CHAPITRE PREMIER
Anuiiir (n lalin faicl.kior; (Ir (lonc provicnl d'Amour lu moi l , Fl, |iiir,nanl, soulfj qui mord , ili'iiil, plnurs. pifges, forfailz, roiiiiiril... Blason lie l'Amour.
L'année 1523 fut signalée par la défection du connélahle Charles de Bourbon, défection excusable autant qu'une trahison peut l'être, et non moins fatale a son ])ays par ses conséquences que par ses eft'ets, car la désastreuse bataille de Pavie, où François I" perdit tout, fors l'honneur, ne lit que rallumer la guerre de rivalité entre la France et l'Espagne.
Charles III du nom, duc de Bourbonnais, d'Auvergne et de Chàtellerault, héritier des immenses biens de la maison de Bourbon, nommé connétable de France peu de jours après l'avènement du duc d'Angoulême 'a la couronne, et plus tard gouverneur de Languedoc et de Milan, ne dut pas tant ces honneurs a son courage et 'a ses talents militaires, éprouvés aux combats d'Agnadel et de I\farignan, qu'a la bienveillance toute particulière de Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère de François I". Le connétable se prêta d'abord trop complaisamment peut-être a un amour intéressé, puisque la duchesse, née en 147G, était de treize ans plus âgée que lui, et n'avait rien en soi qui compensât cette différence d'âge. Ce ne fut donc pas amour ni galanterie, mais calcul de la part de ce prince qui avait tout fait sans doute pour lui donner a croire qu'elle était aimée, et qui (It tout ensuite pour lui prouver le contraire. Une femme aussi dure et aussi impérieuse que la duchesse d'Angoulême ne pouvait se voir mépriser sans que la plus violente haine succédât, dans son ciieur, au plus violent amour.
Cette brouille amoureuse, qui devait avoir de si graves résultats politiques, commença dans le cours de l'année 1517; depuis lors, jusqu"a la la fuite du connétable, on voit d'un côté la vengeance inventrice et persévé-
2 SKIZIKME SIECLE.
rante; do l'aulre, l'orgueil t]iii lutle cl succombe. Comme il répugne d'abaisser le caractère du duc de Bourbon au lâche emploi d'une pareille feinte pour servir son ambition et se faire la créature de la duchesse d'Angoulême, on a prétendu qu'il était de bonne foi dans sa liaison galante avec la mère du roi. Certes, sa femme, Suzanne de Bourbon, laide, infirme et contrefaite, tout occupée de choses de dévotion dans la retraite, n'était pas nn obstacle ir ses inlidélités; mais il est étrange (pi'on n'ait découvert aucun motif a la brusque rupture qui eut lieu vers cette époque environ entre les deux amants, et qui, selon les apparences, fut le fait du connétable plutôt que de madame d'Angoulême.
Voici, "a ce sujet, une opinion qui n'est pas plus déraisonnable qu'une autre, quoique dénuée de preuves et pièces justificatives. Il semble que le but constant et le plus cher espoir de la mère du roi ait été de réunir à la couronne, par unmariage ou autrement, les grands biens du connétable, qui possédait idusieurs belles jjrovinces comme seul descendant mâle des comtes de Montpensier et, en même temps, comme mari de madame Suzanne, fille unique du vieux duc de Bourbon, Pierre III, et de la célèbre duchesse Anne de Beaujeu. Deux enfants nés de ce mariage étaient morts en bas âge, et madame d'Angoulême se réjouissait de ne pas voir d'héritier au connétable, (pi'ellc espérait épouser après la mort de sa première femme ; car cette mort, qu'elle souhaitait secrètement, était jugée prochaine et inévitable d'après une santé toujours chancelante qui lirait son origine des infirmités naturelles du corps.
Cependant madame Suzanne de Bourbon devint grosse pour la troisième fois en 1517, et cette grossesse peut, sans trop de préjugés, expliquer les persécutions de madame d'Angoulême à l'égard de son amant , persécutions qui, commentant en cette même année, prennent un peu de relâche lors du veuvage du connétable, en 1521 , et continuent bientôt avec mic fureur croissante jusqu'à ce que la victime soit contrainte, pour les fuir, de se jeter dans la voie infamante de la trahison.
