CHAPITRE III
Au renouveau , jeune acMrle pucelle (',lie\<iulfbo\l lors par l'air frais qui ventojl, Sise il la crouppe , et son galant en sjlie , Uui tout il part en souspirs esdatoyl , De grand amour enllambé pour icelle.
Les Viatews amoureux.
Au déclin du jour, un jeune cavalier, ayant en croupe une dame voilée (selon une manière de voyager fort usitée à cette époque et juscju'à la tin du siècle), entra dans Paris par la porte Saint-Honoré.
Cette porte, formée d'une arche et flanquée de deux tours rondes, fut bâtie non loin des Quinze-Vingts, sous le règne de Philippe-Auguste, qui, en fermant de murailles sa bonne ville , nicha sur chaque porte une image de la Sainte Vierge avec l'enfant Jésus entre ses bras.
Le jeune homme et la dame avaient tous les deux si bonne mine , que les archers du guet sortirent de leur corps- de-garde j)our les regarder passer, et un de ces archers, voyant le couple voyageur chevaucher ainsi pensif et silencieux, dit a ses camarades :
« Parla croix du Trahoir! ceux-là, m'est avis, sont amoureux chélifs, saoulés de leurs ébats, qu'ils ne sonnent mot en bouche et tendent'a dormir de plein somme ! »
A ces mots, prononcés d'une voix moqueuse et accompagnés des rires de l'assistance, le jeune inconnu se retourna, le visage rouge de colère, et donna de son fouet à travers la ligure du soldat, qui s'enfuit en criant à l'aide; les autres s'armèrent de leurs pertuisanes, et coururent contre l'agresseur, qui arrêta son cheval pour les attendre.
« Holà! leur cina-t-il, ferai-je manger la lame pointue de mon épée au lin premier qui s'approche? N'est-ce point de votre office, malandrins, que les passants soient insultés 'a la porte Saint-IIonoré?
— Caillette! lui dit la dame troublée et presque défaillante, ces gens-la vont se ruer sur nous par votre grande imprudence; merci devons et de moi !
— Arrière! cria Caillette, prenant un ton et un air d'autorité; loin, maîtres ivrognes, ou le sang coulera en ruisselets au lieu de vin! Aussi bien, n'ai-je loisir de battre le fer avec des soudards tels que vous êtes : sachez donc ([uc je suis serviteur et ami de notre sire le roi François. »
26 SEI/IÈJIE SIÈCLE.
Cette vive allocution produisit plus d'ellct qu'il n'en espérait , et le seul nom du roi enii)ècha un combat qui eût été inégal et sanglant.
Les soldats demeurèrent étonnés et indécis , jusqu'à ce que le jeune homme, piquant des deux et rassurant de la voix sa timide compagne, se fût mis hors de la portée de ses adversaires , qui , sous peine d'être pendus, ne pouvaient quitter leur poste, et qui craignirent de s'attaquera un gentilhomme.
(A^lui-ci avait traversé des rues étroites et mal pavées , dans l'obscurité desquelles brillaient à peine de loin en loin les lueurs des fenêtres et quelques lanternes errantes ça et là; le cheval , fatigué d'une longue route, pliait sous son double fardeau, et trébuchait à chaque instant dans les ornières, pleines d'eau croupie et de boue noire.
Caillette, quoique habile écuyer, cessa d'exciter sa monture à coups d'éperon , et, s'alTermissant sur les arçons, la laissa reprendre son pas lent et pénible, car ce cheval n'était pas dressé à porter une noble dame, mais seulement la farine au moulin.
« Oh! l'indigne palefroi! dit Caillette en souriant, il ne sait l'honneur que vous lui faites de le monter, madame, et rechigne à trotter sous vous, comme si ce fût son vrai maître le meunier.
— Au contraire, répondit la dame, je nie que ce bon et brave cheval ait encouru blâme aucun, depuis qu'il fut, au partir d'Anet, d'un meunier qui passait, acheté dix écus au soleil (prix non exorbitant, à considérer l'urgence) , et alla l'amble si persévéramment , qu'il est arrivé quasi mort et tout essoufflé là où nous avons affaire : donc, jo le loue trop mieux que Pégasus ou Bucépbalès.
— Ce n'est rien que trente lieues à courir, en l'espace d'une nuit et d'un jour! j'eusse souhaité avoir en mon ])etit pouvoir le chariot qui est atix astres, pour vous conduire plus vite; et commodément. Mon cœur se fend de penser que ce mauvais chemin a lassé votre chère personne , gâté votre teint si précieux, et souillé de fange vos beaux atours.
-^Ah! combien plus. Caillette, mon pauvre cœur se fend de savoir que messire de Saint-Yallier, mou très-digne père, s'en va être jugé à mort pour crime de lèse-majesté! Je m'ébahis grandemcuit que monseigneur mon époux, résidant à Paris, hors de Normandie , où devrait le tenir sa charge de grand-sénéchal, ne m'ait baillé nouvelle quelconque de ce rude étrif! Est-ce pas d'ailleurs pour se venger de ce que je suis moult joyeuse de son absence, et l'aime trop mieux de loin que de près?...
