CHAPITRE IV
Mu. lltINK.
lajde Mon , qui portes nujsaiicc , j,j.,,. |,^r j.,rj/. ,.iii[,ujsuiiuc/. ! Baille inov la forlc piiissanre Pour friir selon mes souhailsl' UMElKli.
,, Iseuh iioiir le liourreau soiil iiaiz I
\ESGEAKIi. '
Cà , pour rendre nos tueurs dcliailz, "'JI'T-
Belle llorl , \euille osier la lie lluj qu'aulfuns disenl sans aureillc ,
Ans gens qu'a mal lieur je convie! Si lousenlendz, 1res faulscs vieilles.
Desbal de Haine et Vengeance avec Mort.
Dans un petit oratoire éclairé par une lampe d'aigenl qui descendait du plafond peint en azur avec des étoiles, vis-a-vis d'un crucilix d'or, posé entre un relitiuairo et un bénitier de même métal, Louise de Savoie, duchesse d'Angouléme, était assise sur son prie-Dieu massif en bois de noyer sculpté el noirci. Le cbancclier Duprat el Louis de Brézé , grand-sénéchal de Normandie, se tenaient debout devant elle.
Madame d'Angoulême était remarquable par la beauté majestueuse de ses traits et la noblesse de son maintien, quoique l'ài^e et les soucis eussent laissé des traces irréparables sur son visage recrépi de cériisc et de fard ; ainsi, ses yeux au regard d'aigle n'avaient rien perdu de leur feu, mais s'entouraient d'une auréole de rides; deux sillons creusés dans ses joues accompagnaient son nez, qui se courbait comme un bec d'oiseau de proie, et sa bouche, habituellement froncée et contractée au point qu'on voyait à peine ses lèvres pâles, paraissait toujours prête a s'ouvrir pour l'injure el la menace. Sa haute taille restait droite el cambrée, son abord inspirait la crainte plutôt que le respect ; car il y avait un caractère de fausseté, d'arrogance et de méchanceté, répandu dans toute sa personne, et jusqu'en son sourire.
On n'aurait pas reconnu la mère du roi, "a la voir si mal vêtue avec une robe de laine noire, sans broderies, sans crevés et sans déchiquetures à la mode ; sa coiffure, 'a peu i)rès jiareille 'a celle des nonnes, était une espèce de capuce noir, d'où s'échappaient quelques cheveux gris. Elle portail, pour unique ornement, des itatenôtres d'orfèvrerie, sur les grains desquelles étaient ligurées les lettres C et B, en mémoire du connétable Charles de Bourbon. Pour satisfaire à un vœu secret, celle princesse ne quittait pas le
deuil qu'elle avait pris en même lemps et dans la même intention que sa fille, madame Marguerite, duchesse d'Alençon.
Antoine Duprat, seigneur de Nantouiliet, n'avait pas encore acquis ce prodigieux embonpoint qui, dans les dernières années de sa vie, devint pour lui nue si gênante infirmité, qu'on écliancra sa table afin qu'il put s'y placer ; mais, dès cette époque, il croisait sans cesse ses deux mains sur la proéminence de son ventre naissant, comme pour embrasser sa divinité; en effet, déjà il entretenait, a grands frais, un appétit plus insatiable que celui de Milon de Crotone et une gourmandise plus raffinée que celle de LucuUus.
Sa figure, triste et sévère, semblait en contradiction avec ses habitudes de bonne chère et de débauche ; mais la dignité de chancelier exigeait ces fausses apparences, cl pour aider ses projets d'avarice et d'ambition, il se soumettait a feindre en public une inexorable austérité de mœurs, un zèle ardent pour la religion. Depuis la mort de sa femme, il était devenu successivement évéque de Meaux, d'Alby , de Valence, de Die et de Gap, archevêque de Sens, et, non content de ces honneurs ecclésiastiques et des grands bénéfices qu'il avait accaparés , il sollicitait en cour de Rome le chapeau de cardinal, afin d'arriver a la papauté, que plus tard il voulut acheter, dit-on, moyennant plusieurs tonneaux d'or.
Ses yeux de chat et son nez jioinlu étaient des indices certains d'une àme basse, scélérate et sordide. Ce fut lui (jui proposa la vente des charges de judicature et l'augmentation des tailles ; ce fut lui qui fit pendre Semblançay, général des finances, pour assurer l'impunité de ses propres dilapidations ; il fut encore le principal auteur de la défection du connétable, en inventant le fameux procès de succession ; enlin l'histoire a tbHri ses iniques persécutions contre les calvinistes, (pi'il tourmenta moins par fanatisme ({ue par politique.
