CHAPITRE YII
Ces hcaiilx rivauh qui se rcnconlrcnl , l.piir ;;ranii' valeur ensemble monslrcnt : L'un est gualanl, bien allourné; L'aullre plus geut , si moius bleu né ; l'un est rov régnant non indique, El l'aultre de fouronne est digne.
Les RivimU d'Amou):
Agrippa oublia la ilignilé solennelle de sa (lémarrlie ordinaire, et s'essouffla pour suivre Caillette, qui allait eu avant au jias de course.
« Mon (ils, lui cria-l-il lorscpril fut près de le rejoindre, où donc t'en vas-tu de si belle ardeur? aveugle entêté, garde de choir par la voie, en marchant ainsi hasardeusement , faute de bâton et de conducteur ! 0 le plus vain des jeunes hommes , sois mieux écoutant les paraboles du vieil âge : c'est Jésus en l'Évangile. »
Caillette s'arrêta tristement sans tourner la tète, et se laissa entraîner sous une tonnelle de lierre qui couvrait d'une verdure sombre un coin du vieux jardin planté par Charles V.
Malgré la neige floconneuse qu'un vent froid balayait dans les airs. Agrippa fit asseoir son élève sur un banc moussu et lui apprit les circonstances qui avaient amené Diane de Poitiers dans la tour de Dédains. Caillette, gardant un silence mélancolique, accueillit chacune de ces révélations comme un nouveau coup de poignard ; car il prévoyait les suites inévitables d'une rencontre où la beauté de Diane avait fait une telle impression sur le roi : la douleur parut un moment l'anéantir.
« Par l'ange Gabriel ! s'écria-t-il avec un soupir déchirant , elle sauvera monsieur son père ! partant sera-t-elle moult contente. Après quoi, mourir me faut !
— Raca ! répondit aigrement Agrippa, est-il sage de jeter ainsi le manche avec la cognée? Avisons au plus expédient et au plus pressant. »
Caillette avait l'air de ne rien entendre, et, les yeux fixes, le cou penché, il gémissait profondément. Agrippa traçait avec sa baguette des caractères hébreux sur le sable ; puis, adoucissant sa voix qui avait été grave et presque sévère dans cette conférence, il prescrivit a son ami la conduite 'a tenir vis-à-vis le roi , pour ne pas se compromettre , et en même temps pour servir
les inlérêts de Diane de Poitiers, qui allait sollieiter la ç;râce de son père. « Ainsi ferez, mon Caillelle, si Iciuiez a bien : par la, vous eiigarderez de malencontre celle qui s'est rangée dessous votre égide ; mais, au contraire , sa chance étant plus forte que votre bon vouloir (lequel cas peut advenir), malgré tout, vous n'aurez en l'âme regret ni remords d'avoir lionnêtement agi.
— Mon père, reprit mélancoliquement Caillette, je puis m'accomparerà l'arc-en-ciel que le soleil point de ses couleurs radieuses, et qui, faute de soleil, s'efface non moins que s'il n'eût jamais été.
— Voilii une grande amitié et dévouement insigne ! c'est-a-dire que mourrez, si meurt le sieur de Saint-Vallier, votre patron?
— Certes, etauparavanl. C'a, lesastres nous montrent-ils une face propice?
— Fi ! mailre es billevesées ! cent et cent fois vous ai-je réi)élé que les sciences sont plus légères qu'un fétu , et davantage les occultes ! L'unique chose vraie et solide qui soit ici-bas, c'est la religion catholique, issue de la juive, laquelle issit de la chaldéenne, laquelle de l'égyptienne, laquelle...
— Faut-il vous ramentevoir que Sa Majesté vous fit mander à cette heure, et (|u'il me tarde de juger l'effet de vos bons conseils ?
— Elohim ! n'y croyez point, mon lils, de peur d'errer; aussi bien, ce qui vient de l'homme est faux et vain de sa nature. »
Caillette, sans écouter les contradictions de la philosophie douteuse d'Agrippa, se leva du banc où le docteur était assis , et s'achemina rapidement du côté de Dédains ; mais, arrivé le premier "a la porte du labyrinthe, des archers écossais de la garde du roi lui fermèrent le passage , inflexibles à ses menaces comme a ses promesses , et ne lui répondant que par une résistance silencieuse ; Corneille Agrippa, qui accourait tout essoulllé, joignit inutilement sesreprésentations et ses prières à celles de Caillette.
« Monsieur le bonnet a la marabaise, dit au médecin le chef des archers, vous seul entrerez céans , selon les ordres royaux ; et le roi , notre sire , fûtil en trois personnes de même que la très-sainte Trinité, ne sais laquelle des trois aurait le droit de passage.
— Corbieu ! s'écria Caillette, j'entrerai, plus malaisément toutefois que mon épée en vos tripes et boyaux !
— Kvff, Sade , Samedi . Caph ! interrompit Agrippa, voyant briller les éclairs des pertuisanes dirigées vers la poitrine de son obstiné compagnon. Désistez-vous de danser la danse des morts! Caillette, mon mignon, patiente un peu, en tant que j'aille annoncer au roi ta venue et déclore l'huis de Dédains! Vous, soudoyers de la bouteille, portez respect à ce jeune gars, sinon je vous baillerai en pâture a Monsieur, mon grand chien noir. »
Les archers, tremblants et muets, se signèrent, pensant déjà voir sur-
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venir le terrible chien noir; puis, déposant toute humeur martiale, ils relevèrent leurs pertuisanes et saluèrent humblement le docteur, qui passa sans les regarder, et disparut dans les allées d'arbres toujours verts, tandis que Caillette, l'oreille aux aguets, restait appuyé contre la clôture extérieure du labyrinthe.
