‹ Les deux fousChapitre 9 sur 28 · SUR LES FOUS DES ROIS DE FRANCE. XIX · texte numérisé non relu

SUR LES FOUS DES ROIS DE FRANCE. XIX

Brantôme dit encore quo, si l'on eût songé a recneillir tous les bons mois, conlea, traits et tours de Hriisqiiel, on eiit l'ail un très-gros livre : « El jamais il ne s'en vil de pareils , ajoule-t-il ; el n'en déplaise a Pinan , 'a Arlot, ni 'a Villon, ni à Ragol, ni a Morel, » illustres et passés maîtres dans l'art de folier. Les anecdotes que Brantôme, Bouchet et Tabourotont rassemblées pour la gloire de Brusquet, prouvent en otret (|ue ce boulfon célèbre avait l'esprit moins fécond en reparties spirituelles qu'en stratagèmes comiques, qui , deux siècles plus lard, lurent remis en honneur à l'occasion du poêle Poinsinel , el fondèrent en France une espèce de métier facétieux, exercé d'ollice par les mystilicalenrs.

Le nom de Brusquet semble une qualilication du caractère el de l'humeur du peisonnagequi le portait : la vivacité de ses facéties et de ses j/naflinatio)is folùires fut probablement l'origine de ce surnom, dérivé du mot italien brusco, qui a fait brusque en trançais, lorsque notre langue, qui s'était grêciséeal latinisée au quinzième siècle, s'(7rt/(a»i(.sa sous l'inlluence des Médicis. Au reste, il n'est pas étonnant que ce Brusquet, que Brantôme nous a montré dans la compagnie de ses grands capitaines, ait vu son nom, appliqué a la désignation des gens qui lui ressemblaient, devenir un adjectif leconnu par l'Académie, comme on avait déjà emprunté ù Villon le substantif r(7/oji/)er/p, el "a Caillette le verbe cailleter. Brusquet eut en outre pour postérité une multitude de petits chiens hargneux el criards, lesquels étaient de la famille du chien de M. Dimanche, "a qui don Jnan, dans la pièce de Molière, dit plaisaniment : « El votre petit chien Brusquet, grondet-il toujours aussi fort, el mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous? »

Dans l'année 133(), lorsque François 1'' faisait ravager la Provence pour recevoir l'empereur qui s'avançait vers Lyon avec une armée victorieuse , l'armée française, retranchée derrière les fossés de son camp, sous les murs d'Avignon , souffrait des maux qu'on avait préparés a l'ennemi , man([uait de vivres et s'affaiblissait par les pertes que lui causaient journellement la désertion et les maladies épidéniiques : le quartier des Suisses et des Lansquenets était surtout frappé de mortalité, l'n jeune Provençal y airiva : il se donnait pour médecin el promettait descnres merveilleuses ((u'il avait la précaution de faire payer d'avance ; il trouva un prodigieux débit de ses recipe.da ses remèdes el de ses onguents; mais il tuait im|)itoyablement tous les pauvres diables que la nature ne se chargeait pas de guérir. Le connétable de Montmorency, qui , chaque matin, après avoir entendu la messe, donnait (jènéralemenl gracieuse axidience à rliacunde ceux qui avaient affaire à /h/, dit du Bellay, et se promenait dans le camp avec les capitaines, parlant sur le chemin an.r uns et pnis au.v autres, apprit les terribles effets des médecines du charlatan accusé par ceux de ses malades qui étaient encore en état de se plaindie : le connétable ordonna au piévôt de mener pendre ce malavisé docteur, velu de la robe qu'il avait usurpée.

Le dauphin Henri , que le roi envoyait au camp d'Avignon , l'encontra le cortège du patient, qui lui demanda grâce le plus joyeusement du monde: le dauphin, riant aux éclats, se fil instruire des motifs de la sentence qu'on allait exécuter.

« Pourquoi , méchant garçon , as-tu mis à mort plus de Français que ne saurait faire l'empereur dans sa plus grande furie? lui dit le dauphin favorablement disposé par les grimaces el les plaisanteries du faux médecin.

— Monseigneur, répondit gravement le condamne, en bonne foi , ceux-

Xat ESSAI iiistopjoi'f;

là qui sont morts so plaigncul-ils de ma i)liarmacopce, et ne sonl-iis pas bien guéris de la fièvre a perpétuité? »

Henri, qui aimait les saillies, pensa que l'homme capable de fimtsser la corde au cou, serait un vrai bouffon de roi quand on lui (itérait la crainte de perdre terre et de danser la danse des pendus, coninn; on appelait alors le supplice patibulaire. Le dauphin accorda donc la vie a ce galant , sous la condition qu'il renoncerait ii la médecine; et Brusquet, en quittant son déguisement funèbre , prit la livrée de ce nouveau maître , moins dangereux îi servir qu'Esculape. De ce moment, Brusquet remit à sa langue le soin de sa fortune.

