‹ Les deux fousChapitre 19 sur 28 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Fi'licité , que des prisons niimbreiise , Sollicilée est de prison lunbreiise :

Til ne vil plus qu'en esil ieni , odenx , S'il ne \(\\ plus le jour biillanl aux cienh , El comme unj; mori soubz la profonde lame, Esl homme niori , hélas ! m fond de l'ame.

Coiimlalious équivocquées.

Lorsque Caillelle ronionta dans la cliambic où Diane, avec le secours (le (lame Maloii, donnail les preiniers soins ii sa toilelle ondonimagt'-e par les évéuemenls de la nuit, il avait l'air si consterné et le visage si défait, qu'on ne pouvait qu'augurer une mauvaise nouvelle.

(( Mon ami, s'écria madame de Brézé, effrayée de ce qu'elle allait apprendre, verrai-jepas monseigneur mon père? ou bien son arrêt s'en vat-il s'exécuter?

— Oh! non pas, madame, reprit Caillette en soupirant; voire, j'ai bonne idée de la réussite du procès : en attendant, je tiens en main de quoi vous ouvrir l'entrée de la Conciergerie, le grand chien infernal Cerl)érus gardàt-il la porte des prisons.

— Vile, allons-y, vu la grande in(iuiétude qui me poind. Certainement monsieur de Valois est un honn(''te seigneur (pie j'estime tant et plus, ajouta-t-elle eu se mirant avec complaisance; son gracieux personnage m'agréa de prime abord , et son pouvoir passe encore ses promesses.

— C'est bien dit, madame, que vous l'aimez ja de première vue, et après meilleure connaissance, vous mettrez en oubli tout le reste, Caillette y compris!

— Non ferai, je l'atteste : par votre zèle et (h'-volion a mon service, vous avez gagné en mon amitié autant (pi'il faut pour rendre content le plus difficile, et tel sera toujours.

— C'est beaucoup, ma chère dame, et toutefois n'est-ce rien qu'amitié! »

Diane, dont la beauté devait un nouvel éclat aux mains habiles de dame Malon, était impatiente de proliter d'un ordre du roi qu'un caprice pouvait révoquer sur-le-champ ; elle témoigna si vivement son désir à Caillette, elle le pressa de tant d'instances, que celui-ci n'eut pas le courage

d'attendre jusqu'au soir, ainsi que François I" le lui avait ordonné; il sortit un instant, et revint avertir madame de Brézé qu'il était prêt à l'accompagner jusqu'au bout du monde. A ces mots , un sourire de joie brilla sur les traits encore pâles de Diane, qui oH'rit la main à son guide : Caillette s'en empara impétueusement, et la sienne, qui tremblait de bonheur, devint glacée.

Il Mon petit, lui demanda Diane ou le regardant avec intérêt, trembles-tu pas de fièvre? Sans doute, le froid de la nuit changea le cours de ta bonne santé.

— Oh! non, madame, répondit Caillette , qui appuyait le bras sur son coeur pour l'empêcher de battre si fort; serais-je goutteux et paralytique, il n'y paraîtrait point, a cette heure fortunée que je suis votre chevalier servant.

— Ton contentement s'accroîtra quand monsieur de Saint- Vallier sera, par le roi, reçu a merci et absous; car justice ne veut pas qu'il meure. »

Caillette garda le silence, comme si l'une et l'autre alternatives lui semblaient également fatales, et peut-être aurait-il préféré le supplice de M. de Saint-Vallier 'a sa grâce trop chèrement achetée.

Il engagea madame de Brézé a s'envelopper d'une ample cape de drap de soie brun, qu'il était allé chercher pour elle, et la conduisit, ainsi cachée aux regards indiscrets, jusqu'à la porte qui s'ouvrait de plain-pied sur la rue Saint-Antoine : une litière ornée de peintures et fermée de courtines de taffetas bleu les attendait.

Diane, étonnée de la richesse de cette litière, y monta d'après l'invitation réitérée de Caillette, qui se plaça en frémissant de joie à côté d'elle ; et la voiture, où n'arrivaient que le bruit des objets extérieurs et un jour bleuâtre à travers les rideaux bleus, se remit en mouvement selon le pas mesuré des deux chevaux blancs qui la portaient a brancards. Durant la route, qui fut longue à cause des embarras de foule et de charrois par les rues étroites, Diane parla sans cesse de son père qu'elle allait revoir, et le souvenir de M. de Valois ne se mêla qu'une fois à sa pensée.