Le chancelier-archevêque Duprat conservait dans ses habits le double caractère de prêtre et de ministre. Il portait une longue robe noire avec un épitoge de couleur écarlate, des souliers carrés de cordonan 'a boucles d'or, et un chaperon de velours noir bordé de menu-vair dont la queue s'enroulait autour de sou cou et retombait derrière son dos ; il avait la tonsure é|)iscopale et la barbe en pointe, attributs distinctifs de l'Église et de la cour.
Duprat s'étudiait a paraître froid et austère dans ses paroles comme dans sa personne; mais, dès que la discussion s'animait, il dépouillait tout à coup cette réserve d'étiquette , et, les yeux enflammés, la bouche écumante, la voix rauque, les gestes désordonnés, il suivait le courant de sa colère, même en présence du roi et de sa mère, qui toléraient cette impétuosité momentanée et disaient en riant : « Maître Duprat, comme il a])pert, a mangé de l'ànon cejourd'hui. » Le chancelier avait réellenieul remis en honneur
LES DEUX FOLS. 'l |
ce incls sint^iilier que Mécène et les volupluoux du siècle d'Aui^uste Irouvaient exquis.
« Mon cousin Duiuat , répétait souvent Tiihoulet , se nourrit volontiers (le chairs d'ànon pour acquérir les merveilleuses qualités de la bête. »
Le grand-sénéchal de Normandie, qui était depuis i)lusieurs mois absent de sa juridiction, passait pour un des plus assidus et des plus méchants conseillers de madame d'Angoulème ; il se vengeait de sa laideur et de ses infirmités par tout le mal qu'il pouvait faire au prochain, et son plus grand regret était de n'en pouvoir faire assez.
Le mari delà belle Diane de Poitiers aurait pu remplacer le nain favori du roi , quoique ce nain eût l'avantage d'être le plus laid, le plus ridicule, le plus monstrueux de tous les courtisans. Son épais visage oll'rait un front étroit que caressaient quelques cheveux fauves, deux yeux rouges et sans regard, un gros nez aux narines béantes, et une bouche édentée , fendue par le plus déplaisant sourire; sa tête énorme paraissait enfoncée entre les épaules d'un corps bossu et contrefait de manière ii exciter l'horreur et non la pitié. Louis de Brézé se rendait donc justice lorsqu'il retenait en chartre privée sa victime conjugale; il savait bien que la vertu novice de celle-ci résisterait mal à l'intluence des comparaisons, toujours défavorables pour lui, qui se présenteraient d'elles-mêmes sur le brillant théâtre de la cour.
On ne comprendrait pas comment M. de Saint-Vallier avait sacrifie sa fille h ce gendre hideux, si les idées de l'ancienne noblesse n'expliquaient assez l'aveuglement du père, à (]ui le bonheur de son enfant importait moins que l'éclat de son nom et la puissance de sa maison ; car au seizième siècle, comme aujourd'hui, la première condition d'un mariage de bon lieu se bornait à des intérêts de fortune et de rang social , questions étrangères aux rapports de sympathie et d'affection qui doivent exister entre époux. Néanmoins , M. de Brézé, comme s'il eût depuis ouvert les yeux sur la disproportion de cette alliance, avait voué à son beau-père une haine mortelle iiour unique reconnaissance. En conséquence, il pratiquait bien des menées souterraines et perfides, afin que le sire de Saint-Vallier re«,-ût la peine des criminels de lèse-majesté.
Louis de Brézé avait le costume de cérémonie, petit manteau de velours à manches , toque 'a plumes, pourpoint 'a trousse, haut-de-chausses à double braguette, épée droite sur la cuisse et chaîne d'or avec les ordres du roi.
« Notre-Dame ! s'écria madame d'Angoulème se frappant le front de sa main fermée, je suis mal contente et dépitée que le roi notre fils soit si tôt de retour, car j'appréhende que le procès tire en longueur, vu le noncbaloir de Sa Majesté à venger la trahison du connétable espagnolisé, dont le diable ait l'âme !
SEIZIliME bIKCLE.
— De vrai, madauic, ix'|>aitil Diipral, le roi uolre sire se soucie peu ou poinl de la punition exemplaire des gentilshommes, qui , demain sans faute, seront jugés à mort en cour de Parlement.
— Ce sera bien fait à messieurs les juges que je cuidais avoir courage de brebis; toutefois n'est-ce point leur affaire, si les gens de ce Bourbon maudit s'en vont de vie h mort , plutôt que de prison en liberté ! Dieu soit témoin que je préfère être damnée en l'éternité, et ardre aux chaudières de Belzébulh, plutôt que de voir mes ennemis délivrés et sains et saufs, principalementcelui quifutTinstrument de la fuiteet désertionde Chariot, k savoir le vieux sire de Saint-Vallier!