Brusquet suivit celle du dauphin , qui ne renonça pas à rire en devenant roi de France. Brusijuet avait commencé par être valet de la garde-robe; du prince, il tut bientôt nommé valet de chambre, titre cju'il partageait avec les premiers poètes du temps. Clément Mar(jt, Bonavenlure Desperiers et Ronsard. Brusquet ne se contenta pas de cette charge honorifique , accompagnée d'une pension et de présents qui dépendaient de la générosité ou plutôt de la bonne humeur du roi : il obtint à ferme la poste (Je Paris, qui valait à cette éi)oque loiil ce qu'on voulait , dit Brantôme, cor il n'ij avait point pour lors nulle» coches de voitures ni de chevaux de relais. Brusquet lit de gros bénélices en peu de temps, et agrandit tellement l'importance de cette poste, qu'il eut jusqu'à cent chevaux dans ses écuries : ce l'ut par allusion à ses cent chevaux qu'il s'intitulait d'ordinaire capitaine décent chevaux-lcgers , de même que plus lard le riche partisan Sébastien Zamet s'altribuaorgueilleusementletitredes<'(V/Ht'«rdcc((j-scp^(T«fmi//e(THS.Brusquetavait três-plaisanimenl imi»oséàceschevaux [csnomsdesbènèfices, offices, charges et dignités qui font courir la poste à tant de personnes. Il louait chaque cheval au prix (ixe <le vingt sols; mais il en exigeait vingt-cinq de tous les voyageurs (jui ne jusliliaient pas de leur qualité de Français. Les revenus de la poste ne lui sullisaientpas; il visitait les grands seigneurs de la cour et les ambassadetu's étrangers jwur en escroquer fjuelques lions brins, car il était très-savant en cemétier d'escroquer : dès qu'il apercevait dans la chambre de ces seigneurs quelque beau vase d'argent qu'il désirait de s'approprier; il feignait d'avoir été insulté par l'un des assistants, il proférait des imprécations elfroyables, lirait son épée, frappait d'estoc et de taille sur les meubles, et s'emparait delà itièce d'argenterie à la faveur du tumulte qu'il avait fait naître à l'improviste. Il possédait beaucoup de vaisselle d'orfèvrerie qui ne lui avait pas coûté davantage.

Henri II faisait un cas particulier de Brusquet, qui savait le secret d'être toujours plaisant sans être ennuijcux, et (jui, pour cela, ne répétait jamais une même chose, raconte (iuillauun; Bouchet. " Il est vrai que, si vous eussiez vu Bruscpiet et oui parler, vous l'eussiez pris pour un bouffon; mais, en ses actions et affaires, vous l'eussiez pris pour un homme bien avisé. » En effet, il avait coutume de parler au roi en le Iuloijant par familiarité à la rieille gauloise, dit le père Garasse, après lui avoir fait la grimace. Brusquel, qui était plus sage ipie ceux qu'il divertissait eu qualité de bouffon, lançait des boutades pleines de sel et d'à-pro|)os; C(; qui a fait dire à Tabouret que « les apophlhegmes d'icelui, s'ils étaient par écrit, surmonteraient en gaillardise de beaiu-oup ceux qui ont été colligés jiar les Latins. » Voici [tlusieurs de ccsapopltlhegmes les plus décents, à comparer avec les calembours de M. de Bièvre.

Un jour, Henri était fort en peine de choisir un capitaine pour faire

SUK LES l'OLS DES UOIS DE FKANCE. XXI

le siège (le la Ibite ville de Boulogne-sur-Mcr : <i Sire, ilil Rrusquet, qui était présent au conseil, vous ne sauriez envoyer un plus propre et assuré personnage que certain conseiller du Parlement de Paris, car il prend tout à belles mains. »

Voyant des valets d'écurie empêchés a seller une mulle qui ruait et cherchait à leur échapper :« Enfants, leur cria-t-il, allez-vous-eu quérir le secrétaire de .M. le chancelier, puisqu'il scelle tout ce qu'on lui présente. »

Mais les bons mots de Brusquet offraient habituellement plus de naïveté vraie et moins de tendance a l'esiirit ap|irèlé. Un seigneur ayant loué un cheval a la poste de Paris, faillit être tué tlans une chute où ce cheval se rompit le cou; il en fit des reproches a Brusquet : « Foi de moi ! dit celui-ci en se grattant l'oreille, ce fut la meilleure bête de mon écurie! Je regrette qu'il soit mort; car vraiment il n'avait jamais fait ce tour-l'a en toute sa vie. »

Une autre fois, Brusquet, irrité contre le Parlement, 'a la suite d'un procès qu'il venait de perdre, voit arriver 'a la poste un conseiller en robe, qui avait diné aux faubourgs cl qui demande un cheval housse pour retourner au Palais. Brusquet fait amener un grand cheval fougueux, sur lequel monte le conseiller un peu étourdi par les fumées du vin. A peine ce vénérable cavalier est-il en selle, que l>rus(pict oidonne a ses postillons de corner en sonnant le départ de la poste. Le cheval, effrayé et animé par cette fanfare, emporte au galop jusqu'à la poste prochaine le pauvre magistrat, qui ne revint que le soir, a pied, crotté jusqu'à l'échiné et sa robe en lambeaux. « Monseigneur, lui dit Brusquet, vous étiez plus a l'aise assis sur vos fleurs de lis que sur mon cheval ; mais je vais vous appeler en cause pour avoir crevé le plus robuste coursier de ma poste. »