« Foi de gentilhomme ! dit de loin une voix hautaine, que les gardes reconnurent pour celle du roi , monsieur l'astrologue , êtes-vous obéissant a Satanas plus qu'à moi? il m'ennuie de vous attendre au gré de votre bon plaisir; et voici que j'allais moi-même qiuM'ir, au lieu de vous, un de mes médecins, soit le docteur Âkakia, soit monsieur Braillon, soit monsieur Lecoq, soit quelque autre plus docile et non moins docte.
— Sire, reprit Agrippa , ni le docteur Akaliia , ni monsieur Braillon, ni monsieur Lecoq, ni autre, ne découvriraient ce que mon art m'a clairement manifesté.
— Quoi ? demanda François V' avec une inquiète curiosité.
— Ordonnez d'abord que Caillette soit admis en celte enceinte, et lors connaîtrez un mystère qui grandement vous étonnera.
— Bien ; mon gentil Caillette soit toujours le bienvenu , et puisse sa présence me sortir de la peine que j'éprouve en ne le voyant pas ! »
François I", s'étant avancé jusqu'à la porte qu'Agrippa lui désignait de la main, aperçut Caillette immobile à la même place, et l'appela par son nom. Caillette n'eut pas plutôt entendu la voix de son maître, qu'il s'élança impétueusement, heurta le roi en passant, renversa deux archers qui voulaient le retenir, fit quel(|nes pas dans le labyrinthe, et s'arrêta tout d'un couj) devant Corneille Agrippa , qui semblait le fasciner du regard.
« Holà! s'écria en riant François I", il est donc devenu vrai fol au contact des habits qu'il porte?
— Caillette, lui dit d'un ton de reproche Agrippa qui lui toucha la joue avec l'index, faites-vous si médiocre cas de mes admonitions? où sont vos grands serments d'être sage et idoine à mes préceptes?
— Maître, répondit-il à demi-voix, je suis comme fiévreux en délire; mais cette fantaisie s'évanouira sitôt qu'aurai contemplé en face ma dame et souveraine.
— Caillette, dit le roi, qui le conduisait avec le docteur derrière un rideau de pins, par ma foi ! je serais fâché que tu prisses tes degrés eu folie : or, faut-il te précautionner d'une médecine d'ellébore d'Anticyre?
— Que commande Ovide in Àrte amancU? interrompit malicieusement l'astrologue, qui se plut à embarrasser Caillette.
— Çà , compère, reprit le roi , n'osant avouer (]u'il n'avait rien compris à
Ob SEIZIEME SIECLE.
ces mois latins , quand jouirons-nous des merveilleuses choses que votre art excellent a su abstraire et quintcssencier?
— Sire , repartit Agrippa , qui se redressa et prit un air capable , peu importe-l-il, si j'en fus informé par nécromancie, ou anthropomancie , ou Icconomancie, ou gastromancie, ou captromancic, ou oniniancie, ou hy- (Iromancie , ou géomancie, ou pvroniancie , ou aréomancie, ou ichthyoinancie, ou csréomancie , ou chiromancie, ou holanomancie...
— Fût-ce par diablerie! ce m'est tout un, dit François I" impatienté de cette obscure énumération; mais au fait, et tôt! ce verbiage à taroco sera bien calefreté en un livre; toutefois de bouche, parlons français.
— Je vous approuve, sire ; car de ces vaines façons d'augures, tout ainsi que d'une vessie enflée, il ne sort que vent, et le plus philosophe se rit de ces vanités et présomptions de l'esprit humain.
— Foi de gentilhomme ! tenez-vous céans chaire de rhétorique, et pensez-vous être encore 'a Dôle où vous dépensiez trop de salive pour démontrer que madame sainte Anne, mère de la très-sainte Vierge, eut seulement un mari et une lille, i)lutùt que trois enfants de trois maris?
— Yoilîi le mystère : du premier coup que je vis cette belle dame que vous aimez devant que de la connaître, je regardai au miroir magique pour en savoir davantage....
— Eh bien! méchant, pourquoi me celer ce qui tant m'intéresse? Vite, dis-moi ce que tu as appris sur ce plaisant sujet?
— Sire, ayant d'aventure rencontré Caillette, sorti des prisons du Châtelet, j'ai voulu qu'il conlirniàt la vérité de mon dire.
— Pour Dieu! parle et viens au fait : loin des ambages et détours!
— Sire, sachez que celle-la que de nuit avez trouvée gisante en la jilace de Grève n'est autre que madame Diane de Poitiers, épouse de monsieur de Brézé, grand-sénéchal de Normandie, et lille du bon seigneur de Saint- Vallier!
— 0 mauvais sort ! mou amie est élue entre mes ennemis! Hélas ! pauvre fille, dont le père sera mis a mort! ah! pauvre amoureux, cpii causera telle peine à sa dame !
— Ne cuidez point, sire, que je fus mal informé : les bons ou mauvais anges m'ont baillé cette nouvelle, d'une ou d'autre sorte, et en témoignage de quoi, j'interroge Caillette, vous présent, et le somme de répondre tout net sur ces choses.
— Dca ! répliqua François \", avec un coup d'œil de défiance jeté sur l'astrologue : depuis (juand maître Caillette conuail-il celle que lient la tour de Dédains, et que nul n'a vue, fors moi , Triboulel et vous, seigneur Agrippa?
— Sire, (lit Caillette, je la connais bien d'enfance, et fus institué aux bonnes lettres et sciences dans le propre château de Saint- Vallier, en Daupbiné.
— Voire, mon petit, je te porte envie ! s'écria le roi en souitirant. Mais i|ui l'a conlé, sinon messire Agrippa, (pii a plus de langue que de sagesse, comnienl madame de Brézé vint en ma sauvegarde?
— lieKrliilhaijallaliml répondit vivement Agrippa; de tout ceci, je n'ignore un détail , et vous en conterais le menu , sans omission aucune, tel que l'a rapporté mon démon familier; mais toutefois, arrière ces vanités! Caillette peut vous faire le récit «]ui le concerne.