En effet, tout 'a coup et sans cause, même jnétextée, la faveur et l'amitié du roi cessent d'environner le duc de Bourbon; ennemis et envieux le harcèlent impunément; madame d'Angoulême le poursuit par des menées ouvertes et souterraines; ses pensions lui sont refusées, et, chose remarquable, ce n'est pas au roi que va se plaindre le connétable qui connaît l'auteur de ses disgrâces et les supporte en silence; mais la duchesse douairière de Bourbon, Anne de France, qui, pendant la minorité cl le règne de Charles VIII, son frère, avait montré, sous le nom de la dame de Beaujeu, toute la politique et toute l'énergie de Louis XI , son père , se rend elle-même à la cour, pour demander raison des injustices faites k
LES DEUX FOrS. 3
son gendre : les peni^ionsno l'nrenl pas mieux payées qu'auparavant, sinon en promesses.
Charles de Bourbon imagina une vengeance digne de lui; il obtint, a la naissance de son iils, que cet enfant serait tenu sur les fonts de baptême par le roi, et, ayant reçu François I" à Moulins avec une magnificence toute royale , il le fit rougir d'avoir pensé, par le refus de quelques misérables pensions, réduire un duc de Bourbon a la merci de madame d'Angoulême.
Ce baptême qui, au dire de Brantôme, fut si somptueux qu'un roi de France eût été bien empêché d'en faire un pareil , tant pour la grande abondance des vivres, que pour les tournois, mascarades, danses et assemblées, de gentilshommes, ce baptême concourut encore à la perte du connétable en forçant François I" à boire la honte en public. Le roi d'ailleurs fut effrayé de la puissance et de la richesse considérables d'un prince qui avait , a ses frais, pour le triomphe de la cérémonie, habillé cinq cents gentilshommes en étoffes de velours, que tout le monde ne portail pas en ce fflm/M-/à, remarque Brantôme, chacun ayantancouunechained'oràtrois rangs. Le duc de Bourbon était [lour François I" moins unsujet qu'un rival.
Delà, les ennuis, les dégoûts, les mortifications et les mauvais traitements qu'on lui fit éprouver comme à plaisir. Le gouvernement du Milanais, qu'il avait conciuis a la tête de l'armée française, lui fut indignement enlevé, et son brusque rappel d'Italie a fait croire que François I", qui s'intitulait lui-même le premier chevalier de France , était jaloux de son capitaine. Le duc de Bourbon , dévorant ces affronts, revint à la cour, et ses mépris accablèrent de plus près madame d'Angoulême, qui déployait les ressources de sa méchanceté pour le réduire au désespoir. En 15'21, il fut dépouillé d'une prérogative de sa charge de connétable, lorsqu'au passage de l'Escaut, le duc d'Alençon, qui n'était pas même brave comme un soldat, ent le commandement de ravant-gardede l'armée : ce vaillant homme de guerre dut être bien sensible à cette préférence inouïe, puisque longtenqis après il en parlait avec amertume, sans que ses victoires d'Italie la lui eussent fait oublier.
Au mois d'avril de cette année 152I , mourut a Cbâtellerault madame Suzanne de Bourbon, et la duchesse d'Angoulême suspendit un instant ses attaques pour essayer un rapprochement devenu impossible. Le connétable était libre, et son dernier fils n'ayant pas survécu a la mère, il allait recueillir seul toute la succession de la maison de Bourbon.
Madame d'Angoulême fit proposer sa main a celui qu'elle aimait encore, malgré tous les semblants d'une haine envenimée : le duc de Boinbon repoussa fièrement une paix ((u'il eut aclielée trop cher, et répondit
aux avances et an\ pri6res par une froideur et un silence plus outrageants eucore que des injures a voix haute. Madame d'Angoulème compromit sa dignité de femme et de mère du roi , au point d'exposer son amour dédaigné aux ris moqueurs de la cour , qui eurent un écho dans toute l'Europe.
François I", par déférence ou plutôt par faihlesse pour sa mère, se fil en vain le négociateur de cette affaire plus galante que politique. Il manda le connétahle, et, seul h seul, tandis que madame d'Angoulème , cachée derrière une tapisserie , écoutait l'entretien , il ne craignit pas d'offrir au duc de Bourbon la main de sa plus cruelle ennemie. Le duc, par un mouvement de colère imprudente, appuya son refus d'une téméraire satire des mœurs de Louise de Savoie.