Dans ses plus fameuses bouffonneries, Bruscpiet eut pour rival un maréchal de France, ce grand capitaine Strozzi, qui traduisit les Commentaires de César, et qui se distingua par de l»eaux faits d'armes, non moins (lue par ses facéties : c'était entre lui et Brusquet une lutte continuelle de bons tours qui amusaient le roi et sa cour. » Strozzi aimait à bouffon ner et 'a dire le mot, ce qu'il savait très-bien faire; surtout il aimait fort à se jouer avecBrusquetet lui faire la guerre ; aussi Brusquet lui rendait bien son change. » On est embarrassé pour donner la palme 'a l'un d'eux : car, « si M. d'Estrozze, ajoute Brantôme, était hn et subellin, ingénieux et industrieux, Brusquet l'était autant en matière de gentillesse. i>

Un jour, 'a l'audience du roi, Strozzi avait paru avec un beau manteau de velours noir, brodé d'argent; Brusquet, qui avait envie de ce manteau, alla chercher à la cuisine une lardoire et des lardons qu'il attacha au manteau du maréchal. « Sire, ne voiPa-t-il pas de belles aiguillettes d'or! » s'écria-t-il quand il eut terminé l'opération. Tous les assistants de rire' à l'exemple du roi. Strozzi seul garda son sérieux, et dit seulement : « Ah! Brusquet, puisque lu voulais avoir ce manteau, prends-le, et va dire à mes gens qu'ils m'en portent un autre; mais je t'assure que tu le payeras! »

Quelques jours après, Strozzi se rend ayec quelques amis chez Brusquet, et, i)endanl que ce dernier était attiré dans le jardin sous quelque i)rétexte, fait enlever par un serrurier la serrure d'un coffre où le bouffon renfermait sa vaisselle d'argent; le coffre fut vidé par les complices de Strozzi, qui se réserva pour lui une partie des objets volés et qui rendit le surplus a son adversaire en le forçant à se déclarer vaincu.

XXII ESSAI HISTOUIQUE

Leur l'ivalité ne fit que s'accroître. Un jour, le maréchal vint au Louvre sur un magnifique cbeval à housse de velours et a harnais enrichi d'argent : Brusi|uct voit ce cheval qu'un laquais tenait par la bride à la porte du roi; il s'aj>proche du laquais, et lui dit d'aller recevoir les ordres de son maître qui le mande; en même temps, sous prétexte de garder le cheval jusqu'au retour du laquais, il saute dessus et l'emmène à la poste; là, il coupe la queue et la crinière du cheval, remplace la housse et le harnais par une misérable selle, charge d'une lourde malle la pauvre bète, l'envoie en poste jusqu'à Lonjumeau, et la fait ramener, couverte de sueur, au maréchal. "Monseigneur, voici votre cheval, qui est fort bon pour la poste, dit le postillon qui revenait de Lonjumeau : mon maître vous remercie de cet essai, et vous prie de lui laisser ce bon cheval pour cinquante écus. — Va, répondit Strozzi sans s'émouvoir, conduis-le à ton maître, et dis-lui de ma part qu'il le garde jusqu'au rendre. » Peu de jours après, le maréchal fait demander à la poste vingt chevaux pour aller à Saint-Germain, où était le roi; I5rus(iuet remit sans défiance ses meilleurs chevaux aux laquais de Strozzi, qui donna la moitié de ces chevaux à des soldats de sa compagnie, et vendit les autres aux meuniers du Pont-aux- Meuniers. Brusquet reconnut ceux-ci portant la farine au moulin, et les réclama en justice; le procès lui coûta jtlus (]ue les chevaux ne valaient.

Brusquet supplia le maréchal de consentir qu'lh pssriil nu vioius Irrve de CCS jeux nuimnis et d'iwporlance ; mais il jtrévint qu'il ne renonçait pas à des je\ix légers et de nul lunl; il l'invita ensuite à dîner avec douze gentilshommes des galants de la cour : les convives ne manquèrent pas à cette invitation; Brusquet les reçut, la serviette sur l'épaule, escorté de douze postillons vêtus de leurs livrées et sonnant des fanfares. <i Or, lavez les mains, messieurs, leur dil-il, et soyez les très-bien venus; je vais quérir à manger. » Il disparaît à ces mots, et les invités se trouvent en présence d'une table garnie de trente pâtés de toutes formes, qui exhalaient une odeur de musc et de cannelle; on découvre ces paies, dont une sauce succulente déguisait le contenu; on remplit les assiettes, on se hâte de goûter ces mets appétissants; mais chacun de rendre gorge en s'écriant : <c Voici des traits de Brusquet! » Les pâtés ne renfermaient que les débris hachés de vieux harnais, croupières, goui'nietles, bossettes, arçons, sangles et brides. Le dîner ne se composait pas d'autre chose, et les dîneurs sortirent de table mourant de faim.