— J'admire, belle dame, que la trahison insigne de monseigneur le connétable de Bourhou ne soit venue à votre connaissance; car il n'est ]»as, en cet univers, lieu tant reculé et sauvage, où la déesse Renommée n'ait em-
LES DEi;X FOIS. 27
bouché sa trompe à cet objet. Anet, votre château de séjour, est-il tellement sourd (ju'il n'eu ait ouï le bruit?
— Voirenient, Caillette, en celte grande ville de Paris, il n'y a sans doute marchande d'herbes ou vendeurd'orviétan, de qui ce piteux récit n'ait ému les oreilles et l'entendement; mais autre est de moi, qui , du jour de mes noces, a savoir du 14' de mars 151 i (j'avais lors quatorze ans d'âge), ai mené vie de cloître (plus dure toulcrois), recluse en mon logis, priant, jeûnant de toute sorte, et mourant de vivre ainsi; car mon très-cher père m'a pourvue d'un mari noble en naissance, richesses et honneurs, mais plus nialplaisant qu'un de plus bas lieu! Las! hélas! j'en ai fait pénitence, par-devant mon confesseur, et j'ai pourpensc a part moi, (ju'un tel mari serait plus volontiers moine, s'il y av^itcœur, puisque nonain en son moqlier ne fait rien (jue je ne fasse.
— Sur mon âme ! j'en pleure de dépit , et sans désirer mal au prochain, j'ai regret que votre époux et ami ne soit d'aventure un autre que je sais...
— Néanmoins , interrompit-elle, pour la prime et dernière fois, je me réjouis, par bonne intention , d'avoir épousé monsieur Louis de Brézé, qui est en crédit et belle posture à la cour du roi notre sire.
— A ce prix, voudrais-je aussi , pour loyer de mes jtelits services, que soyez contente de l'aide que vous portera monsieur le grand-sénéchal, aux lins d'impélrer la grâce de messire de Sainl-^Vallier !
— J'exalte mon espoir tant que je puis, et j'ai bouté en mon esprit ferme résolution de n'épargner ni pleurs , ni cris , ni prières , ni chandelles à la Sainte Vierge, à qui je suis sacrée , malgré les droits du dieu Hyménée.
— M'aide Dion , si monsieur le grand-sénéchal ne nous aide 'a pousser la roue de fortune! J'ai grosse peur que madame d'Angoulème, mue par la haine de monsieur le connétable, soit plus forte que lui et tout. Ajoutez à cela que monsieur de Brézé ne demeure a Paris que pour ses intérêts privés ; assez peu attaché de sa personne, m'est avis, au seigneur Saint-Vallier.
— Ouird'a, je sais bien que monsieur mon époux est , de longue main, ennemi moult envieux de monseigneur mon père , et point n'en veux d'autre preuve que son dessein de me celer le péril où est en proie ce bon et condigne vieillard... Mais, en cas iiue l'arrêt du Parlement soit cruel 'a ce point que j'appréhende, moi-même, aux genoux du roi François (lequel ne m'a vue onc en sa cour, sinon au baptême d'un lils de monsieur de Bourbon, à MouUns, voilh tantôt six ans de ce) j'irai , suppliante et habillée de deuil, réclamer, a mains jointes et a larmes, la grâce du comte de Saint-Vallier, et le roi oclroyera certainement a la fille ce qu'on dénie qu père, "a savoir rémission entière ou commutation de peine.
— Ah ! comme j'ai regret d'être si médiocre personnage que je suis, ayant vergogne de mon état de fou du roi ! Que si j'avais couronne au chef et omnipotence en main, vous seriez dispensée de semblable prostration et intercession , d'autant que vos désirs seraient despotes et seigneurs des miens !
—Vous êtes des plus zélés a mon service, bon Caillette, et je prie votreange gardien qu'il vous rémunère du mieux qu'il se pourra. Mais j'ai souci de penser que de nul ici ne suis connue, et qu'un chacun ignore si Diana existe; or, à qui m'en irai-je plaindre de ce que mon pauvre vieux père soit tant iniquement accusé ? car fonder quelque espoir en l'appui de monsieur mon époux, c'est édifier sur le sable; aussi, je ressens deuil extrême!
— Ma chère dame, ayez d'abord fiance a la bonté du très-haut Salvateur, puis assurance de mon grand vouloir, puis recours en l'innocence de monseigneur de Saint-Vallier, puis enfin égard à la justice de Messieurs du Parlement.
— Outre toutes ces chances favorables, j'aurai en mains les supplications h la personne du roi , par-devant qui vous m'allez tantôt introduire!
— C'est trop vous paître de telle chère , madame, vu qu'à cette heure, et pour un long temps , le roi notre sire est a son château de Fontainebleau avec madame de Chateaubriand sa maîtresse.
