SIT. I.KS FOIS DES ROIS DE FRANCF.. XXIV
1er el tie rire aux dépens du roi lui-même; au reste, son épée soutenait au besoin les attaques de sa langue audacieuse, et n'était pas moins redoutable.
Chicot avait été élevé dans la maison de Brancas-Villars, et il suivit, comme sou inaitre, le parti de Heini IV dès les premiers temps de la Ligue; d'ailleurs, il gardait une haine implacable au duc de Mayenne, pour avoir été batlu par lui, dit d'Aubigné, et cherchait une occasion de se venger aux dépens de sa propre vie : (7 s'était fait tuer entre les jambes cinq ou six chevaux en deux ans, sans pouvoirrencontrerson ennemi, qu'il voulait tuer de sa main. Chicot avait d'abord servi chaudement la faction de Lorraine, puisque Brantôme nous le représente, parmi les acteurs de la Saiut-Barthélemy, aidant son frère à briser la porte de l'appartement du comte de La Rochefoucault, qui fut massacré sans doute en représailles de (iiielipie punition intligée a l'insolent bouffon. Chicot était encore partisan des Lorrains aux États de Blois de l'année 1588, puisque nous le voyons attendre au passage et avertir le duc de Guise que le roi allait le faire assassiner; mais la victime ne jtritpas garde aux paroles de ce fou, occupé à fourbir une vieille lame sur les degrés de l'escalier : « Que faistu lii, Chicot? lui demanda quelqu'un de l'escorte du duc. — Ah ! j'aiguise! » répondit Chicot en regardant d'un air triste le malheureux prince, qui passa outre et trouva la mort à quelques pas plus loin.
L'année précédente, Chicot avait déjà paru sur la scène historique, dans un festin que le duc d'Épernon donna aux capitaines des Reitres, dans sa maison de Marsigny-les-Xouains, aju'ès qu'un traite'' eut été signé entre le baron de Donaw, leurciief, el ce duc, jionr délivrer la Beauce de ces étrangers : selon Mézeray, Chicot dit alors à Donaw qu'il n'avait pas mangé alouette en Beauce, qui ne lui eût coûté «h rcître.
Dès l'année 1585, Chicot était connu comme un plaisant de profession, car les Économies royales de Sully, chapitre xix, rapportent un de ses tours: M. de Rosny étant allé à son château pour vendre des bois et en porter l'argent au roi de Navarre, Henri III envoya le due de Joyeuse contre les ligueurs de Normandie, qui commençaient a remuer; le duc, ses frères et sa suite, logèrent ii Rosny, où ils furent traités fort honorablement ; M. de Lavardin, que Chicot avait surnommé Lafolle, campait a l'extrémité du bourg de Bosny. Pendant la nuit. Chicot vint trouver M. de Lavardin, et lui raconta que le duc de Joyeuse, qu'il appelait le Sourdaut, avait été surpris par les ligueurs, qui étaient d'intelligence avec le maître du château. Lavardin lit sonner l'alarme, assembla ses gens, et marcha sur le château pour délivrer le duc de Joyeuse, qui était très-content de l'hospitalité que lui donnait un diable de huguenot. Chacun de se moquer de M, de Lavardin, que Chicot avait pris pour dupe.
Le nom de Chicot était probablement un sobriquet qui lui fut donné par allusion 'a sa taille exiguë; car chic, dans le patois gascon, signilie un objet de mince valeur; chico, en espagnol, veut dire petit, et chicot s'entend aujourd'hui d'un tronçon d'arbre ou d'un débris de dent. Néanmoins, si petit qu'il fût. Chicot était vaillant, comme le qualifie Brantôme, et ce fut sur un champ de bataille qu'il j)erdit la vie, les armes 'a la main; singulière lin pour un bouffon!