— Par le chef de saint Jean , son patron ! interrompit Louis de Brézé, dont les regards s'allumèrent, et qui secoua la tête d'un air d'approbation : il a démérité trop plus que son maître , ])arent et ami ; ses malveillants conseils ont ruiné la bonne intelligence régnant entre vous, madame , et ledit connétable , qui fut faible de cœur autant que femme au monde. Accourcir d'un coup de hache le corps de ce traître seigneur, c'est allonger les jours de la famille royale, m'est avis.
— Vous êtes habile donneur d'avis, monsieur le grand-sénéchal, reprit en souriant la duchesse d'Angoulême , et vous ne parleriez de meilleur style , si vous saviez comme et combien j'ai pris en haine ce Jean de Saint- Vallier, que je veux faire périr dessus la potence d'Aman.
— Efforcez-vous a le haïr tant et jibis, ma très-honorée dame; et quand vous serez ii bout, votre ressenliment encore semblera miel auprès du mien !
— Vraiment, le sieur de Saint-Vallier s'est bouté encontremoi d'une aiulacieuse façon : il sollicitait fermement monsieur de Bourbon de me dépriser et maltraiter; il dérompit le mariage juré entre nous, et par sa mauvaise langue lielleuse, suscita mille ennuis (|ui se formèrent en orage pour depuis pleuvoir ensemble, et gâter le plus gentil amour. Las ! sans les venins qu'il jeta sur mes faits et gestes, innocents et purs d'ailleurs, Chariot n'eut onc mangé le pain de l'empereur!
— Mieux vaudrait, dit Duprat, pour son honneur en ce monde et son salut en l'autre, qu'il eût mangé des pierres et fût mort d'indigestion! mais il s'est repu de honte, et n'obtiendra de Dieu indulgence plénière, ni par romivage et pèlerinage, ni par fondation de messes, chapelles et couvents, ni par jeûnes et oraisons. Notre saint-père le pape ferait chose moult équitable de l'excommunier !
— Sans doute , objecta Louis de Brézé ; mais, a l'égard de Jean de Saint- Vallier, le niailre bourreau sera plus expédient (jue lejiape, et le supplice
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ni place de Grève plus redoutable que rexcoiimumicalioii; t'est faire (|u'il soit damné vite et chaud , sans remède ni délais.
— Oui-da, répliqua la duchesse d'Angoulème , la chose est irrévocable, et monsieur mon fils avait du tout recommandé l'affaire ii mes soins devant son voyage a Blois : c'est pourquoi je l'ai fait mander par le docteur Agripjia , aux lins de réconforter ses intentions, s'il y a lieu, et couper court à ces retardemenls (pii me font la vie amère.
— Remémorez-lui, ma très-honorable dame, que ledit de Saint-Vallier étant la plus menaçante tète de l'hydre, il est nécessaire qu'elle soit tranchée d'abord.
— Tel est mon désir; et , vous dis-je, en cas que j'en eusse le pouvoii', je ferais cent fois merci à mon conuétable, mais pas une 'a son instigateur, le sieur de Sain(-Vallier,quiesl cause que tout soit advenu de la sorte, hélas!
— Par l'ànesse de Balaaui ! ajouta le chancelier, le même Saint-Vallier m'a porté grief préjudice (juand il a distrait monsieur de Bourbon de me vendre les belles terres de Thryerne et de Thory, en Auvergne, lesquelles sont fort a ma convenance; or, je lui souhaite le pire qui lui puisse réussir, et la main me démange de sceller son arrêt.
— Si m'aide Dieu , Duprat, mon ami , répondit la duchesse, ces terres et liefs qui vous font envie écherront, sans frais ni coùl, en votre part de la confiscation.
— Dieu vous entende ! madame et maîtresse ; c'est beau profit de vous servir fidèlement.
— Quant h ce qui est de vous, monsieur le grand-sénéchal , tenez pour assuré que votre part ne sera la plus petite en rémunération de votre service, et j'aurai cure a ce que l'héritage du sieur de Saiut-Vallier , votre beau-père, ne soit nullement dilapidé, et vienne en vos mains, outre le meilleur morceau de l'argenterie de monsieur de Bourbon.
— Grâces pleines et entières vous soient rendues , madame ! s'écria vivement M. de Brézé ; mais le prix qui m'agréera davantage, c'est un échafaud, haut de cinciuante coudées, pour être vu de loin et de près, où monsieur de Saint-Vallier laisse son vieux chef, duquel les cheveux n'ont encore blanchi sous les années.
— A cent charretées de diables! interrompit Duprat, a qui le rouge monta tout à coup au visage; avez-vous droit et raison, monsieur de Brézé, pour vous montrer si forcené "a vouloir trépas de votre beau-père ? Si ainsi est de vous, que sera-ce de moi , qui, n'ayant nul parentage avec le sieur de Saint-Vallier, fus, par ses machinations, frustré de la vente de Thryerne et Thory? Certes, j'ai grandement a cœur le tort qu'il «ne fit, et aussi en dirai le pourquoi...