— Ah ! que ne le disiez-vous devant que de sortir d'Anet ! Pourquoi ai-je trop follement quitte la maison de monsieur mon mari , puisque celui qui me peut tirer de peine n'est point au lieu où je viens? est-ce de votre part négligence, moquerie, ou envie de me nuire, car ma venue précipitée semblera fuite a la plupart, et partant, déshonneur !
— Oh ! nenni, madame; le roi est non participant a cette affaire, et sa mère seule, la duchesse d'Angouléme, sous le conseil de monseigneur le chancelier, mène à mal le procès des gentilshommes.
— Donc, a cette méchante princesse j'irais en vain me récrier, et ainsi n'aurai-je fait cet imprudent voyage que pour ouïr l'arrêt de mon vieil et honoré père !
— A Dieu ne plaise ! Mais je m'en vais aviser au meilleur expédient, et madame d'Alençon, sœur du roi, vous est un bon auxiliaire; j'y mourrai, madame, ou impétrerai la grâce de monseigneur de Saint-Vallier, en la maison de qui fus nourri par louable hospitalité , comme son propre fils plutôt que son petit serviteur!
— Caillette, ce que je vous devrai passe d'autant ce que vous devez , et pour témoignage de ce, je prétends, la grâce de mon père signée , vous embrasser en présence des dames et seigneurs de la cour.
— Mon cœur en tressaute de joie, et rien qui soit au monde n'eut pouvoir de me réjouir a l'égal de cette promesse solennelle ! Nous voici tout
LES DEl!X FOLS. 29
h l'heure chez mon ami le greffier Malon, au logis duquel vous demeurerez comme étant ma parente de sang maternel.
— Ce soit chose convenue : agissez cependant a votre guise, et j'estime que vous ne ferez pas moins que vous avez jà fait; adonc, dépêchez tôt de sauver mon pauvre père, afin que, si possible est, je revienne à mes foyers domestiques , sans que monsieur le grand-sénéchal ail soupçon de mon échappée.
— Si tel est votre souhait, madame, pour ne pas trahir notre feinte, déguisez bien à propos quelle vous êtes vraiment, et davantage l'intérêt que vous portez à monseigneur de Saint-Vallier!
— Je cède à tout, comme il vous plaira, et voire, je me résigne de sécher mes larmes, quoiqu'il m'en coûte. Suivant votre engagement, faites d'abord que je sois consolée et affermie par l'aspect de monsieur de Saiut- Vallier; je vous aurai gratitude éternelle, de l'instant qu'entrerai dans sa prison.
— Madame , que si j'étais magicien , vous seriez obéie a la parole ; mais, vous dis-je , ne pouvant tout ce que je veux , je suis content, pourvu que satisfasse à votre seule volonté. Dès a présent, je désire me métamorphoser en pluie d'or, a l'instar de Jupiter forçant la tour de madame Danaé. Il n'eût pas fait de même de la tour carrée du Palais! »
Ils avaient remonté la rue de l'Archet-Saint-Merry , ainsi nommée d'une ruine de l'ancienne Porte-Paris, qui subsista jusqu'à la fin du règne de François I"; ils passèrent le Pont-au-Change, bordé de maisons des deux côtés; adroite, cinquante boutiques de change; à gauche, soixantequatre forges ou orfèvreries, selon les privilèges accordés par les rois précédents aux changeurs d'or et d'argent, commerce fort lucratif eu ce temps-là.
Caillette arrêta sa monture devant une maison haute, étroite, noire et dégradée, ayant deux uniques fenêtres de face à chacun de ses trois étages, et surplombant d'une demi-toise avec son pignon de bois sculpté; il quitta lestement la selle, et tint l'étrier a la jeune dame pour l'aider à mettre pied à terre; puis, frappant 'a une petite porte garnie de grosses têtes de clous, il attendit longtemps avant qu'on vint ouvrir.
« La fièvre quartaine vous tienne! dit aigrement Triboulet, qui parut sur le seuil, non plus en costume de fou, mais enveloppé d'un manteau de drap noir, avec un feutre sans plumail. Qui est-ce qui joue du marteau à l'huis de maître Malon? voyons ça? fût-ce l'âme eu peine de certain gibier de potence , lequel s'en vient payer le grefiier-ciiminel de ses écritures?
— Veulre-Saint-Gueuet ! s'écria Caillette, monsieur le fou, depuis quand êtes-vous portier de céans?
30 SEiziÊMÊ siÈcLë.
— Yentre-bœlif! c'est mon fils Caillette, qui retourne d'un pèlcriilage aux coquilles! Et cette pucelle voilée, serait-ce pas la patronne?
— Bonjour, bonsoir, bon an, monsieur le fou! tirez d'ici , et allez où il vous siéra, pour faire votre métier d'espie.
— Adieu, compère ; mais tenez-vous prêt d'être tancé de votre absence et désertion. Grand bien vous advienne en vos amours! »
Caillette, las de ce colloque en plein air, fit entrer dans la maison sa compagne toute tremblante de cette rencontre, et, amenant le cheval par la bride, poussa la porte sur les épaules de Triboulet, qui se mit 'a rire et à chanter en s'éloignant par les rues sombres et solitaires.