— Sire, continua Caillette , c'est moi-même qui amenai madame Diane de son château d'Anet a Paris, et pour ce faire, j'ai failli aux devoirs de mon olfice , en allant sans votre permission hors de la demeure royale.
— Vraibis! je te pardonne cette grosse désobéissance , te prie, en revanche, de ruer bas ta colère a l'encontre de Triboulet.
— Certes, a votre re(]uête , mon cher sire , je dois remettre a ce méchant la peine de son injure ; mais quant a l'aimer fraternellement , ce serait vertu de cafard, et aussi m'en excuse.
— Or ça, mon fils, énumère les causes qui te tirent mener celte belle au supplice de monsieur son père.
— Sire, dit l'astrologue pour donner "a Caillette le temps de préparer sa réponse, en toutes choses est un i)remier principe, première intelligence, première essence; dans le monde archétype, il y a Jod; dans le inonde intelligent, anima mimdi ; àans le monde céleste, le soleil; dans le monde des éléments, la pierre philosopbale; dans le monde humain, le cœur; dans le monde infernal , Lucifer...
— L'angine serre la gorge au rêvasseux! s'écria François I", qui lui mil la main sur la bouche alin de le faire taire : ce savant universel ne sait répoudre a son écot!
— Sire, reprit Caillette, n'abusez pas de mou franc-parler, cl plutôt aidez-moi à sortir de cet ennui et mésaventure. Je vous ai dit comme, depuis mon enfance, j'honore et révère monseigneur de Saint-Vallier, et pareillement madame sa fille; or, voyant que ce trop malheureux vieillard serait condamné et mis a mort sans que madame Diane en eût avis, je délibérai partir seul et à l'emblée, ce que je lis en votre absence. Arrivé au château d'Anel, je sollicitai madile dame de tout employer afin de secourir son noble père : elle osa donc en ma compagnie venir à Paris, où séjourne monsieur de Brézé, son tyrannique époux; car elle souhaitait, malgré que vous fussiez a Blois, invoquer votre merci a deux genoux...
— Foi de gentilhomme! mon ami, c'est à moi qu'il appartient de la
prier, à deux genoux, d'amoureuse raerei. Finalement , d'où résulla le bel abandon de cette déesse ?
— Sans doute, elle s'enfuit a la désespérade du logis qui la tenait; et, durant qu'aux prisons du Châtelet j'étais maugréant ma piteuse destinée, elle vaguait par les rues, en souci de monsieur de Saint- Yallier, jusqu'à ce que, de peur, d'effroi ou d'angoisse, elle chut toute pâmée en la place de Grève.
— C'est ainsi que je la rencontrai, et n'eût été mon secours qui lui vint h propos , elle dormirait d'un somme éternel.
— Parles chérubins, trônes et dominations! s'écria Corneille Agrippa, je sais quel breuvage de mon apotbicairerie la garda de mort assurée... Konobstaut , je dois confesser philosoplialement la vanité de la médecine entre toutes sciences.
— Sire, dit Caillette, vous ave/, généreusement agi, conservant la vie a madame Diane de Poitiers; mais, à mon avis, d'à présent (ju'elle a reprisses sens, ou peu s'en faut, no la retenez plus longtemps en captivité, et ne l'empécliez de travailler 'a la déliviancc de son pauvre pèie.
— Tète de fol ! veux-tu pas qu'à si gentil oiseau je fasse vider sa cage ? Quanta ce qui est du bonhomme Saint-Vallier, je suis bien aise qu'elle s'intrigue à l'absoudre : ce que je consentirais volontiers, n'était un fort et inviolable serment devant la croix de Jésus-Christ.
— Ah ! sire , ayez à mes paroles é-gard : cette dame a senti bien grand effroi de s'éveiller en votre maison inconnue; faites qu'elle soit ailleurs transportée, ou autrement, veuillez que de tout je l'avertisse.
— Nenni, mon cher fol ; je te sais un gré inlîni d'avoir par leurre attiré en mes filets cette féminine proie , et lu en seras royalement guerdonné. Ains, il ne sulHt d'aimer .sans être aimé, et, à celle lin, n'épargnerai-je rien, dùt-il m'en coûter une part de ma couronne. Je complt; (pi'en lo\al serviteur tu t'efforceras de faire (pie l'aimable Diane sente le même dard de Cupido , et m'estime un |)etit à cause de mon grand amour.
— Sire, répliqua Caillette, offensé du rôle qu'on attendait de lui, ce vilain emploi n'est point mon fait, et, sur ce point , n'envierai-je onc Triboulet : c'est son profit que ce tripot galant ; mais pour ma vie, je ne voudrais violenter le cœur d'aucune, et davantage celui de madame Diane.
— Assurément, je t'approuve, mon lils, et n'ordonnerais de toi rien qui te fit rougir; mais pense qu'eu cette occasion j'entends que mes dignité et titre de roi soient mis sous le boisseau, et pour lors, serai monsieur de Valois, sans plus, par-devant cette chère dame. Or donc, promets den'éclaircir point le mystère, et je le jtréférerai à ton frère Triboulet, en sorte que lu resteras au service d'icclle.
— Certes, pour or ni pour argent, je ne quitterais cet honneur; c'est pourcpioi votre feinte n'encourt nul risque de nui discrétion ; mais...
— Sclied harschcmolli schartacliam! interromjiit Agrippa , qui craignait une nouvelle imprudence de sou élève; j'ai ouï un aboiement de Monsieur, mon chien noir, et l'heure approche où la dame de Brézé va s'éveiller eu sursaut.
— C'a , messieurs, je marche devant , dit Fran<;ois I"; voyez à me suivre au plus près !