« Certainement, dit-elle, M. de Valois, qui tient tel empire sur le roi notre sire, est connu de mon très-honoré père? »

Caillette, dont les yeux étaient tournés vers Diane comme la boussole vers le pôle, tressaillit 'a ces paroles, secoua la tête, essuya deux larmes le long de ses joues; puis, levant le coin du rideau, il indiqua du doigt la grosse tour carrée du Palais , remarquable entre les tourelles et les aiguilles qui surmontaient cet antique monument :

Il Voyez , madame , dit-il d'une voix tremblante : la prison de monseigneur votre père n'est pas bâtie de papier ni close d'une toile d'araignée!

— Oh ! je le vois lui-même aux barreaux d'une fenêtre, s'écria Diane presque défaillante; voici reluire au soleil son collier de l'ordre! »

La litière entra sous une voûte liasse du Palais : Caillette descendit le premier et jiréseula la main à sa compatine , qui s'élança légèrement 'a terre.

Le cœur de Diane battait jdus vite : cUc (Hait si près de son père ! le cœur de Caillette battait aussi avec forc(^ : il était si près de Diane! il touchait sa main, il entendait sa voix, il respirait son haleine, il s'enivrait de sa vue.

« Mon ami, lui dit Diane s'arrctant tout h coup dans un passage obscur, est-ce pas vous ou moi qui mène l'autre? m'est avis que nous sommes égarés en cet enfer auquel il ne manque rien, sinon le Styx et la barque k Caron.

— De vrai, et m'en excuse, madame, repartit Caillette, je marchais à l'aventure, comme on fait en rêve, sans savoir où aller et venir... 0 Dieu! n'ai-je plus ma saine raison ! »

Un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres, cl la ligure rébaibative d'un geôlier qui tenait une lanterne effraya Diane a la faire reculer en arrière.

«Madame, dit cet homme avec une rudesse resiieclueuse , êtes-vous plaignante, partie ou accusée? toute affaire civile est ajournée ii cause de la solennité du lit-de-justice, et l'entrée du Palais n'admet ce jourd'hui que princes et seigneurs, présidents et conseillers, maîtres des requêtes et avocats : donc , retirez-vous.

— Compère, répliqua Caillette en tirant de sa poche le parchemin écrit et signé par François l", savez-vous lire l'écriture, et avez-vous connaissance du seing royal ?

— Par les oiseaux de Sainl-Pris ! monseigneur, répondit le geôlier en saluant le parchemin qu'il lit semblant de lire à la clarté de sa lanterne, commandez-nous a votre guise, et dites ce qu'il faut faire?

— Rien ou peu de chose : introduire madame ci-présente en la prison de messire Jean de Poitiers, comte de Saint-Vallier.

— Oui, et le plus tôt qu'il se pourra, ajouta Diane; moyennant quoi, serez moult payé de votre assistance.

— 0 la mauvaise aubaine ! répétait douloureusement le geôlier. Que dira monseigneur le premier président, si j'enfreins son ordre concernant les gentilshommes de monsieur de Bourbon ?

— Maître sot, répondit Caillette, as-tu moins de révérence à l'ordre du roi de France ?

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— Dépêchez, l)on lioninic, ajouta Diane qui avait liàte d'embrasser son père : ces six angololsd'or soient i!;arauls de notre honnête intention.

— Ça , venez ! leur dit en marchant le geôlier, qui ne s'était pas fait prier pour recevoir raiEjent : vous certiliez que cet écrit m'ordonne d'obéii' de ])ar le roi ? n'abusez pas de ce que je n'ai, de ma vie , rien lu en un missel; la taule vous soit du tout attribuée ! Certes, eussiez-vous perfide dessein, il n'aboutirait (ju'à votre honte et condamnation par-devant le Parlement, ainsi (jue la-haut devant Dieu. Toutefois, je vous aHic, j'aurai l'œil a mon prisonnier, de peur que, s'évadant, il ex|)ose au coup de hache mon chef au lieu du sien ; or, la fuite est impossible. Mais, en tout cas, vous ne voudriez coinmetlre si gros péché, que de jouer la vie d'un père de famille, lequel a chaige de geôliei' héréditaire a la Conciergerie pour tout bien et tout honneur, (h'puis (ju'il est de force à pousser verroux, a fermer cadenas, a remuer chaînes, barres et carcans: cette même charge appartient à mes deux enfants qui n'ont encore barbe au menton.., »

Pendant que ce sombre huissier se livrait "a sa loquacité pour se dédommager du peu d'occasions qu'il avait de l'exercer, il faisait parcourir 'a Diane et à Caillette de vastes galeries aux parois suantes, de longs corridors à mille détours, des escaliers de grès usés par les pas, des cours étouffées entre quatre noires murailles, il ouvrait et refermait des portes massives et toutes retentissantes de fer: a chaque instant, des courants d'air humide saisissaient tout a coup Diane, qui frissonnait de froid et de peur : elle se réfugiait parfois dans les bras de Caillette, où elle respirait plus librement , et le jeune homme était heureux de la serrer contre lui-même.