Au siège de Rouen, en 1592, Henri IV étant tombé ii l'improviste sur les quartiers des ducs de Mayenne et d'Auinale, auxquels il fit éprouver de grandes pertes. Chicot, qui espérait se trouver lace îi face avec son ennemi
XXX KSSAI HISTORIQUE
mortel, ne fui ])as des derniers îi en venir aux mains; Henri IV attaqua ensuite le quartier du comte de Chaliiîuy avec le même succès, et, dans le désordre de la déroute des ligueurs, le comte tomba au pouvoir de Chicot, qui l'amena au roi en disant : « Tiens, je te donne ce prisonnier qui est à moi ! » Le comte de Chaligny, furieux d'avoir rendu son épée a un bouffon, la ressaisit aussitôt et en frappa Chicot 'a la tête. Celui-ci, quoique blessé dangereusement, usa de modération et de générosité à l'égard de son prisonnier, qu'il accabla seuleinenl de bons mots et de railleries, raconte de Tbou, qui ne fait pas un récit conforme de tout jjoint aux remarques deDupuy sur la Salira Mcnipfwc. Le comte deCbaligny ne se consola pas d'avoir été le prisonnier de Chicot avant de devenir celui du roi, qui le renvoya plus lard sans rançon.
Quant à Chicot, il mourut quinze jours après, au Pont-de-l' Arche, par maurais ré!iinic,(\\[[h\\)U): . Dans la chambre où l'on soignait sa blessure, il y avait un soldat mourant (|ui se confessa; mais le prêtre refusa d'al)Soudre ce ]>auvre diable, parce qu'il avait porté les armes pour un princ(! héréli(iue. Chicot, ne se souvenant plus d'avoir coopéré en zélé catholique aiix massacres de la Saint-Barlhélemy, s'indigna d'entendre insulter le roi des huguenots, et sortit de son lit pour châtier l'insolence de l'homme d'église qu'il oulranca de [ail et de paroles. Celui l;i son dernier acte de bouffonnerie et de royaliste. Les auteurs de la Satire Méitippée avaient en vue cette aventure lorsqu'ils font crier par le héraut d'armes dans la séance des Etats : « Haut et puissant comte de Chaligny, qui avez cet honneur d'avoir M. le lieutenant (Mayenne) pour cadet, prenez votre place, et ne craignez plus Chicol, qui est mort. "
Maître fiuillaume commença, comme Chicol devait finir, par une blessure'a la tète, moins grave, il est vrai, puisqu'il n'en mourut pas, et lui dut, au contraire, sa folie ainsi que son entrée a la cour. H se nommait Marchand , cl était apothicaire à Louviers, lorsque celte ville fui prise par stratagème sur les ligueurs eu I,)!JI. Dans le pillage que le maréchal de Riron avait ordonné, quoi(pie le roi eût crié : Bonne anaposilion aux brares e/ens ! Marchand rc^'ut un coup de pertuisane qui lui lésa le cerveau et altéra sa raison. Heiiri IV s'intéressa au sort de ce fougueux ligueur, plus capable (|iîe jamais de faire des bévues d'apothicaire, cl coifi'a d'un bonnet a giciols celte paiivn^ léle fêlée. Maitre Guiilauine fui aiusi nommé il cause de sa siiii j)licité ; car, dit l'asquier dans ses lleeherchen de la Franee : « Nous avons deux noms, desquels nous baptisons en commun propos ceux qu'estimons (le peu d'elfet,les nommant ,Iean ou Cuillauine. » Le dra|>ier qui est dupé par l'avocat Patelin s'appelle (iuillaumc : « Dès le temps où celte farce fui com|)osée, on se moquait des Guillaume », ajoute Pas(|uier.
Maître (iuillaume fil son apprentissage de bouffon dans la maison de Charles de Roiirbon , cardinal de Vendôme , qu'il divertissait par de grosses plaisanteries, et, après la mort de ce cardinal, eu 1591 , il eut auprès du roi la survivance de Chicol , (|iielquc aversion (]u'il témoignai contre tout ce qui sentait la réforme : il aurait certainemenl refusé les honneurs de la folie en litre d'office, si Henri IV n'eut pas abjuré. " Tu fais Inen de ne pas aimer les réformés, lui dit un écrivain protestant dans un pamphlet intitulé le Lnnaliciue à maiire Guillaume : le diable même ne les voit qu'à regret; car s'ils étaient crus, on retrancherait les fous et les bouffons. » Maiire Guillaume employait toujours ce verbe réformer dans la signification de ruiner, en mt'moire des troubles que la réforme avait entraînes en