(( Oïl me conduisez-vous do cette sorte? demanda la dame effrayée de l'obscurité où elle se trouvail.
— N'ayez crainte, reprit Caillette tâtonnant le mur humide : le soin de votre sûreté m'appartient du tout, et si ne souflVirais qu'on vous ôtât un cheveu de la tête ! »
A ces mots, il leva le loquet d'une [lorte, et une faible lumière courut le long de la muraille opposée.
« Hola! cria une voix nasillarde , le diavole est-il en mon logis , que ce vacarme insolite va continuant? De |)ar mon encrier! je veux dresser re- (luèle il monseigneur saint Jean , patron des greliiers et scribes !
— Dieu vous doint longue et belle vie, maître Malon ! répliqua sur-lechamp Caillette; c'est quelqu'un de vos amis, qui se recommande du nom de Caillette.
— Viens ça, mon très-cher fils en folie! sois le bienvenu cejourd'liiii, comme toujours, et fais appel de ma fâcheuse humeur par-devant mon amitié! Pardonne: quand la main travaille de la plume, comme fais-je présentement, aussi l'esprit est-il travaillé de la bile; de ce , je m'excuse en t'embrassant.
— Maître Malon, je vous recpiiers, a son de trompe, s'il le faiit, dé m'alléger d'un ennui, en étant l'hôte d'une mienne parente, laquelle vient il Paris poursuivre un procès.
— Prenez place, madame ou damoiselle, etvitement, afin que je sache de votre bouche le menu diulil procès, (|ui peut-être est en mes sacs.
— Non, maître Malon; madame ci-présente n'a point encore intenté d'action; et vos amis, ai-je pensé, lui profiteront d'autant mieux qu'elle est fort ignorante du train des cours de justice.
— Voici ma main. Caillette, que veillerai au susdit procès, et le mettrai en bonne voie, de par le droit et la loi. Un mot : comment a nom cette gente dame, qui veut avocasser et dépenser en informations, significations, actions, subrogations, protestations, déclarations?...
LES DEIX POt'S. ."if
— Elle a nom Diane, et ne veut être ai)i)elée autrement. Dites, vous est-il agréable de la loger, Iiéberger, jusqu'au gain de sa cause? Je tiens en poche vingt écus d'or maniucs, pour les frais de séjour, qui seront a votre dévotion : marché fait ?
— Baillez-moi, monseigneur, ladite somme, ipii sera mieux îi l'ahri en mon coffre qu'en votre bougette !
— Dame Malon viendra-t-elle pas garantir le traité qui la rend hôtesse de madame Diane, le temsque durera le procès?
— Madame ma femme est fort empêchée à grignotterles sept psaumes ilu roi David, qui sont la pénitence ordonnée par son confesseur, el si ne descendra-t-elle de sa chambre devant le jour levé; cependant que, cette nuit, je récrirai et changerai le blanc en noir, pour le procès criminel de messire de Sainl-Vallier, lequel sera jugé demain, sans faute, les Chambres assemblées. »
A ces paroles du greffier. Caillette tourna la tête el courut vers Diane, (pii, se sentant défaillir, s'était assise sur une escabelle; il ôta le voile ijui la couvrait et laissa voir aux regards étonnés de Malon un charmant visage pâle et immobile, comme si le froid de la mort l'eût glacé. Quel- (pies mots que Caillette dit tout bas à l'oreille de Diane furent plus eflicâces i[ne les soins empressés du grellier , pour rouvrir ces beaux yeux qui semblaient fermés a jamais.
" Hélas! murniura-t-elle avec des pleurs silencieux, vrai est que je suis venue trop tardivement, et mieux était de ne venir point !
— Ma chère dame, dit Caillette, la lassitude du chemin a causé cette subite défaillance, et vous ne vous coucherez sans souper. Or c'a , maître Malon, voici l'argent et de quoi chauffer la poêle : faites (jue tôt la table soit mise et le vin tiré.
— De par Dieu ! le compte y est , et vous payez bien les épiées ; mais j'entends votre cheval qui , battant du pied, sollicite l'écurie et le picotin que je vais lui bailler de par vos beaux écus sonnants. »
Lorsque le grellier eut emmené le roussin normand dans un bouge voisin où sa mule eltlanquée dormait sur une litière de quinze jours, Caillette , essuyant deux larmes ruisselantes sur ses joues décolorées, demanda doucement a Diane si elle était remise de son émotion.
« Mon petit serviteur, répondit-elle avec un demi-sourire, en apprenant que monsieur mon père sera jugé demain, j'ai été si très-fort inteldile, que cette pâmoison semblait emporter mon âme avec elle; car je sais mal feindre et abuser : aussi, le mystère qu'il me faut ici garder outrepasse mes forces.
— Donnez-vous garde, je vous adjure, de faire connaitre votre nom et
étal h maître Malon, qui est trop plus liabile de langue que de plume. Il importe que nul pénètre en nos det^seins , crainte que les ennemis de monseigneur de Saint-Vallier n'y soient contraires.