Pendant que le roi, imi)atient de recueillir les premiers regards de Diane, s'empressait d'arriver à la tour de Dédains, Agrippa gourmandait la faiblesse de Caillette, qui avait profité si mal des instructions qu'on lui avait données ; mais Caillette , sans réjwndre "a ces justes et amicales réprimandes, s'appuya contre un tronc d'arbre , et commença des lamentations qu'il accompagnait de larmes abondantes :
« Dieu! suis-je pas le plus misérable des hommes! A (pioi bon vivre, pour de mille morts mourir ! 0 ma dame et maîtresse! 0 Diane ! pounjuoi suis-je fol en titre d'ollice? pourquoi est-il roi? Mon |)èrc se pendit pour ce qu'il n'était point assez fol : ainsi ferai-je pour l'être trop!
— Mekha hctarsisim hodhernah schenhakim '. répondit Agrippa; est-ce d'un homme ou d'un enfant, cette lâche douleur? Vraiment, mon bienaimé fils, je puis te reconforter par une bonne assurance que monsieur de Saint-Vallier n'aura de mal que la peur...
— Sur mon âme! maître , le roi y est allé! »
A ces mots. Caillette, dont les idées avaient changé de cours, s'élanc^a sur les traces de François I", qu'il eut bientôt rejoint, et Corneille Agrippa les suivit h distance, sans doubler le pas, en faisant une moue plus maussade qu'a l'ordinaire.
Le roi, entrant dans la salie basse de la tour, ne prit pas garde aux caresses que dame Malon prodiguait a Triboulet, tous deux assis près du chaufl'e-doux; il monta l'escalier 'a vis , dont les degrés de bois gémissaient sous lui, et précédant Caillette, dont tous les mouvements semblaient réglés sur les siens, il se trouva sur l'étroit palier de la chambre où reposait Diane ; mais la porte était fermée 'a double tour, et la clef hors de la serrure.
« Par le saint nom!... murmura François I"; foi de gentilhomme! veuxje dire, le diable ou Agrippa, pour me nuire, inventa de clore cette porte.
— Sire, reprit Caillette, madame Diane de Poitiers est-elle dormant au dedans?
— Oni-dà; mais, suivant le propos de messire l'astrologue, elle serait bien éveillée 'a celte heure.
— Alors, faute de clof, je vais forcer la porte; aussi bien, Diane pourrait expirer d'épouvante de se voir enfermée ici. »
Caillette ne donna pas au roi le loisir de répondre, et, d'un vigoureux coup d'épaule, jetant la porte a demi brisée bors des gonds , il se précipita le premier dans la cbambre.
Diane s'éveilla en criant au bruit; elle se leva sur son séant, ouvrit des yeux tout grands de jteur, et ne fut pas entièrement rassurée 'a l'apparition de Caillette, (pii, d'un seul bond, vint tomber à genoux au chevet du lit.
Il Madame, disait-il avec expansion, vous cuidanl perdue, j'appelais la douce mort , et n'espérais vous retrouver au lieu où vous êtes !
— Mon petit Caillette, disait Diane en cherchant 'a se rassurer, j'ai songé longuement, m'est avis, et le réveil n'a pas tout elfacé lesdits songes.
— Ma chère dame , le Seigneur Dieu vous a rangée sous ma conduite; si quebjue encombre vous fût advenu, comme je me serais puni de ma négligence!
— Et monseigneur mon père? en avez nouvelles quelconques? l'arrêt fut-il prononcé? A (juand verrai-je monsieur de Saint-Vallier?
— Madame , dit Kran(;ois I", qui prit la parole pour faire acte de présence, dis[)0sez îi [daisir de ce logis et de vos serviteurs indignes.
— Merci de moi! répliqua-t-clle, tout émue d'avoir rencontré les regards ardents de l'inconnu, Caillette, en quel endroit suis-je présentement? quel est ce beau seigneur?
— Madame, reprit le roi allant au-devant des questions, ne soyez ébahie de ce que vous voyez et entendez : il vous souvient peut-être que de nuit avez erré par les rues et places, au point d'y choir en pâmoison?
— Oui, voici que j'en ai (|uel(]ue remembrance ; j'étais fort en peine de monseigneur mon père qu'on devait mettre Ix la (pieslion, et je sortis de la maison où j'avais domicile, i)Our m'elforcer de le voir, aussi pour voir le roi et lui crier grâce.... puis, il ne me souvient du demeurant.
— Eh bien! vous gisiez dessus le pavé, sans pouls, ni voix, lorsque je vous rencontrai devers la mi-nuit, et je vous lis porter quasi morte en mon hôtel des faubourgs, avant de connaître encore quelle vous étiez; ains je l'appris bientôt après de Caillette, mon ami, qui ne fut pas plus aise que moi de vous savoir saine et sauve.
— C'est insigne charité, monseigneur; et, d'avance, je me fais garante de la reconnaissance de mon père, cpii est le seigneur de Saint- Vallier, et de monsieur de Brézé, comte de .Maulevrier, grand-sénéchal de Normandie...
— Oh! madame, ajouta Caillette avec amertume, attendez pour les remerciements, et monsieur de Valois taxera le prix de ses services, qui lui fructifieront au centuple!
— Monseigneur a nom monsieur de Valois? reprit Diane en souriant, tandis que le roi menaçait Caillette par un froncement de sourcil ; cette chambre tant richement ornée annonce un seigneur des plus hauts de la cour; néanmoins je n'ai oui parler d'aucun portant le nom de Valois, depuis que le comte d'Angoulême, qui était duc de Valois, devint roi de France.
— Madame, objecta Caillette , monsieur de Valois, ci-présent, issu de cette même famille, est, ce dit-on, un des proches amis du roi régnant.
— En tel cas, s'écria Diane, je reprends espoir de sauver monsieur mon honoré père !