Auprès de la grand'salle, d'où partait un bruit confus de voix, un homme, (pi'on ne pouvait reconnaître dans ce bouge étroit et ténébreux, eftleura Diane en passant: elle frémit involontairement, et se colla au mur pour éviter ce contact qui lui faisait horreur; quand cet homme eut monté un petit degré conduisant a la Chambre des <lélibérations , elle entendit ces mots prononcés d'un accent sinistre :

<i JS'on, messeigneurs, empêchez (]u'il paraisse a l'appel !

— v'^ainte Vierge et Jésus son tils ! murmura Diane bas a l'oreille de Caillette, est-ce pas la voix de monsieur de Brézé, mon époux ? »

[Is parvinrent entin 'a l'escalier des prisons de la Tour-Carrée, et tandis qu'ils montaient péniblement dans l'obscurité, un son métallique retentit si gémissant que la tour en fut ébranlée, et les échos le prolongèrent de voûtes en voûtes jusqu'au fond des souterrains.

« Mon Dieu ! s'écria Diane écoulant mourir au loin ce bruit étrange , est-ce le sabbat des lutins? la tour s'en va-t-clle choir en ses fondements?

-^Nenni, reprit le geôlier avec un gros rire, c'est le marteau duque[

frappe monsieur le président contre le portail d'airain, aux lins d'appeler l'accusé a la barre de l'audience. A cette heure, cuidé-je, est mandé monsieur de Bourhon, qui n'a garde d'y venir. »

Le geôlier s'arrêta au septième étage, devant un guichet 'a triple serrure, cadenassé et verrouillé, (lu'il ouvrit après de longs efforts.

Dans l'intérieur de la prison, a peine éclairée d'une fenêtre qu'interceptaient des grilles et d'énormes barreaux de fer, Diane jeta un rapide coup d'œil et ne trouva pas ce qu'elle cherchait; mais, a un grave soupir exhalé de l'endroit le plus sombre, elle répondit par un cri perçant, et se précipita toute en larmes au fond du cachot, tandis (jue le ge()lier, posant sa lanterne, s'assit sur le carreau froid, et se mit à manger de bon appétit un morceau de pain bis avec un demi-pan de saucisse. Caillette restait debout à la porte sans faire un mouvement, de peur de troubler l'attendrissant spectacle qui le remplissait d'une émotion muette : Diane était dans les bras de son père !

Le comte de Saint-Vallier, depuis son arrestation, languissait, consumé d'une (ièvre lente, entretenue |»ar le chagrin : il se sentait innocent, n'ayant donné au connétable de Boin-bon que des conseils dignes d'un vrai gentilhomme , dévoué a son pays et 'a son roi ; il s'indignait donc de se voir confondu avec des traîtres et des domestiques dans une afiaire criminelle : cette tache faite k son écusson lui semblait irréparable, et la crainte d'une condamnation capitale le troublait moins que la honte de se voir en butte à un soupçon de lèse-majesté. Les lenteurs du procès l'avaient rendu aussi malade d'àme que de corps, et il ne désirait rien tant qu'une prompte mort ou une justice prompte : las de demander l'une ou l'autre, il s'abandonnait au découragement, se lanu'utait à haute voix, pleurant en silence, refusant i)res(jne toute nourriture , battant les murs de son Iront, regardant souvent le ciel, demeurant immobile durantdes journées entières, agenouillé ou étendu sur la paille qui lui servait de lit; entin sa raison allait s'altérant de jour en jour, quand la vue de sa lille lui rappela tout a coup de tendres sentiments qu'il avait oubliés avec l'amourde la vie.

C'était un vieillard de soixante ans, d'une taille élevée et droite encore, d'une belle et noble figure ; ses cheveux et sa barbe , malgré son âge avancé, conservaient leur couleur noire et lustrée, qu'on attribuait généralement h un secret de les teindre avec des herbes bouillies; mais, pendant sa prison, son poil avait poussé, de manière à ne laisser aucun doute sur ce singulier phénomène de la nature.