Le maréchal de Strozzi eut longtemps ce diner-là sur l'estomac : il invite à son tour Brusquet, et lui sert aussi des pâtés que le crédule houlfon dévore h belles dents, en vantant la belle chère qu'il faisait. « Oui , lui dit Strozzi, tu dois être content, car je ne t'ai pas trompé comme toi , qui conspiras pour me faire mourir de faim. — Ceci est festin de roi, reprit Brusquet, qui avait sans cesse la bouche pleine : certes , je n'ai jamais mieux mangé. — Or, veux-tu savoir ce que tu as mangé de si bon appétit? répliqua le maréchal. — Je ne sais si c'est viande de boucherie ou de venaison, mais je m'en pourléche encore, tant le ragoût me sembla exquis. — Tiens , mon fils, voici la viande que tu as mangée : ne reconnais-tu pas cette bête? » On apporta sur la table la tête sanglante d'un mulet que Brusquet préférait à toute autre monture, et que le maréchal avait fait abattre pour cet étrange repas, qui souleva le cœur de Brusquet, au milieu des rires de l'assemblée.

Les plaisanteries du maréchal étaient souvent plus redoutables. La reine Catherine de Médicis, ayant ajtpris «pie la femme de Brusquet était horri-

Xi^.la,^ Tk.-m^- M

y/rrVi'Ui' ri^^^i'^ri^^^:t:^/f-/ v.^

Snt LES FOUS DES lUIlS DE KliANCE. XXIII

blement laide, voiilul la voir. Brusquct , pour (|iic la scène lïit divertissante, avait dit a la reine (|i!e cette l'eninie était sourde , et a celie-ei que la reine n'entendait rien si l'on ne haussait la voix. La eonr se réunit chez Catherine, alin (l'assistera cette grotesque présentation, lirusquet mena par la main sa ïcinmo juirce, atUlpp et acroiiimodi'e ni piua vi moins comme le jour de ses noces, arec ses chcrc}i.r èpandits sotis son chaperon, comme une jeune épousée. Ihuscpiet avait pris la mine douce cl alfètée d'un nouveau marié. Personne, 'a ce spectacle , ne put s'abstenir de rire 'a pleine gorge. Mais ce fut bien pis quand la lemme se mita crier haul comme une folle, et quand la reine cria plus fort, l'une et l'autre supposant qu'elle n'était pas entendue. Le hruil résounail juscjurs à la basse-cour du Louvre. M. de Strozzi devina le premier la supercherie de Brusquet; et, sans doute pour faire son courtisan à l'égard de la reine, qui était dupe de la malice du bouffon, il appela un valet de chiens, qu'il vit dans la cour, eu équipage dédiasse, la trompe pendue au cou, lui ordonna de sonner de toutes ses forces aux oreilles de la femme de Brus(iuet, et ne lâcha cette malheureuse qu'après l'avoir rendue véritablement sourde pendant plus d'un mois.

Brusquet. (pii eût préféré (pie sa fcninie fût muette, se promit de faire une musique plus désagréable aux oreilles de Strozzi : ayant su que le maréchal, arrivé à la dérobade, était d(\scendu à son hôtel du faubourg Saint-Germain , il va réclamer l'assistance des cordeliers pour un gentilhomme possédé du diable, et conduit chez Strozzi deux de ces religieux qu'il avait préparés d'avance, an moyen de (|nel(]ue argent, 'a tenir tète à tous les démons de l'enfer. Le maréchal était couché et lisait, ([uand les cordeliers entrèrent armés du missel et d'un pot d'eau bénite. A cette vue, le maréchal, qui n'était rien moins que dévot, se lève en fureur avec de terribles blasphèmes : les moines commencent leurs aspersions et leurs exorcismes : la colère de Strozzi redouble ; il cherche son épée, et, ne la trouvant pas, se jette sur les révérends pères qui l'accueillent 'a coups de goupillon. Ce fut une bataille d'autant plus plaisante, que les cordeliers s'imaginaient avoir affaire a un véritable possédé. Cette scène tumultueuse ameuta la foule autour derh(*)tel.

Brusquet s'était empressé de raconter l'aventure au roi , qui s'en égaya beaucoup, et qui envoya demander au maréchal comment il se trouvait des cordeliers. Le maréchal, mécontent d'avoir été traité trop catholiquement par ces donneurs d'eau bénite, porta plainte contre Brusquet 'a l'inquisiteur delà foi, le jacobin Mathieu Orry, qui lit arrêter par ses sergents l'audacieux bouffon, accusé de « s'être aidé des ministres de Dieu pour s'en servir "a risée. » On l'aurait jugé comme hérétique , si le roi ne fût venu luimême le tirer de prison, à la grande joie de Brusquet, « qui n'eut jamais si belle peur, dit-il, craignant ces messieurs les inquisiteurs plus que tous autres gens. »

La guerre entre le fou du roi et le maréchal de France n'était pas allée si loin pour finir ou s'apaiser. Le cardinal de Lorraine, (jui aimait fort les bouteilles , (lit l'Estoile , et quine se mêlait guère d'autres affaires que de celles de la cuisine, employait les facéties de Brusquet en manière de digestion : il obtint du roi la permission d'emmener ce fou ii Rome, où il se rendait en ambassade. Peut-être voulait-il imiter le cardinal du Bellay, qui avait attaché il sa suite un autre bouffon plus fameux , Franc^ois Rabelais, aux joyeusetés duquel le pape et le sacré-coUége riaient de si bon cœur, en dépit du scandale. M. de Strozzi était un second boull'on, portant, au lieu de marotte , le bâton de maréchal de France : il acconipaguait aussi le car-