« Sire, cuidez-vous que gens de ma qualité, s'écria-t-il , soient indécis entre épouser lacorde d'une potence ou ledéshonneur d'une franchecatin? » Pour réponse à ces paroles insultantes, le roi s'emporta jusqu'à donner un soulllet au connétable, qui mit la main sur la garde de son épée, et sortit aussitôt , la rage au oteur. Madame d'Angoulème, après celte nouvelle insulte en face , ne balança plus a se porter aux dernières extrémités. Son conlideut et son complice, le chancelier Duprat, lui persuada d'intenter un procès de succession comme héritière directe de la branche aînée de Bourbon. Il ne s'agissait de rien moins que de dépouiller le connétable de tous ses biens, et madame d'Angoulème, nonobstant l'iniquité de pareilles prétentions , trouva des juges et des avocats qui acceptèrent cette mission honteuse.
L'avocat du roi, Lizet, et l'avocat de la duchesse , Guillaume Poyet , méritèrent la confiance qu'on avait eue en leur mauvaise foi. Cet odieux procès, sous leurs auspices, traîna en longueur, et son issue aurait été vraisemblablement contraire au connétable , quand bien même il l'eût attendu avec patience et résignation. Madame d'Angoulème lui disputait la possession des provinces d'Auvergne, de la Marche, du Forez, du Bourbonnais, du Beaujolais, delà principauté de Bombes, et d'un grand nombre d'autres seigneuries considérables ; mais l'implacable acharnement qu'elle montra en cette affaire avait pour mobile la haine plutôt que l'avarice. Le droit du plus fort eût prévalu sur le bon droit.
La vieille duchesse de Bourbon n'assista point au dénoûment de ce drame funeste; elle combattit de toute l'autorité de son nom illustre les ntenlions spoliatrices de madame d'Angoulème; mais le crédit de la mère du roi l'emporta sur le sien, et elle eut la douleur, en mourant, de voir ordonner le séquestre par provision sur tous les biens de la maison de Bourbon : le chagrin la tua.
Quant au connétable , qui avait noblement supporté jusque-la les indignes vexations auxquelles il était en butte depuis six ans, il n'eut pas la force de souflVir la misère, et prévoyant bien (lu'on voulait le vaincre par famine, il résolut de sortir a tout prix d'une lutte inégale qui devait Unir par sa honte et sa ruine : la nécessité fit un traître de l'homme de France le plus dévoué et le plus magnanime.
L'empereur Charles-Quint estima le moment favorable pour entraîner ' dans son parti ce grand capitaine que François I" opprimait ou laissait opprimer; Charles-Quint savait s'enrichir des pertes de la France. Adrien de Croy, comte de Beaurin, fils du comte de Rœux, chambellan de l'empereur, fut envoyé en secret auprès du connétable (pii n'aspirait qu'ix satisfaire son ressentiment aux dépens de ses richesses, de son honneur, et même de sa vie.
Cette ardente préoccupation d'esprit poussa le duc de Bourbon pieds et poings liés sous le joug espagnol, et, par un traité verbal, il entra, avec le roi d'Angleterre et l'empereur, dans une ligne contre la France. Son âme généreuse se révolta sans doute "a l'idée de trahir sa patrie; mais son orgueil indomptable se réjouit de marcher l'égal de Charles-Quint, qui lui promettait l'alliance de la princesse Léonor, sa sœur, veuve du roi de Portugal , une dot de deux cent mille écus et la couronne d'Espagne en héritage, s'il venait à mourir sans enfant mâle. Le duc, qui, par suite du séquestre ordonné, était pauvre au milieu de ses provinces, consentit avec reconnaissance 'a échanger un sort douteux contre la plus haute destinée, une patrie ingrate contre une splendide hospitalité.
