinte.
L'Allemagne pouvait donc être tranquille. Tous les arguments de M. Dubois-Ileymond, recteur de l'Université de Berlin, perdaient leur valeur, et une réconciliation immédiate avec la France était à la fois humaine et politique. Malheureusement la question n'a pas été envisagée de la sorte par MM. de Bismarck et Jules Favre.
M. Jules Favre s'est retranché dans cette philosophie vague qu'on appelle l'humanitarisme et qui n'offre aucune garantie de réalité ni môme de sincérité, M. de Bismarck, dans le droit historique, qui risque fort de ne pas tenir compte des différences d'époques et de pays !
Un retour agressif étant démontré impossible, il résultait de ce fait une déduction nécessaire touchant la nature du dédommagement que la France devait connue vaincue ou comme provocatrice.
Ici, le Gouvernement de la Défense était dans le vrai. Il offrait le dédommagement pécuniaire le plus complet. La plupart des citoyens auraient volontiers payé la rançon d'une guerre dont tous les Français étaient moralement responsables.
Mais M. de Bismarck voulait une extension de terri-
ritoire pour la Prusse et pour l'Allemagne. Au nom du droit de conquête, du droit de légitime défense, du droit des nationalités, il revendiqua l'Alsace et une partie de la Lorraine.
Qu'il cesse d'alléguer le dernier et le plus faible de ses trois arguments, car les nationalités ne dépendent pas uniquement de la langue, de la race et de la situation géographique, mais bien plutôt des conditions d'existence, des affinités de diverses natures qui se résument dans une sympathie constante. Les provinces convoitées par la Prusse pourraient seules disposer d'ellesmêmes.
Reste le droit de conquête, et nous assistons au dialogue suivant :
— M. Jules Favre : Céder une partie quelconque de notre territoire serait un déshonneur pour la France.
— M. de Bismarck : L'honneur de la France ne diffère pas essentiellement de celui des autres nations.
M. Jules Favre a raison, mais il s'exprime ici fort mal et s'attire la réponse de M. de Bismarck.
M. de Bismarck est spécieux; au fond, il a tort.
Nous lui accordons que la France, comme tous les États, s'est formée par la conquête. Mais elle est formée, et non en voie de formation, comme la Prusse. Là gît toute la différence .
11 fut un temps où la France, dont les parties n'étaient pas encore liées ensemble, pouvait abandonner des
provinces •* C'est ce qui arriva, par exemple, au traité de Brétigny 1 360. ) A cette époque la Guyenne n'adhérait guère plus à la France, que le Hanovre, il y a quelques jours à peine, n'adhérait à la Prusse. Au traité de Troyes (4 420), le démembrement n'était plus une chose si aisée et si simple. La preuve, c'est que le royaume fut en bloc conféré à un roi d'Angleterre. Honte nationale dont nous débarrassèrent Jeanne Darc, le grand Conseil, les institutions de Charles VII et l'artillerie perfectionnée. A diverses reprises, nos rois, contraints par la prudence à des paix honteuses, cédèrent la Champagne, la Normandie, la Bourgogne, la Bretagne. Les états généraux s'opposèrent à l'exécution ou au respect de ces traités. Charles le Téméraire et Charles-Quint n'y purent absolument rien.
Nous avons au contraire, sans compromettre notre existence, délaissé nos conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Ce n'étaient encore, au moment où on nous les enleva, que des annexes.
Un temps viendra peut-être où l'Allemagne, attaquée et vaincue par le Panslavisme, lui fera précisément l'objection que nous faisons aujourd'hui au Pangermanisme.
M. de Bismarck ne nous a pas compris. M. Jules Favre a-t-il compris la Pnu
i. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises, nous avons abandonné la Navarre (1328), la Franche-Comte (13 2 2, 14 92,) la Flandre- Française (136 9), l'Artois (136 9, 1492), le Roussillon (1492.)
Pas davantage. Il a coupé toute retraite à son adversaire : chose excellente en stratégie, déplorable en diplomatie. IJ a voulu le prendre en flagrant délit de violence, et le dénoncer à la haine de la France et de l'Europe. Il l'a traité, comme il traitait naguère, dans ses discours à la Chambre, Napoléon III. Il a eu recours à l'amertume bien connue de son éloquence, à tout son fiel de misanthrope humanitaire. Il a échoué dans son attaque généreuse contre le ministre prussien, comme il avait échoué dans son attaque non moins généreuse contre Napoléon III. La France, d'ailleurs bien aveugle, n'avait pas compris autrefois l'opposition des cinq, qui se donnait le tort d'être violente, parcequ'elle n'était ni scientifique ni savante. L'Europe n'a pas compris davantage ce programme inflexible de l'ancienne opposition, devenue gouvernement; ce défi éloquent, mais intempestif, porté au vainqueur; cette résignation d'un chef d'état à la mort de son peuple, pourvu qu'elle fût héroïque. On nous a accusés de manquer de sens et on nous a mis en demeure de nous sauver tout seuls.
Nous avons dit au début de ces lignes, que l'armistice nous aurait donné la paix.
Comment? C'est que, pendant l'armistice, les puissances ne pouvaient se dispenser d'intervenir.
A la stupeur aurait succédé la réflexion. L'Europe aurait compris son intérêt; elle aurait tenu compte et de l'équilibre et de l'humanité.