XXIV ESSAI UISÏOlUyUE

dinal dans ce voyage iiltramonlaiii. A peine ful-il à Rome, qu'il envoya un courrier a Pans i)our annoncer que le |)auvre Brusquet était mort , et pour inviter sa femme a se mettre en mesure de conserver le privilège de la poste : le roi accorda cette faveur a la veuve de son fou, et celle-ci n'attendit guère pour se remarier avec le courrier que le maréchal lui avait dépêché. Brusquet, étonné de n'avoir plus de nouvelles de sa femme ni de sa poste, repasse en France et trouve un successeur établi dans sa maison. Ce ne fut pas sans peine qu'il rentra dans la possession légitime de sa femme et de ses écuries.

Pour se venger, il n'imagina rien de mieux que de faire excommunier M. de Strozzi par le saint-père : a cet eflet, il adressa au cardinal (^araffa une lettre fort circonstanciée sur une prétendue apostasie du maréchal, qui se serait faitTurc a Alger, et (jui aurait promis aux iniidèlcs de leur livrer les trésors et les reliques de Notre-Danie-de-Loretle. Strozzi était alors occupé au siège de Calais. On s'aperçut de la fourberie avant ipie les foudres apostoliques eussent éclaté contre le maréchal, qui ne se démonta pas de passer pour mauvais chrétien dans la chambre du pape.

Le cardinal de Lorraine emmena encore Brusquet avec les plénipotentiaires qui signèrent la paix à Cateau-Cambresis en 1558, et Brusquet eut tous les honneurs de ce voyage de Bruxelles, où Philippe II le prit en amiliè et lui pt branconp de biens; car Philippe, malgré sa puissance et son faste espagnol, n'avait qu'un maif/re Inmffon , (jui, nrer sa rjuitare el son In'aillemenI de chansons, excitait l'ennui et la pitié. Brusquet, (jui |)arlait l'italien et l'espagnol, se surpassa en bonne ijràce bouffoiuiesque; en reparties vives et goguenardes, en Imaginatives fantastiques et imprévues. Un jour, dans un sjjlendide festin où le roi avait invité les grands seigneurs de sa cour et l'ambassade française, l'audacieux Brusquet s'élança sur la table au milieu des plats, sans craindre de rencontrer les couteaux, et s'enveloppa de la nappe, en ramassant avec lui toute la vaisselle d'or et d'argent, que Philippe lui permit d'em})orter en récompense d'une si étrange hardiesse : Brusquet sortit de la salle , courbé sous le poids de son butin.

Philippe fut tellement charmé de l'esprit de Brusqucit, (pi'il chargea ce boulioncle faire l'éducation du maussade boull'on ipii rcnipiissait cet ollice il la cour d'Espagne. Bruscjuct revint a Paris avec l'Espagnol, qu'il volait et bâtonnait cruellement : il se servit des chevaux de cet étranger pour le service de la poste de Paris; il changea une chaîne d'or, que Henri II avait donnée 'a l'innocent bouflon, contre une chaîne de cuivre doré; enlin, il renvoya cette patiente victime au roi d'Espagne, en écrivant à ce prince que le porteur de la lettre n'était qu'un sot qui méritait d'être fouetté à la cuisine.

La fin de la vie de Bruscjnet ne fut pas aussi heineuse (jue son commencement. Tout boulTon (ju'il était, il fut soxipçointr de la relujion et accusé d'avoir soustrait les dépêches du roi pour seconder les huguenots; son gendre, qui se distinguait entre les ])lus zélés calvinistes, lui attira ces chagrins, qui abrégèrent sa vie : il fut l'orcé de quitter Paris, où il n'était plus en sûreté ; il perdit la ferme de la poste , et ne garda rien de la fortune qu'il avait amassée. La duchesse de Valentinois lui offrit un asile au château d'Anet, par souvenir du feu roi Henri. Mais Brusquet, redoutant d'être iu(]uiété, s'adressa au fils de son ancien persécuteur, le maréchal de Strozzi, alin (|ue les ])uin'suites dirigées contre lui ne troublassent pas ses

SUR LES FOUS l)\. i AlIS DE FU.VXCE. XXV

derniers jours. Ceux (|ui avaient élc assez fous pour demander compte il un fou de ses croyances religieuses, furent sans doute satisfaits d'avoir confisqué les biens du vieux Brusquet, (]ui ne survécut pas longtemps a cette disgrâce, et qui mourut obscurément vers 1503, domestique et pensionnaire de Diane de Poitiers. Le bouffon et la favorite se consolaient ensemble de l'inconstance des grandeurs bumaiiu^s.