Il SEIZIEME SIECLE.
— N'est-ce que cela, monsieur le chancelier? dit monsieur de Brézé avec un rire amer sur les lèvres : les paroles me faudront plus que les motifs, et ce que j'aurais vergogne de confesser en public, adonc je ne le tairai néanmoins pardevant ma très-vénérée dame ici présente; toutefois mettez qu'il n'en est rien, et jugez si tel souvenir me poind... »
Le grand-sénéchal s'arrêta confus au milieu de sa révélation : le roi venait d'entrer avec Agrippa, en poursuivant à haute voix, comme s'ils étaient seuls, un entrelien qui les préoccupait tous les deux.
« Foi de gentilhomme! disait François I", en quel lieu trouverai-je , d'aventure , l'accorte et mignonne pucelle que me promettent les astres intéressés a me contenter plus outre mes désirs?
— Sire , répondait Agrippa , bien fol est celui qui met sa foi en la science astrologique! mais nonobstant, il m'est démontré, par nombres cabalistiques ( ne les croyez, je vous prie, ce sont vaines fumées!) que vous rencontrerez cette lille cejourd'hui, vers la douzième heure...
— Ce serait minuit : le cas est malaisé. Mais pourquoi la douzième heure?
— Le nombre douze (vous rirez de ces folies!) est sacré par l'univers et le monde intellectuel; le nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, a douze lettres en langue hébraïque; il est au ciel douze ordres de bienheureux ( je ne les ai vus ni ne les verrai), il y eut douze tribus en Israël, douze prophètes, douze apôtres, douze signes du zodiaque, douze mois, douze planètes , douze pierres précieuses, douze espèces de damnés, douze dieux païens principaux, qui sont: Pallas , Vénus, Phébus, Mercurius, Jupiter, Cérès, Vulcanus, Mars, Diana...
— Cet oracle ne regarde point madame la grellière, qui , j'eslime, ne se souvient du temps qu'elle était pucelle. Les tilles de Paris, de leur nature, n'imitent la virginité de la déesse Diana, laquelle viendrait me refaire h point...
— Q\, monseigneur, inlerronqiit la duchesse d'Angoulèmc en s'adressant au roi, êtes-vous si médiocrement aise de me revoir, que vous devisiez tant avec monsieur mon médecin?
— Vrai Dieu ! madame, dit le roi en s'avançant vers sa mère, qui s'était levée pour le recevoir, vous me voyez plus ébahi que vous n'êtes; mais votre astrologue. Corneille Agrippa, m'a tout perturbé l'entendement, d'une jolie pucelette venant d'Occident, du nombre cinq et du nombre douze
— Sire, s'écria maître Agrippa , mettez que je n'ai sonné mot, et aussi bien, c'est chose convenue (]ue la vanité des sciences occultes...
— Or ça, madame ma chère mère, reprit le roi d'une voix alfectueuse.
LES DEUX FOIS. 'l5
durant que je fusa Blois, je n'ai omis, aucun jour, de réciter mes patenôtres, au regard de votre santé qui m'est plus précieuse que l'honneur et ma couronne; je devine, 'a votre air, (ju'un bon ange gardien oyait la-l)as mes oraisons.
— Oui-d"a, monseigneur, répondit aigrement madame d'Angouléme, j'appréhende que vous fîtes plus voiontiersles antiennesd'amour que messes et litanies catholiques; mais les soins, angoisses et ennuis dont je fus travaillée en votre absence, a l'effet d'achever le procès du connétable et des siens, n'ont encore pris cesse a cette heure.
— Foi de gentilhomme! j'en ai su la nialplaisanle nouvelle qui me tient au cœur, non moins que la disparition de mon bien-aimé Caillette, qui n'est plus en cour, et fut enlevé par les fées, j'imagine.
— Hélas! interrompit tristement madame d'Angouléme, la perte de ce gentil enfant m'a navrée au fond de l'àme, et j'en ai songé , la nuit durant, maugré ma vie !
— Par les sceaux ! dit le chancelier avec humeur , est-ce pas trop de bonté , chez si haute dame cpie vous êtes , de bienveigner et regretter si petit personnage, au point d'y penser en songe? Ce Caillette n'avait de fol que le nom, et on n'attendra guère pour en trouver un qui le vaille.
— En vérité , Duprat, répondit d'un air fâché la duchesse d'Angouléme, Caillette n'a son pareil, voire même en votre chancellerie; et, si vous connaissez quelque autre plus avenant, amenez-le, ne vous déplaise!
Maître Agrippa, reprit Duprat, en temps que nous ici conférerons à huis clos, restez en la galerie, afin que personne n'aille nous éclairer ou troubler l'entretien.