— Hélas! madame, répondit François I". »
Tout à coup parut Corneille Agrippa <pii, le visage renfrogné, les lèvres pâles de colère, les mains cachées sous les plis de sa robe, lit trois pas dans la chambre, et proféra d'un accent sépulcral cette imprécation en hébreu :
« Taphthartharal !
— 0 mon Seigneur Dieu ! s'écria Diane, elfrayée de la singulière figure d'Agrippa, qui est-ce? il me semble avoir jii \u ce personnage autre part : on cuiderait Minos, juge des enfers.
— N'ayez crainte, ma chère dame, reprit le n»i qui s'empressa de la rassurer : c'est le non trop célèbre médecin, docteur en droit, astrologue, Corueille Agrippa, de Nettesheym. Son art soit béni, puisqu'il a pris cure de votre inappréciable santé!
— Nachiel soialh! réjiliqua celui-ci, dont la moue augmentait a vue d'oîil; soit astrologue ou médecin qui voudra! j'estime l'astrologie autant que la médecine, et toutes deux moins que rien : il en est comme des neiges de l'autre an. Mais toutefois je me plains, à raison, de ce que, malgré mes ordonnances, madame fut éveillée avant que je vinsse, et ce, en péril d'apoplexie, épilepsie, folie et mort subite.
— Sur ta tête 'a poils roux! se récria le roi, si pareil accident avait lieu, maître sorcier, tu serais vitement mis en charbons et cendre, foi de gentilhomme !
— Monseigneur, dit Diane avec un sourire propre a désarmer le plus terrible courroux , ne rancunez pas cet illustre docteur, qui tantôt me guérit par la puissance de sa panacée, lorsque je cuidais rendre l'àme.
— Je jure ma vie, belle dame, se récria François I", (lui oubliait Agrippa
pour contempler Diane avec amour, qu'il n'est et ne peut être divinité féminine plus digne d'adoration !
— Monsieur, répondit Diane rougissant de modestie, si vous avez l'heur de voir en face le roi notre sire, puisse-t-il octroyer à une fille désolée la grâce de visiter son père en prison ! L'espoir me persuade que j'obtiendrai cette insigne faveur par vous mieux que je ne pourrais faire par moi-même.
— Certes, madame, vous auriez en vos yeux seuls force et autorité contre empereur et roi. Je ne m'oppose aucunemeiU a ce que vous alliez auprès de monsieur de Saint-Vallier.
— Oui-dà, monseigneur, je vous en serai moult obligée, tant que vivrai ; mais le plus tôt est le plus nécessaire, et si point ne l'accole , je sens que mou esprit s'en va hors de mon corps; car cejourd'hui on le juge il mort...
— Mensonges que cela ! répondit le roi qui pâlit et rougit tour 'a tour de trouble et de dépit en regardant Caillette; je voudrais, pour un peu, savoir qui vous instruisit à faux, et je remontrerais a ce baveur comme quoi langue éventée vaut oreilles coupées. »
Caillette , à qui s'adressait cette menace , l'écouta sans baisser les yeux, et les traits paisibles de son visage ne témoignèrent i)as la plus légère émotion.
En même temps, Tiiboulet, annonçant au son des grelots qu'il avait repris son costume de fou, entra d'un pas saiilillaut, lit une cabriole grotesque, et agita sa marotte comme un sre|)tie; ensuite il se dirigea vers P'rançois I", et lui dit a voix basse que les princes, ducs et pairs étaient réunis pour l'accompagner au lit-de-justice. Le roi répondit à cette nouvelle par un geste d'impatience.
« Vrail s'écria Diane avec un naïf enfantillage mélangé de coquetterie, n'est-ce point la un frère de Caillette, j'<'nten(ls un fol en titre d'ollice royal, vêtu d'habits de cérémonie?
— Vous l'entendez bien, ma princesse, dit le roi; et si ces attributs de folie ne vous déplaisent, j'ordonnerai que Caillette s'en aille revêtir la livrée de sa charge.
— N'en faites rien, monsieur mon maître, reprit Caillette du ton de la prière; mon bel accoutrement est tant gâté de trous et de taches, que j'aurais vergogne de le porter devant madame de Poitiers, de laquelle je suis serviteur d'enfance.
— Oui, mon petit ami, continua Diane; ce que j'en disais n'était que par ris, et sais-je bien t|u'il vous en coule d'être accommodé de la sorte;
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or, je me suis mainte fois repenlie de vous avoir soilicilé d'eiitivr an service (In roi...
— Ça, madame, interrompit François I", vous souvient-il d'avoir jamais \u le roi , qui ne vous vil nulle part, certainement, avant ce jour ?
— Oui et non, répondrai-je ; car, lorsque ce bon sire fut parrain du fils de monseigneur de Bourbon, je séjournai ii Moulins durant le triomphe des fêtes, et monsieur de Bré/.é, mon époux, lit de telle façon (jue je n'aitprocliai de la personne du roi et ne le vis que de loin au baptême; a peine ai-je discerné sa gracieuse physionomie, qui ressemblait un tantinet à la vôtre, m'est avis.
— Foi de gentilhomme ! le roi, s'il vous voyait, aurait bouleau cœur de ne vous avoir remarquée en cette foule, où vous étiez sans doute plus étincelante que Luna parmi les étoiles. La faute en fut a ce jaloux de Brézé, qui voulait vous celer à tous les regards, et vous ôter l'honneur d'être la plus belle...
— En temps que ce propos dure à ma plaisance, s'écria-l-eiic tout à coup changeant de ton cl de couleur, mon pauvre père subit la question ordinaire et extraordinaire!
— Ce ne sera point , fui de gentilhomme ! dit le roi, qui se répondait à lui-même, et qui retint doucement Diane déjîi levée pour sortir. Mais demeurez en ce logis, lequel est plus votre (jue mien, afin de rasseoir vos esprits tout émus.