« Ah ! disait-il 'a ses amis, le roi notre sire peut désormais, sans que j'y sois contraire, transporter la conuétablie à mon cousin d'Alençon, ou k tout autre qui mieux lui agréera. »
Dès ce moment, fut tramée une grande conspiration, qui n'avait pourtant pas pour objet, ainsi que le déclara Chabot au parlement de Paris, « de livrer François I" au roi d'Angleterre , de faire des pâtés de tous les enfants de France, d'enfermer madame d'Angoulème en un lieu d'où elle ne sortirait pas quand elle voudrait, et de mettre 'a mal tous les vrais amis du roi. » Ces belles choses eussent fait reculer la plupart des gentilshommes qui se jetèrent dans le complot, sans savoir au juste quelle en serait la fin. Le connétable n'eut pas de peine 'a faire des conspirateurs de ses parents, de ses serviteurs et de ses amis , qui prêtèrent serment sur la vraie croix de seconder ses desseins, quels qu'ils fussent. Il ne parlait d'abord que de se soustraire à la tyrannie de madame d'Angoulème et aux embûches du chancelier Duprat; son procès, connu de toute l'Europe, suppléait aux
b SEIZIEME SIECLE.
questions indiscrètes, et chacun pensait qu'un si yrand liomme n'avait pas cœur a se veni^er petitement.
Parmi les genlilsliommesqui jurèrent de partager sa fortune, bollhe ou mauvaise, se trouvait son parent et son ami, Jean de Poitiers, seigneur de Saint- Vallier, chevalier de l'ordre du roi, capitaine de cent hommes d'armes. De tous les partisans du duc de Bourbon, celui-ci fut le plus puni et sans doute le moins coupable.
Cependant, vers le mois dejuillet 1523, François I"', rêvant la conquête de ce chimérique royaume deNaples, où ses prédécesseurs avaient enseveli tant d'hommes et tant d'argent, se disposait à passer les monts en personne, et déjà ses armées menaçaient de tous côtés l'Italie. Il avait nommé Charles de Bourbon lieutenant -général de France, sous la régence de madame d'Angoulème : c'était peut-être une tentative pour réconcilier deux ennemis irréconciliables ; mais , averti sous main des projets hostiles du connétable, il voulut, pour mieux les prévenir, l'emmener avec lui dans ce voyage ultramontain. Bourbon s'apprêtait alors à exécuter sa. défection avec un éclat qui devait l'absoudre; il se garda bien, non-seufement de suivre le roi, mais encore de mettre le pied hors du territoire de ses i)rovinces; il se dit malade et resta dans sa ville de Moulins, où François I" vint lui-même le gourniander de ces délais suspects.
« Demeurez loyal serviteur de votre roi et de votre gloire, mon cousin, lui dit-il, et, quelque chose qui advienne de votre procès avec madame ma mère, n'en appréhendez rien, foi de gentilhomme! »
Si François l" eût été déterminé a sauver au connc'lable les fâcheuses chances de ce procès, n'aurait-il |)as, dans l'origine, poussé les deux partis à un accommodement? Il ])arait, au contraire, qu'il était venu à Moulins dans l'intention de se saisir du faux malade et de lui donner des juges; mais la bonne contenance du duc, entouré de ses gardes et de ses officiers, dissuada le roi d'employer la force contre un homme cajjable de tout oser pour se défendre : il craignit d'être pris dans son propre piège, et laissa, en paitant, une sorte d'es|)ion, nommé Perrot deWarly, qui avait mission secrète de surveiller de près la conduite du duc de Bourbon.
Ce Warty, qui ne cessait d'aller du duc au roi et du roi au duc, n'était pas seul étonné de ce que le connétable s'excusât si longtemps de rejoindre François I" 'a Lyon : toute la cour prévoyait cpielque grande catastrophe.
Enlin , pour éloigner les soupçons et les regards pénétrants de Warty, le connétable sort de Moulins, se met en roule, et va en litière jusqu'à Saint-Géran, où l'infatigable AVarty le suit et lui reproche ses lenteurs. Le lendemain, le connétable s'avance jusqu'à La Palisse et se fait voira Warty, mais dans son lit , pâle et débile ainsi (|u'un moribond :
LES UEIX FOIS. /
« Mou ami , lui dil-ii il'uiio voix dolento , mon mal est h bout ,e l je suis défunt dès ce moment, pensent les gens de la Faculté, si je délaisse ma ville de Moulins en laquelle l'air m'est si prolitable; donc j'y vais. Adieu! »
Puis interrompant l'eritretien, il tourne le dos, et feint de dormir,
Warty, sans en demander davantage, court réveiller les craintes de François I", qui le renvoie i)orter au connétable l'ordre exprès de ne pas tarder, sous ([uelque prétexte que ce soit.