— Monsieur le chancelier, dit Agrippa faisant une grimace moqueuse, à Dieu vous Command' ! je suis médecin, je veux bien être astrologue, mais sera portier qui voudra , saint Pierre au monde céleste , Cerbère au monde infernal, autres en ce monde sublunaire, tjuoique de ma nature sois moins que rien, c'est-a-dire un homme ainsi que vous-même. »
A ces mots. Corneille Agrippa salua profondément la duchesse d'Angouléme et le roi; puis, relevant la tète et faisant la moue au chancelier, il s'éloigna d'un pas magistral, après avoir secoué en l'air sa baguette divinatoire et prononcé entre ses dents des oracles hébreux.
«Damné sorcier! s'écria Duprat enflammé déjà de colère; j'estime que ce païen s'est judaïsé dansl'intentiondeconfabuler plusaisénient aveclediable. Avez-vous pas crainte et vergogne, madame, de lier votre vie et âme à la médecine de cet hérétique galeux et docteur en sorcellerie? Baillez-moi licence , s'il vous plaît, et il n'en coûtera , pour certaine cérémonie, que quatre cents bourrées et cotrets , treize bottes de feurre, deux botteaux
de foin ci (luelque peu île poudiv de soufre; le tout au prix de cent sols parisis ou environ.
— Duprat , dit la mère du roi , je n'entends ni d'une ni d'autre oreille que monsieur mon mi-decin soit chagriné et molesté, car de plus docte homme il n'en est pas en France non plus qu'ailleurs, et mon père confesseur m'a permis de l'avoir a mon service sans péché.
— Çh, madame, dit le roi qui se tirait les poils de la harbe, à quelle fin m'avez-vous mandé vers vous si mystérieusement que j'en augurais un beau secret d'État ou quelque conjuration magique?
— Sire, répondit la duchesse d'Angoulème, vous m'avertissez par Ta que je retourne à mes moutons; donc, écoutez-moi jusqu'au bout , et vous promets d'être brève sur toutes choses...
— Soit dit en passant , interrompit le roi , vous ne vous enquérez point comment va madame la comtesse de Cbâteaubriant , laquelle a moult souffert du froid hibernal.
— Cène sont mes besognes, mais les vôtres, sire; il est affaire seulement de la condamnation a mort des gentilshoinuies implicjués au procès du connétable, et davantage du seigneur de Saint-Vallier. le plus coupable entre tous
— Eh bien ! madame, depuis quand le roi de France remplit-il l'onice (le son Parlement? Messieurs les juges savent mon bon plaisir et s'y conformeront, de peur de m'irriler contre eux. Au demeurant, il ne me chaut des arrêts h rendre; car j'ai souvent dépit et vergogne d'y apposer mon seing et aussi les sceaux par les mains de mon chancelier.
— Oui , bien, mon (ils; mais on m'a redit (|ue messieurs les présidents et conseillers prétendent absoudre et renvoyer sans dépens les complices et fauteurs de mon cousin de Bourbon , ce qui serait chose horrible et de mauvais exemple , si vous n'y mettez ordre.
— De vrai, madame, il serait profitable que les traîtres et conjurés fussent châtiés aux termes des lois el ordonnances; cependant, si mon (rèsféal et très-amé Parlement ])réfère user de clémence, laquelle est déclarée une fort honnête vertu par le latin Sénè(|iie, je n'aurai garde d'y faire obstacle.
— Vous ne pesez ce que vous dites, mon lils, et parlez ainsi de léger; car ces criminels doivent porter leur peine selon la justice humaine el divine; sire, n'ayez indulgence envers ceux qui eussent, sans remords ni pitié, mis à mal vous et les vôtres.
— Sire, ajouta M. de Brézé, octroyez merci à tous, excepté à monsieur de Saint-Vallier, le plus ami du connétable, et parlant le plus ennemi de Votre Majesté.
LES DEIX FOI». 'l7
— Bonjour, \nm an et bonne étienne, monsieur le grand-sénéehal! répondit le roi avec aménité ; je ne vous discernais pas en ce débat , et suis réjoui de vous voir si galant visage.
— Monfds, reprit la ducbessc, ne vous étonnez point que j'aille réclamant votre foi jurée pour le supplice des allidés de monsieur de Bourbon ; j'ai souci de votre gloire plus que vous ne faites, et faut que vous ayez raison de qui vous a si grièvement offensé.
— Saint Ouen vous soit en aide, sire, dit tristement Louis de Brézé, si monsieur de Saint-Vallier doit issir sain et sauf des prisons de la Conciergerie! il reviendra tôt ou tard vous empoisonner ainsi que messieurs les Enfants de France ; et voici (|ue son maître le connétable tend à vous succéder au trône avec l'aide des lances espagnoles.