— Hochma Binach! ajouta docloralement Agrippa, qui avait consulté le pouls de Diane ; madame, je veux être un cerf sans cornes ou un chien sans queue, si vous n'avez les fièvres quartaines : donc, ne vous levez hors du lit , et buvez de la tisane h force.
— Messire, reprit-elle avec fermeté, la Faculté entière ne parviendrait à vaincre l'idée qui me tient de voir mon père; et, pour ce faire, rien ne me semblera trop chaud ni trop pesant : j'emploierai argent , prières , pleurs et cris ; cette vue bienheurée sera plus profitable h ma santé et longue vie que drogues et juleps; parlant, il me peine fort d'attendre.
— Aussi, vous n'attendrez guère, madame, répliqua respectueusement François I", et le roi n'aura garde, je vous aflie, d'allliger d'un refus celle qu'il souhaiterait contenter 'a tout prix. Je vous prie de rester en ce séjour, par vous seule habité, au(juel vous commanderez ainsi et plus droilemenl qu'en votre château d'Anet.
— Oui bien , et merci vous dis , monseigneur : cette demeure m'agrée mieux que la maison du grelFier-criminel, ce maître ivrogne qui de sa main écrivit la sentence de mon pauvre père; ains, ici aurais-je aucune femme pour compagnie?...
— J'y ai songé par avance, très-chère dame, et voici la gouvernanle de ma propre sœur, qui réside présentement en ses terres de Valois. Damoiselle Nicole vous servira en toute affection. »
La gredière, qui avait eu le temps de renouveler ses charmes par tous les mystères d'une toilette recherchée, parut dans la chanihre; sa beauté fardée et sa coquetterie eurent tout a perdre d'une comparaison avec l'éclatante et naïve beauté de Diane. Néanmoins, elle considéra, en souriant de dépit, cette rivale préférée, comme pour découvrir en elle quelques défauts; mais un regard sévère du roi fit , h ce sourire ironicpie , succéder un air prévenant et soumis.
— Damoiselle Nicole, lui dit-il, aimez et servez madame, comme si elle était m» sœur. Enfin, plaisant à elle, vous me plairez par la et sur toutes choses.
— Monseigneur, reprit Diane timidement, pointue mérite les soins que je vous cause, et, malgré le plaisir que l'on sent a votre entretien, j'ai regret au temps perdu sans voir monsieur mon père, duquel l'arrêt est iniquement prononcé.
— Dieu vousgard"! ma chère dame; je m'en vais conter votre cas au roi, qui n'y sera moins intéressé que moi-même, je vous jure. Viens ça, Caillette, et toi, Triboulet?
— Oh ! monseigneur, s'écria Diane, ne séparez pas de ma personne mon ancien serviteur Caillette, letiuel j'envie au roi, tant il est aimable , complaisant et accompli de tout point.
— Foi de gentilhomme ! reprit Frani^ois 1", je n'avais jusqu'alors désiré la fortune de messire le fol ! »
Caillette, retiré dans le coin le plus obscur de la salle, et appuyé contre un meuble incrusté de nacre et de coquillages, regardait fixement Diane, ctparaissaitétranger a ce qui se passait autour de lui. Il ne bougea pas 'a l'appel du roi, comme s'il n'eût rien entendu dans la muette et mélancoli- (|ue contemplation dont il s'enivrait.
Mais les paroles de Diane l'avaient lrap|ié dans l'âme, et deux larmes furtives débordaient de ses paupières ainsi ([ued'un vase trop plein; il tressaillit et courut mettre un genou en terre devant Diane, qui lui tendit la main avec un sourire caressant : il faillit mourir de joie en approchant de sa bouche brûlante celte blanche main qu'on lui offrait "a baiser.
« Monseigneur, dit-elle au roi en rougissant des transports de Caillette qu'elle n'avait jmurtant pas compris, ne vous étonnez de cette grande amitié : elle est de même âge (jne nous sommes.
— Plaise 'a Dieu ! dit François I", qui avait rougi de surprise et de dépit; je cuidais que vous vouliez armer Caillette votre chevalier ! »
LES DFAX FOUS. 95
Celui-ci se releva lenlenieul et en silence, lança an roi nn regard de reproclie, et reconiniema de eonlenipier IHane avec une tendre mélancolie. François 1" salua encore une fois sa Itelle captive, et, la confiant, bien à regret, aux soins réunis de Corneille Agrippa, de dame Malon et de Caillette, il redescendit en soupirant dans la salle basse, suivi de ses deux bouffons , qui n'avaient de commun entre eux qu'une haine irréconciliable l'un pour l'autre.
(I Caillette, dit le roi en retroussant la pointe de sa barbe, je te laisse la charge de garder madame Diane la belle : lu seras maitre suprême en tout Dédains, et j'entends qu'un ciiacun soit soumis à tes commandements.
— Sire, reprit avec aigreur Triboulel, ce malin vous me parlâtes de même sorte en me remettant semblable charge : or, il m'importe de savoir si j'ai forfait, que vous m'otez la poire de la main et le morceau du bec.
— A quelles lins, sire, répliqua Caillette, m'octioyez-vous le gouvernement du labyrinthe, que nul ne fréquente, sinon l'âme de feu Jacques Coctier, médecin du roi Louis onzième?
— Foi de gentilhomme! s'écria François 1", quand l'oiselet entre dans la cage, n'est-ce pas raison de clore l'issue, alin qu'il ne s'envole? ainsi faut-il que ce gentil oiseau féminin soit eucagé et serré de si étroite façon, qu'il ne se puisse enfuir.
— Dieu vous entende , sire ! N'est-il pas mieux d'avertir monsieur le grand-sénéchal de iNorniandie ([ue madame son épouse est arrivée ?
— Au diable l'avis et l'avertisseur ! Non, mon lils; je suis si plein d'aise de posséder cette dame, que pour une part de mon royaume ne voudrais la rendre telle que l'ai prise ! J'ai toute confiance en toi, qui la connais dès avant son fâcheux mariage : je te prie donc de l'efforcer à ce qu'elle m'aime sous le déguisement de M. de Valois.