— Oui; mais pourtant, au jour de demain, monsieur mon père, sur la sellette, entendra son arrêt, et en cette demeure, les crieurs publics le proclameront tout d"ahord!
— Est-ce l'occasion de vous désespérer, ma bien chère dame? En cette soirée, si m'aide Dieu, madame ilarguerite, la tant bonne et favorable princesse, connaîtra le gros et le menu de vos inquiétudes poignantes pour le cas présent; après quoi, je m'informerai de monsieur votre mari , lequel habite secrètement l'hôtel Saint-Paul.
— Ce sera bien fait ce que ferez, mon ami, et suis toute en votre merci; mais il n'y a presse de voir monsieur le grand-sénéchal; songez plutôt que n'aurai d'aise jusqu'à ce j'aille visiter en sa prison monsieur de Saint-Vallier : il ne me chaut du reste , au prix de cette jouissance filiale , et quoi qu'il advienne après, me tiendrais bien heureuse de posséder la vue de mon infortuné père, qui sera jugé criminellement demain, et, possible, exécuté à mort...
— Loin cette lamentable idée, ma très-belle dame! Toutefois, malgré l'heure avancée, ne puis-je retarder de vous servira votre gré; et demain d'une on d'autre façon, inouscigneur de Saint-Vallier accolera ce qu'il aime plus que la vie.
— Un mot : ce vénérable vieillard , a votre avis, est-il pas innocent?
— Certes, madame, 'a son instar et par cartel, comme il lit de la tour de Loches, je porterais dé(i 'a toutes armes contre quiconque dirait menteusement qu'innocence ne siège point sous celte tète chenue; en preuve du contraire, je verserai mon beau sang goutte a goutte, vous-même séant au combat 'a outrance !
— Pauvre Caillette, gens de ton ollîce guerroient cornemuse ou marolte en main ! »
Ces mots, prononcés sans inaligne intention, n'échappèrent pas à Caillette, qui soupira et laissa tomber sa tête sur sa poitrine pour cacher sa rougeur, tandis que niaitre Malon renliail à pas comptés, ciiargé de l'attirail du souper.
« De par Bacchus, roi des buveurs ! s'écria-t-il , mon compère Caillette payera son écot en chansons, folàtreries et balivernes, toutes choses de son ressort, et moi, comme greflîer-criminel, ferai la collation des pièces. Ma gente hôtesse, que si vous avez un ami voyageant outre-mer, je boirai à la conservation de la santé sienne et mienne a la fois. Sur ce , la séance est ouverte à huis clos !
Pendant ce soliloque, le greliier avait dressé une tai)le assez frugalement servie, mais portant un grand broc, nommé breusse, dont ses narines épanouies aspiraient les parfums vineux : il invita ses hôtes a s'asseoir, et les encouragea d'exemjde. Diane, livrée a ses tristes pensées, n'eût pas fait honneur à cette invitation, si Caillette ne l'avait engagée a prendre place; elle refusa néanmoins de goûter 'a ces reliefs du dîner le plus parcimonieux, et, insensible aux joyeuses agaceries de maître Malon, qui remplissait sans cesse les verres et les assiettes, elle le laissa manger et boire seul, de manière a comjienser le manque d'appétit des deux autres convives.
Caillette, qui faisait semblant de répondre aux défis bachiques de son hôte, n'avait garde de perdre a table des moments précieux pour agir : un coup d'œil oblique jeté sur des parchemins et des registres qui se trouvaient Ik lui donna envie de les lire, et cette lecture furtive aurait suffi pour le distraire du souper. Diane interrogeait avec anxiété tous les mouvements de Caillette et les diverses expressions de son visage.
Caillette était un grand et beau jeune homme de vingt-quatre ans; la perfection des formes du corps, la noblesse du maintien, une physionomie spirituelle et touchante, l'élégance du langage et la grâce des manières, tout s'accordait pour démentir la bassesse de son origine , et le fils d'un fou du roi avait en sa personne plus de qualités naturelles que le roi lui-même.
Le connétable de Bourbon avait bien jugé Caillette dès son enfance, el, pour éviter que de si louables dispositions de corps, de cœur et d'esprit, se gâtassent dans la société des pages, des singes et des perroquets, il avait prié le comte de Saint-Vallier de faire élever sous ses yeux cet enfant avec plus de soin que n'en comportaient sa naissance et la condition d'un domestique. Caillette profita de ces leçons, qu'il partageait avec la jeune Diane de Poitiers, fille unique de M. de Saint-Vallier.
Quand des intérêts de fortune curent formé l'alliance de Diane avec M. de Hrézé, grand-sénéchal de Normandie, Caillette, (jui avait montré jusque-la l'insouciance et la légèreté ordinaires a son âge, prit un caractère sombre et mélancolique; il continua de se livrera l'étude, pour y chercher un adoucissement aux souffrances de l'âme; mais il paraissait déjà las de l'existence, et la célébrité de son père , 'a titre de premier fou du roi, était l)our lui une source amère de chagrins.