Le connétable n'attendit pas à La Palisse le retour de l'espion; mais, se doutant (juc la mine était éventée, il revint en arrière, et ne s'arrêta qu'à Chantelle , ville forte et toute à sa dévotion. Là , Warty ayant été introduit en sa présence, il le reçut debout, sans jouer encore le malade :
" Mon maître, s'écrie-t-il de prime abord, vous me chaussez les éperons de bien })rès !
— Oui-dà , reprend Warty, c'est vous , monseigneur, qui avez affaire des éperons , dont vous jouez si rudement qu'on souille d'aban à vous suivre! Certes vous ne veniez pas en avant avec cette diligence ! »
Le connétable avoue qu'il a eu grande peur (pie le roi le fit arrêter; à (juoi Warty répond :
« Qui se sent morveux voise se moucher ! »
Le connétable fait semblant d'être rassuré par les protestations de Warty, et , comme remis en belle humeur, il le charge de lettres pour le roi, pour le bâtard de Savoie et pour le maréchal de Tavannes , en protestant qu'il ne sortira pas de Chantelle avant que François 1" l'ait admis à se justilier.
« Vraiment , monseigneur, dit Warty, je crois très-volontiers que vous ne vous éloignerez guère, bon gré, malgré, eussiez-vous fantaisie d'aller hors du royaume ; car le roi notre sire y étant contraire, vous ne le pourriez.
— Je le veux encore moins, j'en fais serment. »
A peine Warty a-t-il le pied dans l'étrier, que le connétable fait partir l'évêque d'Autun avec une autre lettre où il s'engageait à rester lidèle au roi, sous la condition que les biens de la maison de Bourbon lui seraient restitués sur-le-champ.
« Foi de gentilhomme ! s'écrie François I>^' en lisant cette lettre, c'est un traître et déloyal chevalier ; ma clémence et prudhommie eussent dû lui crever le cœur ; mais il aura le châtiment insigne de sa méchanceté ! »
En même temps on lui apporte des dépêches de son chancelier, dans lesquelles il apprend que tous les secrets de la conspiration ont été découverts par l'effet du hasard.
Les allidés du duc de Bourbon parcouraient les provinces pour lui gagner des partisans ; son nom et des promesses étaient les seules séductions qui entraînassent une noblesse jeune et inexpérimentée. Deux gentils-
hommes (le Normandie, Matignon el d'Argouges, feignirent de eéder au\ propositions deLurcy, qui remplissait son apostolat de trahison avec plus de zèle que d'adresse; mais , loiu de tremper dans un complot qui menaçait personnellement la personne du roi et la sûreté du royaume, ils allèrent ensemble se faire relever, par un prêtre, du serment téméraire qu'ils avaient fait sur l'Evangile de ne rien révéler de la conspiration. Le prêtre, auquel ils confessèrent tout ce qu'ils avaient appris, courut tout redire à Louis de Brézé, comte de Maulévrier, sieur d'Anet, grand-sénéchal et lieutenantgénéral du roi en Normandie. Matignon et d'Argouges furent conduits à Blois et interrogés par la duchesse d'Angoulême et le chancelier; et. d'après leur déposition , avis fut donné au roi de fermer tous les chemins à la fuite du connétable.
Ce dernier avait eu la prudence de ne pas se laisser envelopper par les troupes qu'on enverrait pour lui couper la retraite. Après le départ de l'évéque d'.\ulun, il partit lui-même de Chantelle avec une grosse compagnie, arriva de nuit 'a Hennent , petite ville d'Auvergne, et en sortit aussitôt, déguisé, avec quatre ou cinq personnes seulement, tandis qu'un de ses officiers se montrait couvert de ses armes et monté sur son cheval; les gens du connétable ne connurent sa fuite qu'au moment où le grand jour allait découvrir la ruse.