— Sire, répondit Tribouleten se cachant i)res(iue derrière le roi comme dans un fort, est-il d'un fol ou d'un sage de lier son or aux voleurs, sa vie aux tueurs, et sa femme aux ravisseurs?
— Impudent bouffon ! cria Caillette, qui le menaça du poing, garde que d'un seul coup je ne solde tous tes comptes, vieux et nouveaux !
— Foi de genlilhomme! interrompit François 1" en riant, quelle ardeur martiale vous tient l'un et l'autre ? Or c'a, on m'a conté , Caillette , que tantôt tu mis flamberge au vent contre ton frère et compagnon Triboulel?
— Sire, jusques a quand ce singe pervers s'inlriguera-t-il pour mêler de l'eau a mon vin, de l'ennui à ma liesse, de l'ivraie à mon blé, et des pleurs à mes ris? Hélas ! il a fait pis que me rendre captif en un cachot noir et puant ! Vite , pour le réjouir, ordonnez que je quitte les housseaux et me couche vivant dedans la tombe !
— Maiigrehieu ! dit le roi avec imiiatience, on établi! plus dillicilemeiU une bonne paix entre deux maîtres l'ois qu'entre le roi et l'empereur. Trêve ! En cas d'un dilï'érend 'a vider , messieurs , je vous octroie droit et licence de combattre au champ clos de mou hôtel des Tournelles, et tous deux armés, bonnet 'a grelots en tète , avec cuirasse et bouclier de feurre , épée de bois et lance de roseau
— Sire, répliqua lièremeut Caillette, j'ai le cœur aussi ferme et hardi que personne au monde, et la main mieux faite pour tenir arme ou bâton de guerre que marotte ou cornemuse; donc, partout, je suis homme a présenter le gage de bataille envers et contre qui me portera nuisance et fera afl'ront.
— IJien dit cela, mon cher fils ! repartit le roi avec satisfaction ; la vraie noblesse est plutôt dans le courage que dans le sang, et tout lâche démontre assez qu'il est de basse origine, j'en prends à témoin les dames, (]ui n'estiment que les vaillants.
— Mon cousin, reprit Triboulet avec une grimace dédaigneuse, si tous avaient les qualités nécessaires au roi, Votre Majesté aurait faute d'un fol; c'est pourquoi demeurons chacun en notre état. Quant a mon ami Caillette , volontiers lui donnerai-je le baiser de Judas.
— Loin, méchant infâme ! dit Caillette, qui l'empêcha d'approcher en faisant mine de le mal recevoir; le respect que commande le roi notre sire me prescrit le pardon des injures, et désormais point ne dégainerai l'épée contre toi ; mais avise à cesser de faire rage , ou je te romprai les dents, et plus lu ne mordras onc de ton vivant !
— Saint Satanas ! murmura Triboulet écumant de colère , beau damoiseau, avise k n'être point semblable à la vessie gonflée de vent, qu'une piqûre d'épingle fait évanouir ! Ainsi j'acceitte, par cartel , duel et combat à outrance; adresse vaut prouesse.
— Foi de gentilhomme ! interrompit le roi , ces estafilades de paroles m'ennuient; car la langue, si Une soit-elle, blesse 'a mort, sans tirer goutte de sang. Ça, Triboulet, obéis céans à ton seigneur Caillette, qui est mon premier fol en titre d'oflice ; autrement le roi des ribauds , gouverneur de messieurs mes fols, singes et petits domestiques, te fustigera et ornera ton chef d'un heaume de papier.
— Oui-d'a, j'obéirai comme bien il faut, répondit Triboulet d'une voix étouffée, mais de ce me vengerai queUpie jour! la fin du momie viendra plutôt que la fin démon ressentiment : après quoi, verges d'entrer eu danse ! »
Caillette regardait eu pitié les grimaces impuissantes de son faible ennemi , que François T" avait fait taire , et qui continuait la guerre par une
pantomime injiirienso. Caillotlo ne vit plus rien dès qu'il se fut remis a penser ii Diane.
Cependant le roi , s'étant assis devant une table , sur laquelle était encore tout ce qui la veille lui servait a écrire les vers du châtelain de Coucy, déchira d'un manuscrit un feuillet de vélin blanc, et traça l'ordre suivant :
« Moi, le roi de France , par la grâce de Dieu , voulons et ordonnons que, ces présentes vues et mon seing reconnu , obéissance soit faite au porteur d'icelles lettres de même qu"a ma personne royale.
« François. »
Il déposa ce parchemin dans les mains de Caillette, qui le reçut, comme un criminel recevrait son arrêt, frappé de silence et d'immobilité.
<c Mon ami, lui dit le roi avec un ton alTable, cette pancarte est de meilleur usage que le rameau d'or, célébré danS l'Enéide de Viigile ; car avec le secours de ce talisman, tu dompterais Cerherus, Furies, Euménides, et, qui pis est, geôliers, huissiers et sergents. Tâche de n'en abuser pas, et ne décèle qui te l'a donné !
— Sire, mon beau cousin, s'écria Triboulet, dont la bonne humeur avait repris son équilibre, voici vêpres sonnant aux paroisses ; n'avez-vous pas affaire, environ deux heures de relevée, au palais pour votre lit-de-justice ? il s'agit de votre beau serment sur le crucilix et la vraie croix !
— Hélas! soupira le roi, maintenant voudrais-je être déjà revenu!... Caillette, ne t'endors auprès de Diane, comme lit Argus aux cent yeux dans la fable, et, sans toutefois déclarer quel je suis, persuade-la de m'aimer. »
Caillette ne répondit qu'en baissant la tête pour cacher ses larmes, et se sentit un peu soulagé lorsqu'il vit François I" s'éloigner avec Triboulet dans les allées du labyrinthe.