Le baptême d'un fils du connétable attira les amis de ce prince et les grands seigneurs de la cour à Moulins , où François I" se rendait pour tenir sur les fouis l'héritier de la maison de Bourbon : Caillette dut accompagner M. de Saint-Vallier; Diane, qui, victime résignée du mariage, languissait en son château de Brézé, au fond de la Normandie, sous la tutelle
34 SEIZIÈME SifïCLE.
sévère tl'iiu mari jaloux. , vint aussi de son côté à Moulins pour y rejoindre le seigneur de Saint- Vallier, qu'elle avait quitté depuis trois ans. Son compagnon d'enfance, Caillette, la revit, et un rayon de bonheur traversa comme un éclair la noire et profonde tristesse du jeune homme.
Mais pendant les fêles du liaptème, le vieux Caillette, qui exerçait sa charge de fou du roi avec une singulière vanité, se pendit de désespoir pour avoir été vaincu en folie par son camarade Triboulet : P'rançois I" fut plus sensible à cette perte qu'a celle d'un ministre, et, afin de perpétuer le nom du défunt qu'il chérissait, il voulut que le jeune Caillette remplaçât son père dans l'office de bouffon royal. En vain M. de Saint-Vallier et le connétable s'opposèrent-ils 'a ce choix, si jieu conforme 'a l'élévation d'âme et d'esprit qui distinguait leur élève; en vain Caillette repoussa-t-il énergiqiiement cette honteuse succession : le roi commandait , il fallut bien obéir.
« Foi de gentilhomme ! avait répondu François 1" à ceux qui lui représentaient le mérite supérieur de Caillette, jusqu'à ce jour, messieurs, les fous du roi étaient grossiers de leurs personnes, et plusieurs furent pris gardant les porcs aux champs; mais je suis aise d'enfreindre cette basse coutume, et h cette cause, je veux qu'Ortis et Triboulet aient des frères issus et nourris es bonnes disciplines. »
Caillette fut d'abord tenté de se soustraire 'a cette humiliation en appelant la mort à son aide ; mais son confesseur, auquel il confia ce projet de suicide, l'en détourna par la menace de l'enfer; ses protecteurs et M. de Saint-Vallier lui firent envisager le rôle de fou du roi sous un aspect plus honorable, comme une mission de justice et de vérité; madame de Brézé, qui lui gardait une tendre amitié, le consola si aflectucusement dans ses souffrances d'amour-propre, et lui répéta tant de fois qu'elle ne l'estimerait pas moins coifl'é du bonnet a grelots, qu'il surmonta sa répugnance à vivre, et accepta en gémissant la dégradation de fou en titre d'office.
Cependant il n'imita point ses prédécesseurs dans la manière de remplir cet emploi ; car, au lieu d'ignobles folies, au lieu des frivoles jeux de mots qui divertissaient les courtisans, il prêta un langage ingénieux et délicat à l'austère raison, il distribua des leçons de sagesse. François I" s'aperçut bientôt qu'il s'était donné presque un maître sous l'apparence d'un bouffon, et soumit toutefois sa fierté de gentilhomme aux conseils, aux reproches même de ce philosophe à marotte ; madame Marguerite , sœur du roi, douée d'un jugement sûr et ornée de toutes les grâces de l'esprit, accueillit avec faveur l'homme instruit et intelligent dans la personne du fou du roi, et poussa la tolérance jusqu'il l'admettre en intimité. Chacun s'empressa de suivre en tout point la conduite de François 1" et de Marguerite à l'égard de Caillette, qui s'éleva, par l'estime générale, au-dessus de ses atlribu-
i.Ks iiiîtix POIS. 35
lions, dans losquollos Tiil)()nl(M soiil l'iit lo piivilôgo dVxrilor \o rii'P bruyant et coniniiiiikatir.
Souffrant do l'absence de Diane , que M. de Brézé cachait h la cour et au monde entier, comme un avare qui possède un trésor inutile à lui-même, Caillette était donc consumé par une tristesse que le spectacle journalier des fêtes, des bals, des jeux et des tournois rendait plus dévorante encore. Il avait adopté pour devise un tomnesol sous un ciel orageux, avec ces deux vers équivoques:
Jà fané suis Si ne le suis!
Caillette avaitété initié à la conspiration du connétable, et n'avait pas Voulu y tremper; mais, loin de trahir son premier bieiii'aitenr, il aida peiitôtre h le sauver en arrêtant par des boutfonneries une troupe de soldats envoyés h la poursuite du fugitif. Le chancelier Duprat, qui n'aimait pas Caillette, était d'avis de le faire juger avec les gentilshommes complices dli duc de Bourbon; mais la duchesse d'Angoulême, qui l'aimait, défendit, an contraire, (pi'on l'inquiétât , fùt-il coupable ou non. Dans les commencements du procès. Caillette, observé de près par Trihoulet et les agonis du chancelier, évita d'acciéditor par ses paroles ou ses aclioiis les soupçons qui planaient toujours sur lui.