« Messieurs, dit le faux duc de Bourbon en montrant son visage, ce n'est l»lus monseigneur le connétable ipu^ vous suivez de si grand courage , mais sou petit serviteur Montagnac-Tausannes; quant a notre maître, ilss'en va en Franche-Comté, où plaise a Dieu (|tril parvienne sans malencoutre ! Qui l'aime avise 'a le rejoindre. »
La suite du duc se sépara en pleurant.
Le fugitif faillit vingt fois être arrêté , et , sans autre escorte (pie son cher Pompéran, dont il se disait le domestique, il surmonta des obstacles pres- (pie inévitables. !l passa le Rhône dans un bac où se troiivaienl dix soldats, qui reconnurent Pompéran; il fut sur le point d'être pris dans un château où il avait soupe; mais partout la présence d'esprit et le dévouement de Pompéran le sauvèrent. Enlin, après mille traverses, il arriva aux frontières de la Franche-Comté, où se réunirent a lui plusieurs de ses gentilshommes, et il ne se crut hors de péril qu'en se trouvant 'a la tête de l'armée de l'empereur, de même que Coiiolan parmi les Volsques.
Pendant cette fuite obscure, qui ne ressemblait pas a l'éclatante défection que Bourbon avait méditée, ses principaux complices, désignés par les dénonciations de Matignon et d'Argouges, furent poursuivis, et tous ceux qui n'eurent ni le temps ni les moyens de s'enfuir hors des terres de France, mis en jugement et condamnés ensuite : rien ne pouvait as-
LES DELX FOCS. 9
souvir la vengeance de madame irAngoiiléme, (|iii voyait son ennemi lui échapper.
L'évêque d'Antiin et l'évcque du Piiy, en dépit des franchises octroyées au clergé, se virent emprisonnés ainsi que le comte de Saint-Vallier et sept autres gentilshommes : Aymard de Prie, François d'Escars, seigneur de la YauguYon, Pierre Papillon, seigneur de Paray et chancelier du Bourbonnais, Hector d'Angeray, seigneur de Saint-Bonnet, Gilbert Guy, dit Baudemanche, Bertrand Simon, dit Briou, et d'Esguières.
François I" nomma, pour instruire le procès, Brinon, premier président du parlement de Rouen, et quelques maîtres des requêtes qui devaient accompagner le roi dans son voyage d'Italie. Un premier interrogatoire des accusés eut lieu a Tarare, a la suite duquel on arrêta sans preuves et même sans motifs une multitude de gens, français et étrangers, de tout rang et de tout état ; quelques-uns des plus imprudents ou des plus malheureux agents subalternes de la trahison furent suppliciés exemplairement; et le procès des gentilshommes, si le parlement de Paris avait accédé aux désirs cruels du roi et de sa mère, se fût terminé par la chute sanglante de huit têtes : il semblait (|ue madame d'Angoulême eût soif du sang de tous les complices du duc de Bourbon. Dix-neuf persoimes qui avaient suivi le connétable hors du royaume furent, l'année suivante, condamnées à mort par contumace; mais plusieurs obtinrent leur grâce à des époques ultérieures.
Les délateurs, Matignon et d'Argouges, eurent ainsi dans leurs mains toutes les chances du procès, et le grand-sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, qui les avait fait agir, continua secrètement a diriger leurs aveux et leurs réticences.
La lin de l'année 1523 fut consacrée aux interrogatoires, qui ne réussirent pointa faire luire la vérité aux yeux des juges indécis, tellement que François I", que ces événements inopinés avaient retenu dans son royaume pendant que son amiral Bonivet se faisait battre en Italie par le connétable de Bourbon, s'emporta plusieurs fois contre l'indulgence de son parlement. Les condamnations des accusés furent légères ; mais le comte de Saint-Yallier, qui, par son âge, son caractère et ses dépositions, méritait d'être absous et mis en liberté, ayant été transféré du donjon de Loches en la tour carrée de la conciergerie du Palais de Paris , fut seul , dans son jugement, traité avec une incroyable rigueur, comme s'il dût répondre sur sa tête de la fidélité de sou parent et ami Charles de Bourbon : l'innocence de ce vieux gentilhomme n'aurait pas empêché son sang découler sur un échafaud, s'il n'avait eu pour lille la belle Diane de Poitiers.
JO SElïiÈMÈ SIÈCLE.