— Foi de gentilbomnie ! mon cousin de Bourbon ne nie sera onc redoutable , fùl-il renforcé de tout le boucon d'Italie et des vieilles bandes de Castille : je le défie en combat singulier, et lui ferai confesser, le pied sur la gorge, qu'il est fourbe, traître et déloyal à son pays, à son roi et à ses serments.
— Sire, continua M. de Brézé, m'est avis que le plus expédient, pour réduire h obéissance ce tant superbe connétable, est de condamner au plus tôt son ami spécial , le seigneur de Saint-Vallier.
— Par mon âme! dit le roi dont le regard pén(''tranl se lixa sur M. de Brézé, êtes-vous point, s'il m'en souvient, parent dudit Saint-Vailier?
— Sire, répondit le grand-sénécbal en rougissant, de vrai, pour mes péchés, j'épousai, il y a environ dix années, la lille unique de .lean de Poitiers, sieur de Saint-Vallier.
— Ouais! l'épousée est-elle laide, farouche et mal faite, pour susciter de votre part si copieux regrets?
— Nenni , sire ; madame de Brézé ne le cède à pas une en grâces , beauté et vertu.
— De par Dieu ! monsieur le grand-sénéchal , si celle-là est telle que vous dites, pourquoi, au lieu de vous congratuler de cette bienlieureuse chance, maudire et blasphémer contre monsieur votre beau-])èreV Outre ce , pourquoi ne mener point en ma coui' une si gente dame , qui serait fêtée et honorée d'un chacun? J'ai grand'impatience de la connaître, et voudrais que l'eussiez jà fait venir.
— Sire , la vîtes-vous pas à Moulins, lors du l)aptème du dernier fils de monsieur de Bourbon ? Aussi bien , j'ai failli par excès d'amour conjugal , en exaltant ses mérites plus que de raison : madame ma femme vous semblerait , sire , trop inférieure a cet éloge , et , belle à mes yeux, le fut-elle aux V(Mres?
— Je ne la vis point, ains j'ai ressouvenance que monsieur de Bourbon magniliait sa divinité; vous ferez sagement de l'introduire en notre cour, sous la protection de ma bonne mère. Dépêchez, je vous prie, car il me tarde... Mais quelle rage vous lient de si fort désirer le trépassement de monsieur de Saint- Yallier? S'il vous fit injure, réclamez de lui réparation par gage de bataille : volontiers j'ordonnerai un beau duel où veux être présent pour juger des coups.
— La partie serait inégale entre monsieurde Saint-Vallier, qui tremble de grand âge, et moi , qui ne sais manier l'épée , sinon la plume.
— Monsieur, un bon gentilhomme doit user de l'épée qu'il porte, et le sieur de Saint-Vallier, lequel n'a encore la tète chenue, se sent de force h jouer de l'estoc et de la pointe , qu'il a défié h toutes armes ceux qui protesteraient contre son innocence. Enfin, (piel sujet d'un si énorme ressentiment ?
— Sire, je ne le cèlerai devant vous, et n'oubliez pas que j'ai, le premier, dénoncé la conspirationde monsieurde Bourbon, quasi prête 'a réussir; l'intérêt de votre personne et de votre État n'était assez puissant de soi pour me délier la langue, mais je tendais a me revenger, et monsieur le chancelier, ci-présent , me transmit votre paroleroyale demedonnerle prixipic jedemanderais : donc , en rémunération de la ligue découverte, de votre vie sauve et du royaume préservé, je ne réclame autre guerdon (jue de voir trancher le chef de monsieur de Saint-Vallier, sur un échafaud, en la place de Grève. »
Ces paroles sanguinaires furent suivies d'un silence de surprise et d'horreur: madame d'Angoulême , malgré son caractère vindicatif , ne fut pas exempte d'un sentiment pénible; le roi, entraîné par un mouvement chevaleresque , mit la main Ii son épée, comme pour défendre M. de Saint- Vallier contre son propre gendre ; mais le chancelier, la première émotion passée , se contenta de sourire a la manière d'un faune, et François I" pressa de nouveau le grand-sénéchal d'expliquer la cause de cette haine furieuse.
— Sire, poursuivit d'une voix altérée M. de Brézé, saisi d'un tremblement convulsif, déportez-vous de railler à ces impitoyables aveux, et jugez tout franc si la vengeance requise est au-dessus de l'aflVont. Je pris alliance avec noble damoiselle Diane de Poitiers, l'an lôl'i, de néfaste mémoire, non que Cupido eût bouté en mon cœur le dard poignant qui fait qu'on aime, mais follement docile aux avis du connétable, lequel s'intéressait k ma fortune ; certes la plupart des épousés eussent envié les crins blonds, la peau lactée, la taille droite et les formes plus divines qu'humaines de madame Diane, au jour de ses noces !...