Louise de Savoie et le chancelier avaient si hahilement prolilé du vovage que le roi fit h Blois pour voir sa maîtresse, qu'avant le retour de François I" le Parlement fut en mesure de prononcer les arrêts : M. de Saint-Vallier, qui, en sa qualité de parent et d'ami de Bourbon, n'avait aucun droit à l'indulgence, devait être condamné à |)erdre la tête. A cette nouvelle, Caillette, se souciant peu que sa conduite servit de prétexte îi de perlides accusations, partit secrètement de l'hôtel des Tonrnellos, et courut avertir de ce qui se passait madame de Brézé, laquelle vivait retirée dans son château d'Anet.
Cette dame, dont le mari séjournait 'a Paris de})uis cinij mois , et qui ne savait rien des événements de la politicpie, était bien éloignée de prévoir l'emiirisonnement et la iirochaine condamnation de son père : elle poussa des cris, jeta des pleurs, s'arracha les cheveux, et supplia Caillette de la conduire aux pieds du roi.
Cette fuite fut exécutée aussitôt que résolue : le soir même, Diane, sans prévenir ses femmes ni ses domestiques, argus clairvoyants dontM.de Brézé l'avait entourée , sortit dégnis(''o du château, et se mit en route, a pied, sous l'escorte de Caillette. Un meunier, (pi'ils rencontrèrent revenant de porter de la farine 'a Évreux , leur vendit un mauvais cheval de
cliarrue, sur loqnel ils parcoururout une distance do vingt )ienos en vingt heures.
Caillette et Diane étaient alors réunis par la pensée de sauver M. de Saint-Vallier : la reconnaissance et l'amour filial les animaient l'un et l'autre; mais, si Diane espérait avec plus de force et d'aveuglement depuis qu'elle se trouvait plus près de son père , Caillette avait tout bas dit adieu h l'espérance, depuis qu'il lisait la teneur des papiers du grelTiercriminel.
Caillelle, dont le teint pfde ressortait davantage par le contraste de ses cheveux et de ses yeux noirs, avait une habitude de visage noble et mélancolique; il ne portait pas son brillant habit de fou, qni lui pesait i>lus qu'une chape de plomb ; il avait un pourpoint et des grègues sans braguette, de couleur sombre et d'étoffe commune; mais son air distingué et sa tournure élégante n'en étaient que plus remarquables sous cet accoutrement vulgaire. Un grand manteau espagnol drapé sur son épaule gauche, et un chapeau de feutre, 'a forme conique, ombragé de plumes de corbeau , lui donnaient quebpie analogie de costume avec ces routiers, espèces de brigands (pii , sortis des armées d'Italie, étaient rentrés en France après la guerredu Milanais, et, rassemblés en petites bandes, rançonnaient les provinces à cette époque , comme avaient fait les Grandes-Compagnies au quatorzième siècle.
Diane, bien qu'elle eût alors vingt-trois ans accomplis, était d'une beauté si juvénile et si fraîche, (ju'elle semblait promettre de rester longtemps belle; 'a la pureté de ses traits et a l'harmonie enchanteresse de sa physionomie calme, on eût dit une statue de la déesse Diane, due au ciseau de Praxitèle.
Son front, haut et large, ses yeux d'une ravissante douceur, son nez délicatement formé, sa bouche souriante et montrant des dents de perle, tout en elle était chef-d'œuvre parfait de la nature. Il fallait un corps digne de cette tête divine : partout, de nouveaux attraits et des grâces nouvelles ; des mains blanches comme neige, aux doigts longs, aux ongles roses; de jtetits pieds, grands prometteurs; une gorge ferme et arrondie, telle que Marot l'a célébrée dans son épigramme du beau létin.
C'était, en un mot , cette même Diane de Poitiers, qui devint plus célèbre dans notre histoire que les Laïsetles Phrynés d'Athènes; qui, à l'âge de quarante-six ans, fut la maîtresse de Henri II, et 'a qui on donna pour attribut uiu' Diane chasseresse foulant aux j)io(ls l'Amour, avec cette devise : Omnium vklorem vici (j'ai vaincu le vainqueur de tous).
Mais alors combien elle était loin de ce qu'elle devait être un jour ! Vêtue k la mode de la reine Anne de Bretagne, portant une robe d'estamet
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amarante, à corsage long et serré et k manches de satin vert, un collet de fourrure nommée penne de gris, une ceinture de tissu de soie a boucle d'or, et une sorte de coiffe de velours noir couverte d'un voile pareillement noir, elle eût excité les risées des dames et les railleries des muguets, en paraissant avec cet antique et sévère habillement dans les galeries de l'hôtel des Tournelles.
Diane n'ignorait pas qu'elle était belle, mais la solitude où elle passait sa jeunesse l'avait pré.servée de la co(}uetterie qui laisait la plus chère étude des femmes de la cour galante de François 1". Ses regards avaient, sans le savoir, une (lamme contagieuse, et son merveilleux sourire n'était pas encore accoutumé à séduire les rois. Elle ne comptait qu'un seul adorateur, qui , n'osant se déclarer, soupirait en silence.