M. de Saint-Vallier portait, dans toute sa jjersonne, des témoignages de sa déplorable situation d'esprit : ses yeux hagards, ses traits déligurés de maigreur, sa grande barbe, sa longue chevelure en désordre, ses pieds

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nus et poudreux ne s'accordaient que trop avec ses misérables vêtements déchirés en lambeaux ; seulement a son cou brillait encore le collier de l'ordre de Saint-Michel, que François I" y attacha de sa main. Ce reste de luxe et d'orgueil faisait ressortir davantage l'état de misère et de dégradation où sa captivité l'avait réduit.

l.ors(]ue Diane se fut apert^ue du changement physique et moral opéré en quelques mois chez son malheureux père, elle ne put retenir de nouveaux torrents de larmes, auxquelles se mêlèrent celles du vieillard, qui revenait à la raison, honteux de lui-même.

" Diana! dit M. deSaint-Vallier lorsque la surprise et l'attendrissement lui permirent de parler ; ma chère Diana, maintenant que je t'ai vue et baisée paternellement, la mort n'est pas ce qui me centriste, et plus volontier.s trépasserai-je, ce nie semble.

— Oh ! dites que vous ne mourrez pas , mon très-honoré père! dites-le, pour m'exciler 'a vivre!

— Comment arrivas-tu jusqu'à moi, pauvre accusé, qui fus d'avance iniquement condamné? comment es-tu venue d'Anet ;\ Paris, ma (llle bien-aimée? Cependant le grand-sénéchal de Normandie n'est pas défunt, puisque mes tortures et crucifiements n'ont eu de cesse? C'a, raconte quels ennuis il t'a fallu pâtir de ce méchant mari, qui se venge lâchement contre toi d'être impuissant et maléiicié?

— Hélas! seulette dans mon château d'Anet, où je consume mes loisirs en dévotions, regrets du présent et souhaits de l'avenir, je ne savais aucunement que vous fussiez prisonnier du roi ; je ne savais davantage la trahison de monsieur de Bourbon...

— Qu'est-ce ;i dire, madame? avez-vous cœur et courage de gourmander de trahison le plus loyal des sujets du roi notre sire? Par l'illustre race des Poitiers! gardez-vous d'injurier mon digne maître, parent et ami, présentement éloigné de France par le fait de la vilaine duchesse d'Angoulême, qui soit plutôt nommée duchesse de félonie et méchanceté! Dieu rende bientôt au roi Francjois la plus forte colonne de ce royaume, son vaillant et bon connétable Charles de Bourbon !

— Ne vous fâchez point d'une parole légère, monseigneur; car je suis quasi morte de mon vivant, j'ignore du tout le train des choses du monde, et ne connais, vous dis-je, que le plain-chant d'église, mon révérend confesseur et monsieur mon mari.

— Par les armes de ma maison ! la malhonnête alliance que j'ai faite à mon détriment! Mais, dis-moi, ma lille, cet eunuque de Brézé a donc permis que tu vinsses céans visiter ton vieil et désolé père? il ne me hait donc pas tant que je pensais?

— Oli! monseigneur, oxcuscz-nioi de ce que j'entrepris pour vous : monsieur le grand-sénéclial étant ilo séjour en cette ville. Caillette, par dévouement moult recommandable, m'infornia de votre mauvaise fortune, et m'emmena secrètement du château d'Anel aux lins de solliciter des juges votre grâce et liberté.

— Autant vaudrait prier cette orde prison de devenir un l)eau et splendide palais! Mais le petit Caillette a mal fait, avec bonne intention toutefois, d'autant que l'honneur d'une dame noble et de haut lieu, telle que vous êtes, est facile a gâter par calomnie.

— Mon très-digne père, les langues piquantes me seront douces et emmiellées, si je viens à bout de vous sortir, sain et sauf, des embûches de ce procès et des liens de captivité. En attendant, c'est tout plaisir de vous pouvoir accoler, comme je fais.

— Par mon blason sans tache! Caillette, mon fils d'adoption, est un digne et vertueux jeune boninie ! son oliice de fou royal ne l'a donc corrompu? je serais aise vraiment de le remercier face à face. »

Il parlait encore, lorsque Caillette alla tomber ii ses pieds, qu'il embrassait avec des sanglots et d'abondantes larmes. M. de Saint-Vallier, dont la vue était aussi afl'aiblie que la mémoire, ne le reconnut pas d'abord dans l'ombre; mais Diane l'ayanl nommé, il le releva aussitôt pour le presser teiulremenl sur sou sein.