— Morbieu ! interrompit le roi, n'est-ce pas la déesse Hébé que vous pei-
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gnezaii iialiirel'? votrofommo, h celle galanle iiourlrailiiic, mo plail d'avance, par ma li !
— Oui, sire, répliqua le graiul-séiiéchal qui se repentit d'en avoir trop dit, ma femme, au temps des épousailles, avait en sa personne tant de perfections que je taûdrais 'a les nombrer; mais depuis , elle devint laide et dégoûtante : passons. Je la traitai, cette mignoijne épousée, aussi et plus amoureusement qu'un autre eût pu faire; toutefois , prudence fut de modérer cette grosse ardeur, crainte d'affecter la faible complexion de Diane, qui était 'a peine nubile. 11 advint que sa nourrice , méchante gouge que le diable emporta ne sais où, s'en vint, par insigne malveillance, rapporter à monsieur de Saint-Vallier que j'avais, jusqu'à ce, omis les devoirs ordinaires du mariage...
— Foi de gentilhomme ! interrompit en riant François I", si je fusse accusé d'impuissance (chose infâme, vraiment), je n'arrêterais guère avant de démontrer le contraire aux moins clairvoyants; et d'ailleurs les dames confesseraient, sans y être forcées, (pie c'est fausseté manifeste.
— Néanmoins monsieur de Sainl-Yallier, reprit ^I. de lîrézé baissant la voix, donna créance h cette vilaine, et (la honte m'étreint le gosier), sans doute pour mieux jouir de mon déshonneur ofl'ert a spectacle, requit contre moi jugement en impuissance à la cour de l'official, et par suite, divorce prononcé faute de consommation de mariage. Ce procès malhonnête eut commencement et non pas fin; durant que l'affaire demeui'a pendante au tribunal d'église de Rouen, ris, lu'ocards et huées me firent la guerre si aigrement, que j'en fus malade et m'acheminai de honte vers la fosse; mais en temps utile, ma trop bonne femme, laquelle était étrangère 'a tout ceci , crainte de désobéir 'a son père, suivit une meilleure voie et retira la plainte sur ce que le congrès avait été proposé... Maintenant, sire, appréciez quel pardon dois-je a celui qui gâta ma bonne renommée par semblable calomnie !
— Ah ! ah ! monsieurde Brézé, s'écria le roi, qui se pâma de rire, le cas ne vautde tuerunepuce. Argumentons. Vousêtes impuissant, ou non : si l'êtes, le serez-vous moins , monsieurde Saint-Yallier mort? si point ne l'êtes encore devenu, le deviendrez-vous plus, monsieur de Saint-Vallier vivant? Or, j'estime que monsieur votre beau-père ne sait l'artde nouer l'aiguillette.
— Monsieur le grand-sénéchal, ajouta Duprat ironiquement, le beau moyen que vous aviez à votre convenance pour vaincre d'un coup les incrédules ! il ne fallait , devant l'arrêt, que jeter en moule deux petits sénéchaux. Aussi bien, votre honneur commandait que le procès aboutit h ses fins, d'autant que l'époux taxé d'impuissance est admis 'a faire ses preuves en face de l'oflicialité, loi moult |)rovidenle et inévitable.
— Le ras est par trop outrageux pour un gentilhomme, dit gravement matlame d'Augouième, que d'être réputé impuissant, lequel est en horreur aux dames et îi tout le monde.
— Oui, reprit le roi , sans modéier sa gaieté ; serait-ce calomnie patente, le sieur de Saint-Yaliier ne saurait, sur tel fait, être puni de mort infamante, puisque, vous accusant d'impuissance, il ne visait nullement a vous l'aire périr. En somme, ledit de Saint-Vallier eut la langue trop prompte, bien qu'un bon père doive éprouver deuil extrême de voir sa tille mariée à un eunuque !...
— Sire, sire ! interrompit M. de Brézé, qui perdait contenance, et qui sentit l'impérieux besoin de ramener le roi a une audition plus sérieuse, la langue de Saint- Vallior est si jiromple et insolente, qu'elle s'attaque à vous-même, et ne tente rien moins qiu' piquer votre honneur, (pie vous tenez si cher par-dessus tout.
— Foi de gentilhomme ! s'écria le roi, dont le visage relléta comme un miroir la rougeur de M. de Brézé, qu'est-ce îi dire de mon honneur? Quel assez osé et imprudent pour toucher ce bouclier inviolable ? Vite, monsieur de IJrézé, une prime et dernière lois répétez l'insulte qui me regarde, si grande qu'elle soit; moyennant ce, le châtiment, si grand soit-il, s'en va choir sur autre (pie vous.