Avant le beau temps des folies de Brusquet, un autre bouiïon, qui ne portait pas de marotte, et qui n'avait d'autre titre d'ollice que celui de médecin, mit en honneur la gaieté française jusqu'en cour de Rome : ce fut le célèbre François Babelais, le plus grand génie de son siècle et le premier philosophe qui ait jamais existé peut-être; mais il ne fut pas au service du loi de France, qui permettait au Parlement de censurer et de condamner les hautes vérités cachées sous le manteau pantagruélique : il ne servit (pie Dieu . après le cardinal du Bellay, son protecteur et son ami ; il ne quitta la robe de la Faculté que pour prendre la chasuble de curé, et, affublé de ce déguisement ecclésiastique , il continua de donner libre cours a ses facéties, qui renfermaient d'ordinaire un sens profond et une grave moralité : il plaisantait encore sur son lit de mort.

Sans doute le cardinal du Bellay lit connaître les meilleures bouflouneries de son médecin ordincnre 'a la cour de François I" et de Henri II : sans doute les bons mots et les audacieuses folàtrcties de Rabelais, en présence du pape, eurent un écho de scandale et de rire eu France; mais l'auteur du Pantagruel voulut conserver sa liberté d'esprit et de langue; il ne s'attacha donc point 'a la fortune des grands ipi'il avait tournés en ridicule dans son admirable livre. La cure de Meudon fut la retraite qu'il choisit pour être a l'abri des sentences et des fagots de l'inquisition catholique; après avoir raillé les choses les plus vénérées, en présence du saint-père et du sacrécollége, il borna son rôle aux obscurs devoirs de son ministère, et l'homme qui aurait pu s'asseoir au conseil des rois apprenait l'alphabet et le plainchant aux enfants du village !

Néanmoins Rabelais avait composé, pour ainsi dire, l'évangile des foussages, et son roman satirique, dont les allusions ne sont pas toutes expliquées et compréhensibles, otïrait des exemples ingénieux et hardis aux successeurs de Triboulet : Rabelais s'était moqué de tout dans ce singulier ouvrage, où il se peint lui-même, tantôt sous les traits de Panurge, tantôt sous ceux de Pantagruel. îl n'avait pas même respecté les pins redoutables mystères du catholicisme, à une époque où le bûcher faisait justice de la moindre erreur en matière d'orthodoxie; le supplice de son ami Etienne Dolet, brûlé sur la place Maubert, ne lui ferma pas la bouche, et il continua intrépidement a l'aire rire ses lecteurs aux dépens des juges qui venaient de condamner Clément Marot pour avoir mangé du lard en carême, (^n ne ]irit jamais au sérieux ses plus sérieuses épigrammes, et sa gaieté intarissable, ses équivoques souvent grossières, ses ordures et ses obscénités servirent de passe-port aux offenses qu'il se permettait sans cesse contre les sottises humaines dont il déchirait le man'eau sacré. Dieu ne fut [las même épargné dans cette guerre de folie et de sagesse.

Rabelais avait, a dessein, montré en diverses circonstances qu'il surpassait les bouffons les mieux accrédités en cour. Pour obtenir une audience du chancelier Duprat, il s'était présenté à la porte, bizarrement vêtu , et parlant successivement plusieurs langues, jus(|u'à ce que le chancelier, émerveillé de ce qu'on racontait de cet étranger, ordonnât de l'in-

XXVI ESSAI 'IIMOIliyHE

troduire tlcvant lui. Se trouvant a Lyon , sans argent et dans l'impossibilité de subvenir aux frais du retour, il remplit de cendre trois ou quatre flacons, sur lesquels il mil des étiquettes : poison pour le. roi, poison pour la reine, etc., se (it arrêter, de manière qu'on le trouva nanti de ces poudres inoffensives, et qu'on le transporta a Paris, où la ruse fut découverte. Voulant tourner en ridicule la formule d'un médecin qui avait prescrit au cardinal du Bellay une potion apérilive, il jeta toutes les clefs delà maison dans une chaudière, et se vanta de préparer ainsi le remède le plus apéritif que pût inventer l'apothicairerie. Voyant sur la table du cardinal nue lamproie dans un plat d'argent, il toucha le |)lat avec sa baguette, et prononça doctoralcment durip difjestionis , afin que le cardinal n'y touchât point; mais il s'empara de la lamproie, et la mangea tout entière, en prétendant appliquer au plat d'argent l'arrêt médical (jue son maître avait attribué au poisson. Enfin, lorsqu'il se sentit proche de la mort, il dit 'a ses amis qui l'entouraient comme ceux de Socrate : « .le vais chercher un grand peut-èlre , lequel est an nid de la i)ie. Tirez les rideaux, la farce est jouée!... » C'était vouloir mourir, de même ([u'il avait vécu, en riant.

Si Rabelais avait exercé l'ollice de fou du roi , personne n'aurait pu le remplacer, tandis (jue la fortune de lirusijuet excitait l'émulation de ses rivaux, et que le nom de Thoni (diminutif d'Antoine) ne fut pas effacé par celuideBrus(iuet. Thoni avait appartenu d'abord 'a Charles, duc d'Orléans, (piilepril h sa mère, pauvre paysanne des environs de Coucy, en Picardie, et se chargea de le faire instruire. Celte bonne femme, (|ui avait deux autres fils portant la livrée de la folie, ne voulait pas confier au duc d'Orléans le petit Thoni, car elle avait le projet de le faire prêtre, ahu qu'il priât pour ses frères, qui étaient fous, disait-elle. Or, Thoni était cent fois plus fou qu'eux, rapporte Brantôme.