Cependant maître Slalon, que de fréquentes rasades rendaient incapable de tenir la plume, ne cessait de lever d'une main tremblante son verre toujours plein jusqu'aux bords, et répandant des paroles sans suite, auxquelles avaient part son état de greffier et l'éloge du vin , il ne songeait pas à observer la contenance de ses convives.
Ce petit vieillard rabougri, a tète chauve, avec un visage écarlate et des yeux de basilic, habillé d'une robe noire fourrée, avait l'air de Silène en goguette ; il portait force santés en les accompagnant de cette formule sacramentelle : « François premier de ce nom, par la grâce de Dieu, roi de « France, 'a tous ceux qui ces présentes verront , salut ! »
En ce moment, la cloche du couvre-feu sonnait a Notre-Dame. Caillette interrompit brusquement sa lecture subreptice; Diane, devenue pâle de voir la pâleur de son ami, le regarda d'une façon suppliante, et lui dit tout bas :
<i Ne verrai-je pas mon cher père devant l'arrêt?
— Madame, sur toute chose , reprit du même ton Caillette se levant de table, déguisez subtilement vos noms et qualités à ce maître chat fourré, malin autant que trente, et curieux d'argent plus que d'honneur.
— Par la purée de septembre qui n'est pas en carême ! s'écria Walou, humons le piot en l'honneur du seigneur de Saint-Vallier, qui perdra tantôt la faculté de buverie.
— Maître Malon, dit sévèrement Caillette, ayez respect, soins et déférence pour cette noble dame, en sorte qu'elle soit satisfaite de son bote, car, par ma fi ! la personne que je vous remets en garde est plus sacrée et précieuse que le saint Gréai et la vraie Croix ! "
Il prononça ces mots en lançant un regard de menace au greffier, un regard d'intelligence a Diane; ensuite il hésita un moment, assura son
inaiiloaii sur son ('piuilc, se retourna pour irncdiiUcr oncoie les yeux do Diane, t!t sorlil avec un soupir éloudV'.
Madame de lirézé écoula les pas (jui s'éloii^naieut rajjiileinenl ; puis, des cris et des voix confuses la glacèrent d'eflVoi ; mais tout rentra bientôt dans le silence cpii était en ce temps-la plus i)rofond a huit heures du soir qu'il ne l'est de nos jours à minuit dans les rues de Paris. On n'entendit plus que le liruit des bouleilles et des verres que maître Malon tintait amoureusement, ([uand celui-ci, déjà tout a l'ail ivre et remuant la tète en cadence, se souvint qu'il était j;rellier-criininel.
<i Ledit accusé, .lean de Poitiers, seigneur de Sainl-Vallier, chevalier de l'ordre du roi, disait-il comme un homme (]ui écrit sous la dictée et qui répète chaque mot ii part lui, bien et dûment convaincu de complicité et trahison avec messire Charles de Bourbon, ci-devant counélable de France, soit condamné a l'aire amende iionorable au roi, après Dieu...
— Monsieur, monsieur ! s'écria Diane , (pii s'attachait 'a ces paroles d'ivroj^nc avec une eflrayanle curiosité, la chose est-elle de cette sorte, et le Parlement commettra-t-il si dure injustice?
— Au préalable, continua maître Malon, qui ne prit pas garde à cette interruption, il subira la (juestion ordinaire et extraordinaire...
— Dieu ! mon Dieu! ayez pitié de lui et de moi !... A quand cette atrocité inouïe? Peut-être h celte heure!... Ce i)auvre vieil et innocent seigneur est aux mains des Judas !
— Savoir : quatre coquemars d'eau froide; et s'il est persistant à nier, brodequins seront mis aux jambes du patient, et ses bras tiraillés a force...
— Çh, dites pourquoi ces fureurs outrées? comment, 'a pareilles tortures, survivra ce bon et vénérable noble homme? Fût-ce le juif Barabbas, ce traitement indigne doit tourner ii la daiiiiialion de ses auteurs !... Hélas! hélas ! 0 les méchants !
— En suite de quoi et sans autres délais, le susdit de Saint-Valliersera en place de Grève conduit pour y avoir la tête tranchée.
— Ah ! grâce! merci ! Dieu! sire! non, ce ne sera point , ou du même coup irai de vie h trépas ! »
En achevant ces exclamations désolées, elle se précipita vers la porte, l'ouvrit avec fracas, et, comme eût lait une folle, disparut en courant dans les rues noires et désertes.
Cet acte de désespoir fut si prompt et si imprévu, (pie maître Malon n'eut ni le temps ni la pensée de la retenir : il ne bougea pas de son siège, emplit de nouveau son verre, cria jiar trois fois: Ifuia-clox! et retomba endormi sur la table, avix bruyants rontlemcnts (|ui continuèrent jusqu'au lendemain matin.
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