— Ainsi sont tous les gentilshommes de monsieur de Bourbon, ajouta madame d'Angoulême; ils ne vous épargneront en leurs médisances, ceuxl'a qui difl'ament votre mère !
— Je gage , reprit h demi-voix le chancelier qui calculait la portée d'une seule paroh;, que le vieux de Saint-Yallier reproclierait à Sa Majesté la pendaison de ce larronneur de Semblanc^'av, Icipud si aveuglément laissa le connétable piller à jileines mains dans les cotlVes de l'Etat !
— Parlez tôt, parlez, monsieur de Brézé ! s'écria François 1" avec une fougueuse exaspération ; redites impunément ce qu'on a dit d'attentatoire à mon los ! Ne déguisez point la vérité, et déclarez hautement comme la chose s'est passée, alin que j'en tire vengeance le plus royalement que faire se peut.
— Sire, dit le grand-sénéchal efl'rayéde la fureur qu'il avait fait naître d'un mot , monsieur de Saint-Vallier arraisonnant et moralisant sa fille Diane , lui contait, pour la mieux dissuader de venir 'a la cour, que les dames, sans exception de madame Claude de France , votre épouse, se trouvaient mal des amours de Votre Majesté, au retour des guerres d'Italie...
— J'écoute et n'entends pas, répli(pui le roi , qui eut peine a dissimuler sa colère et qui se llatta d'avoir mal compris ; répondez net et sans réticence ! voyons les beaux contes (|ue l'on fait de nous ! çi\, dégoisez h
loisir, el ne vous souciez de m'oflenser pins que ne lit eel oulrecuidé de Saint-Vallier !
— Sire, je n'oserai, ma liès-lionoréc dame d'Angouiènic présente, redire cette vilenie, dont, pour tout l'or d'Espagne et d'Amérique, ne croirais la moitié ; nonobstant, a(in de ne vous pas déplaire, je vous dirai le l'ait h voix basse et de la bouche 'a l'oreille. »
François I" agréa d'un signe de tête celte proposition , et poussa dans un coin de l'oratoire le grand-sénéchal qui frémissait de tout son corps et ne trouvait point assez d'haleine pour souiller sa calomnie dans le cœur du roi. Taudis que les yeux de madame d'Angoulème brillaient d'une joie féroce, le chancelier se pencha vers elle et lui dit en ricanant :
<i Cet Esopus, à Dieu i)laise! nous secourt de quelque mensonge fabriqué bien à point, pour moyenner les rigueurs du roi tenant demain son lit de Justice. On jouera prochainement le mystère, 'a huit personnages, du martyre de Saint-Vallier et de ses compagnons. »
Soudain la porte de l'oratoire, qui n'était pas fermée ;i double tour et ii verroux , tourna doucement sur ses gonds; et Triboulel , soulevant la portière avec sa grosse tête créi)ue, apparut a l'entrée, l'index dirigé vers François F' , dont le front se rembrunissait "a mesure <iue M. de Brézé avançait dans sa confidence.
<i Tribonlet, mon lillot, demanda la duchesse d'Angoulème avec explosion, viens-tu pas nous apprendre le retour désiré de ton frère Caillette?
— Carimari, carimara ! madame, répondit-il en gambadant, le pauvre fol a-t-il pas été ravi an ciel par l'aigle de Jupiter, pour occuper l'emploi de défunt Ganimedès?
— Saint-Vallier en a menti par la gorge ! s'écria le roi , s'agitant et marchant "a grands pas dans la salle; si je fusse tyran comme le roi Louis onzième, je ferais couper sa langue traîtresse et clouer icelle aux portaux de son châtel , pour l'enseignement et terreur des calomniateurs à venir!
— Hors d'ici, maître fou ! cria le chancelier à Triboulet ; arrière a beau remuement des jambes ! sinon tu seras fustigé par le roi des rihauds, ton seigneur el justicier !
— Monsieur Duprat, reprit Triboulet, on aurait bel 'a faire pour que je sois, plus que vous, ressemblant au Seigneur Christ battu de verges el couronné d'épines!
— Demeure, Triboulet, dit le roi d'un air et d'un accent solennels; aussi bien , voudrais-je que tous mes sujets, y compris le plus ord gueux du cimetière des Innocents, soient entendant l'iriévocable serment que je vais jurer sur le Crucifix et l'Évangile !
— Sire, dit Triboulet ijui se moquait toujours du chancelier, jurez que
SEIZIÈME SIÈOLK.
los gros vontres ontroront an paradis («liuiucl l'iiiiis osl ôirnit) plus malaisément qu'un Grillant au trou d'une aiguille.
— Par-devant Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, par-devant vous, madame ma mère, et vous autres témoins de ce, moi, le roi, je jure que le fourbe et menteur de Saint- Vallier verra tôt la place de Grève ! »
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LES UKL.V KOlS.