L'éducation vint en aide 'a la nature. » Au commencement, dil Brantôme, il était un petit idiot, niais et fat; mais il fut si bien appris, passé, repassé, dressé, alambiqué, rafliné et (luintessencié par les nattrelés, posliqueries, champisseries (c'est-a-dire tours de vilain, de page et de fille ])ublique), galanteries et friponneries de la cour, et leçons et instructions de ses gouverneurs, Lafarce et Guy, qu'il s'est fait ajtpeler /eprc?/N>r/"o/ du monde. » Après la mort du duc d'Orléans, eu l.)'!."), Thoni passa au service du roi Henri II, qui Vaunail et ((ui ne se lassait pas de l'entendre j'arcer.

Ce bouffon donnaillous les plaisirs du mo/idf 'a ses auditeurs, et sa gentillesse s'augmentait surtout de la faveur que lui accordaient les principaux seigneurs pour flatter le roi , et souvent pour se ménager les bonnes grâces du fou favori. Le connétable Anne de Montmorency, qui se plaisait aussi bien (ju'un autre aux fols, et qui était par-dessus tout un adroit politique, témoignait !)eaucoup d'amitié a Thoni, « qu'il menait diner avec lui, et le fais'ait manger sur une chaire ou escabelle devant et près de lui , et le traitait comme ini jietit roi. » Thoni prohtail de la complaisance du connétable, qu'il nommait son père, pour faire fouetter les pages et les laquais qui lui causaient le moindre déplaisir : quelquefois, afin de rire son saoul, il s'amusait "a les accuser sans raison; il était tout glorieux des caresses du vieux courtisan, qui cul la honte de se voir tourner le dos par ce fou, non moins habile courtisan que lui-même, lorsque sa disgrâce signala l'avènement de François II : Thoni fil semblant de ne pas le reconnaître. Car ce pu fol courtisan, comme l'appelait Anne de Montmorency, s'accommodait, selon les saisons et le temps, aux corruptions de la cour:

SIR LES FOIS DES KOlS DE FRANCE. XXVII

« quand il voyait quelqu'un en faveur a la cour,. il le recherchait et en faisait cas; quand en défaveur, il le quittait aussitôt et tout à plat. »

Charles IX, qui avait l'esprit délicat et cultivé, hérita de l'attachement de son père pour le Thoni , que le voisinage des poètes de la Pléiade ne rendit pas moins vain, mais proliahloment plus alambiqué. Brantôme lui décerne cet éloge posthume : « Il se ])eut dire que jamais ne fut vu un si joli petit fou, ni si agréable et plaisant. » Lorsipi'il mourut, Charles IX le regretta autant que le meilleur de ses sujets, et employa la plume de Ronsard pour l'épitaphe de ce fou, comme du plus sage personnage de France, remarque Brantôme. Ronsard, se souvenant des honneurs funèbres que Caligula avait fait rendre à son cheval, n'admit pas dans l'édition de ses œuvres cette épitaphe gravée en lettres d'or sur un tombeau.

A Charles ÏX succéda Henri III; 'a Thoni et "a Brusquet, Sibilol, qui n'a pas laissé d'autre trace de son règne de fou en titre d'oflice que l'emploi de son nom, devenu substantif générique i)Our désigner toute espèce de fou et d'insensé; ce qui fait supposer (pi'il devait être moins badin qu'idiot. Au dix-septième siècle, sihilot était encore synonyme d'oison, sans qu'on puisse dire lequel de l'oison ou du fou a eu le privilège de nommer l'autre; quoi qu'il en soit, ce nom-lîi fut donné à l'un des deux, a cause de leursilllement caractéristique, ((u'on traduisit en latin par sibiluin : c'était alors un usage reçu de latiniser ou gréciser les noms propres, et le poët(! Baurat, qui se faisait appeler Aitrahis, et qui baptisa tous ses amis à la latine, avait peut-être été le parrain du bouffon royal.

Le nom de Sihilot fut, comme celui de Caillette, employé souvent par les écrivains contemporains qui personniliaient de la sorte quelque tête éventée ou quelque esprit à l'envers. Agrippa d'Aubigué traite de petit Sibilot M. de Caudale, qui avait embrassé le protestantisme parce qu'il aimait la duchesse de Rohan et voulait être de la même religion qu'elle. Il se sert encore de cette expression dans sa Confession de Sancy. Les auteurs de la Satire Ménippée ibntdire au recteur Rose, en sa harangue aux États, que la plupart des ligueurs croient que le duc de Mayenne veut prolonger le plus longtemps possible /a Ueittcnance en laquelle on l'a mis, et vivre toujours en (jucrre , bien servi, bien traité, bien gardé de Suisses et d'archers; qu'il ne manqueque les hoquetons et Sibilot pour être roi. Ou pourrait inférer de ce passage que Sibilot vivait encore en 1593. Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt, qui éciivait ses joyeuses Sérées vers ce temps-la, cite un plaisant Sibilol qui, s'étant présenté de nuit a la porte de Poitiers, et ceux qui la gardaient lui ayant demandé comme il s'appelait, dit en riant qu'il ne s'appelait point , et continua de répondre sur ce ton aux questions qu'on lui adressait. Eulin, Beroalde de Verville, dans son célèbre Moyen de parvenir, n'a pas oublié de mettre certaines facéties licencieuses dans la bouche de Thoni et de Sibilot qui ligurent vis-à-vis d'Aristote et de Solon.