Il était resté immobile a la même place, et tenait encore a la main l'ordre écrit du roi : il s'éveilla comme en sursaut, parce qu'il se sentit pincer le bout de l'oreille, et entendit l'accent magistral de Corneille Agrippa.
" Petit, lui disait celui-ci, le portrait de madame d'Angoulême , que j'ai rencontré des yeux en la salle d'en haut, m'a révoqué en mémoire ce que j'omis tantôt de t'annoncer de sa part (ce ne sont mensonges ni vanité) : elle te convie de la venir voir, pour deviser seul a seule avec elle en bonne étrenne
— Foin ! je n'en ai le désir ni le pouvoir, d'autant que je n'attendis jusqu'à ce pour élire une dame plus belle cent millions de fois et plus jeune aussi.
— Par le Dieu d'Isaac et Jacob! crains-tu pas ([u'eile fasse de toi de même que madame Putiphar voulut faire de Joseph?
— Oiii-dii, i't'viti*, n'\ allant pas, tino mon manteau lui domenre on la main ! »
En prononçant ces mots, il sourit avec amertume, salua l'astrologue d'un signe de tète, essuya deux sillons de larmes le long de ses joues, et, pliant le précieux parchemin qu'il glissa dans son pourpoint, il monta rapidement à la chambre où Diane se trouvait sous la garde de dame Malon.
François I" retourna plusieurs fois sur ses pas pour observer encore la petite fenêtre, aux vitraux de laquelle son imagination d'amant lui montrait l'ombre d'une vague ligure de femme; Triboulet , en marchant derrière le roi, riait tout bas de ses propres pensées, et méditait une nouvelle méchanceté contre Caillette.
Au sortir de Dédains, François I" défendit avec de terribles menaces, aux archers qui gardaient la porte, de laisser pénétrer dans l'enceinte du labyrinthe personne autre que Caillette, Triboulet et Agrippa.
<i Sire, dit en tremblant le chef de ces archers, voilà que madame d'Angoidême s'en est venue poin" entrer céans, comme d'ordinaire, et n'a pu passer outre selon votre ordre exprès; en sinte ipie, tout irée de ce qu'on lui fermait la porte , elle enverra des gens pour nous pendre.
— Foi de gentilhomme! reprit le roi, si vous livrez passage a quelqu'un, je vous promets pareillement une plaisante danse entre le ciel et la terre. »
Ces pauvres soudards , stupéfiés de l'alternative périlleuse où le hasard les avait placés, crurent avoir déjh une double corde au cou , et s'inclinèrent respectueusement avec une résignation jjassive.
Le roi, traversante galerie des Courges, pour monter à cheval et aller au lil-de-justicedu Parlement, rencontra sa femme, Claude de France, qui se rendait à vèpre.s accompagnée de ses enfants et des dames de sa maison.
Celte reine, avec un esprit médiocre, une ligure commune, et des inlirmités qui la faisaient boiter, possédait une angélique douceur et une bonté capable de compenser tant de défauts naturels, et même de tenir lieu de tontes les plus brillantes (jualilés.
La duchesse d'Angoulème, sa belle-mère, la maltraitait fort, et pourtant, dans son Journal, elle se vante d'avoir conduil sa bru honorableineul et amiabirment; le roi, son mari, la respectait, mais, ne l'aimant pas, il la fréquentait peu , et avait soin qu'elle fût toujours occupée par une grossesse ou par des couches, pour être moins gêné lui-même dans ses galanteries : la dévotion consolait madame Claude de l'indifférence de son mari et des duus traitements de Louise de Savoie.
Par une singulière contradiction, bien cpie celle pauvre jirincfsse fût tout 'a fait étrangère au gouvernement du royaume, elle mettait sa gloire à se montrer partout et à tout propos avec ses alours de reine. Ce jour-là,
LES DEIX FOIS. 99
comme au jour de sou sacre, elle portait une cotte de tissu d'argent, un surcol d'hermine, une coifîe de salin blanc, brodée de pierreries, et un manteau de velours bleu fleurdelisé.
A ses côtés marchaient ses enfants en bas âge, !ous mesquinement habillés, a cause de l'état d'abandon et de dénùnient qu'on lui faisait souffrir à elle-même : l'alné, Fram^'ois, qui mourut empoi.onné à Lyon, donnait la main a sa petite sœur SFadeleiue, qui fut mariée à Jacques V, roi d'Ecosse; Charles, duc d'Orléans, était mené par sa sœur Charlotte, et le petit Henri, qui fui roi de France, successeur de son père, folâtrait et courait en avant , imitant le trot d'un cheval et l'allure d'un cavalier.
François I" voulut se détourner a l'approche de ce cortège de famille; mais le pelil Henri, qui l'avait aperçu, le força, par des cris joyeux, de s'arrêter un monienl, cl courut lui giimper aux jambes pour alleindre le poignard à sa ceinture.
La reine se dirigea vers son mari ; avec une [larole douce et nu air affectueux :
<i Sire, lui dit-elle, le Seigneur Jésus-Cbrisl soil loué de ce que je vous revois bien el mieux portant ! Voici que je vais célébrer votre retour en oraisons; mais dites, comment avez-vous fait el parachevé ce bienfaisant voyage? cependant vos fils et filles , comme voyez , onl crû en force de corps et bonne discipline : votre petit Henriol va loul a l'heure être retiré des mains de ses nourrices et gouvernantes, el ii l'exemple paternel, selon son amour des armes, il deviei'.dra le premier chevalier français.
— Dieu vous gard', madame! dit le roi en continuanl sa roule : la cour, les princes, ducs et pairs sont assemblés, el c'est moi seul qu'on altend. — Fi ! la déplaisante chose qu'une prude femme ! » pensa-l-il en lui-même. ijl^