Henri III eut certainement plus d'un fou eu titre d'olfice, lui qui avait tant de penchant pour les choses bizarres, extraordinaires et frivoles, lui qui adoptait les modes les plus extravagantes, lui qui s'occupait de ses chiens, de ses perroquets, de ses pénitents blancs et de ses mignons, plutôt que des affaires du gouvernement : néanmoins, hormis Sibilot, on ne connaît que Mathurine, qui était attachée 'a la cour en qualité de folle, et qui passa depuis dans la maison de Henri IV. C'est la première fois qu'on trouve une femme ayant les gages et le litre de folle du roi.

Cette Mathurine est introduite dans la Confession de Sancy , en coucur-

X\.VI11 liSSAI HlSTOUiyCE

rence avec le jeune du Perron, a qui elle dispute l'honneur de la conversion de Bernard de Vignolles, lequel s'était l'ait catholique pour épouser Marguerite de BalagnV, veuve en secondes noces du seigneur de Montluc. Mathurine, cuefl'et (quelque étrange que paraisse un senihlable apostolat), convertit plusieurs huguenots avec ses bouffonneries. L'histoire nous l'a montrée encore mêlée à deux graves événements, qui suftiraient pour conserver son nom.

Lorsque Henri IV racheta sa couronne au prix d'une messe, et occupa sa capitale sans coup férir, durant la nuit du 22 mars 1591, il se rendit, après le Te Deum, au Louvre, qu'il n'avait pas revu depuis la Saint-Barthélemy, et il rentra, les larmes aux yeux, dans cet anti(jue palais de ses prédécesseurs, naguère encore rempli des menées incendiaires de la Ligue ; tout à coup vint il sa rencontre, sur l'escalier, la folle Mathurine, qui était restée dans le Louvre comme pour le garder a ses rois, et qui accourait avec joie pour saluer son maître, ainsi que le chien d'Ulysse dans l'Odyssée. Une folle de cour, voila donc quel était le représentant de la royauté des Valois aux Etats de la Ligue !

Au mois de décembre de cette mémorable année, Henri IV, revenant à Paris, descendit au Louvre, et arriva tout botté dans la chambre de Cabrielle d'Estrées, où Jean Chàlel, qui l'attendait, le frappa d'un coup de couteau a la bouche : le roi, « se sentant fraj)pé (raconte le chancelier de Chiverny, témoin occulaire), et pensant (jue ce fût quelque espèce de lilîerté d'une folle qu'il avait Ta, nommée Mathurine, dit : « Au diable soit la folle! je crois qu'elle m'a blessé! » Le sang qui coulait de cette blessure prouva aussitôt que Mathurine était innocente, et Jean Châlel fut arrêté, quoiqu'il eût jeté par terre l'instrument du crime.

Il est parlé de Malhuriue dans un grand nombre d'écrits du lem]is; quelques-uns même sont publiés sous son nom : elle n'était pas encore oubliée en 1()27, puisqu'on lit dans V Apolorjie pour Balzac, imprimée cette année-l'a : " En vérité, c'est une étrange chose que ces grands personnages, (pii ont été nourris toute leur vie avec tous les perroquets et tous les singes du Louvre, et qui ne sont jias moins de la cour qu'en était feu Mathurine et qu'en sont les nains de la reine-mère (Marie de Médicis), n'aient point appris, dans les cabinets, a écrire raisonnablement. » Cette appréciation dénigrante du rôle que Mathurine jouait a la cour fait assez voir que cette folle n'était pas estim(''e beaucoup an-dessus des animaux (jui avaient rang de domesticpies dans la maison du roi.

Avant (|ue le Béarnais eût reconquis a la fois la ville de Paris et la folle de Henri IH, il comptait ii sa suite deux fous bien difl'érents de caractère et de position : Chicot et maître Cuillaume. Chicot était un gentilhomme gascon, qui aurait pu vivre honorablement de son jiatrimoine, et qui embrassa la carrière désarmes par goût plutôt que i)ar ambition; sa mère, cependant, qui lui reconnaissait plus (l'esprit qu'a ses autres frères, avait toujours jirévu riu'il s'avancerait, dit le Pcrro)iiana. Un de ses frères fut ce capitaine Baymond qui tua de sa main le comte de La Bochefoucault 'a la Saint-Barthélémy, et qui fut tué au siège de La Bochelle dans une escarmouche où il faisait très-mal et du poltron. Chicot n'avait garde d'imiter son frère : il aimait licaucovp à se battre, rapporte de Thon, qui, dans son histoire, le nomme fameux boujfuii de la cour. Chicot n'eut pas sans doute le chaperon et les insignes de cet onic(\ capable de l'aire déroger un genlilhoramo, mai?* i) eii avait certainement les prérogatives, la liberté de par-

Page 1