" Caillette, mou second enfant, lui disait-il avec bonté, le seigneur Dieu acquittera ma griililude en belles indulgences plénièies! Déjà je te louais, du fond du cœur, pour avoir si adextremenl aidé la fuite de mon.sieur de Bourbon... Par mes armoiries! tu as fort bien [trolitc de mes leçons, et le destin s'est trompé, te faisant naître fol en oliice royal plutôt (jue comte ou baron. »

Il y eut un moineiil de silence dans la prison; Caillelte se cacha le front entre ses mains, car tout ce (jui lui rapiselait son huiiiilianle condition, en présence de Diane, le fai.sait rougir de honte; M. de Saint-Vallier ne remarqua pas combien il avait navré passes dernières paroles l'âme flère et délicate de ce jeune homme.

« Par mes ancêtres ! ajouta-l-il d'un air plus serein, ma belle Diana, je suis curieux de savoir quelle bieuveillanle fée vous introduisit ici pour me réjouir, mieux qu'un rayon du soleil, en ma nuit funèbre? est-ce pas l'ange au clair visage, coiffé de rayons, qui, ensuivant les saintes Écritures, pénétrait aux prisons et délivrait les saints apôtres?

^- Peut-être, monseigneur, répondit madame de Brézé en souriant; mais ce bon ange a pris la forme et le nom d'un honorable sire.

— Par les mérites de ma bannière! tpii est-ce?... Vous logez sans

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doute en l'hôtel de monsieur votre époux, madame, ainsi iiuedoit toute honnête femme aimant bon bruit et los?

— Ne vous ébahissez du contraire, nionseii;ncur, dit Diane après avoir hésité un moment, car, ce faisant, j'ai at:;i à bon escient.

— Vrai! madame, quel logis vous tient? qui est votre bote? Prenez (|uo votre renommée touche ;i la mienne, laquelle est demeurée pure et nette, malgré tout!

-^ Mon très-cher père, voici le fait tel qu'il advint : Hier soir, sitôt après mon arrivée en cette grand'ville. Caillette étant absent pour avoir de vos nouvelles, je m'égarai par les rues jusqu'à ce que je tombai pâmée, ne sais à quel endi'oit; mais en ce temps-l'a, un des plus excellents seigneurs de la cour, qui a nom Monsieur de Valois...

— Monsieur de Valois ! c'est fausseté etabusion manifestes!

— Il m'a dit se nommer de cette sorte, et de plus être cousin du roi de France; or j'ai eu foi en son dire, d'autant que sa personne, son grand cœur et ses accoutrements montrent assez qu'il n'est pas d'un rang inférieur.

— Plût à Dieu qu'il fût le plus ladre de la Cour des Miracles! je n'aurais pas si grosse appréhension, hélas!... Méchanle, vas-tu contaminer et polluer ta robe blanche d'innocence?... Achève néanmoins ce propos.

— Oh ! ne prenez cet air fâché, monseigneur! Monsieur de Valois (qui vous semblerait encore au-dessus de mes éloges, si l'aviez vu), trouvant par terre, 'a la nii-nuit, une femme en pâmoison comme morte (c'élait moi), fut ému de subite pitié, et dépêcha ses valets pour me recueillir dans sa maison des faubourgs, où j'habite maintenant.

— Oui-dâ, monsieur de Valois porte grandement envie à la gloire de ma famille !

— Certes, vous le méconnaissez ce chaiilable seigneur, sans le secours duquel je n'aurais souille de vie 'a cette heure, et encore ne vous verraisje pas maintenant, si ne l'eusse rencontré, puistju'il obtint un ordre du roi pour l'ouvertnrede votre prison.

— Est-ce pas vrai , Caillette, que ledit ordre lui a coûté grand' peine? reprit le comte de Saint-Vallier avec ironie. 0 pauvre insensée et crédule brebis, en proie au loup ravissant!

— J'ai ferme assurance (pie vous penserez d'autre façon, alors que, par l'entremise dudil monsieur de Valois, j'aurai votre rémission de peine, ainsi que j'espère et comme il me le promet.

— Dieu t'en garde, ma hlle ! je préfère cent fois la gêne et le supplice à ma grâce, dont j'aurais alfront par-devant la mémoire de mes aïeux : dans ce cas , plus n'oserais-je passer par la vieille galerie de mon château de Pi-

sançon, en laquelle sont rangés les images , armures et trophées de ceuxlà qui m'ont transmis sans macule le très-noble et très-antique nom de Saint-Yallier.

— Monseigneur, interrompit Caillette en baissant les yeux, la chose n'est au point que vous craignez , et monsieur de Valois aura égard à l'inviolable hospitalité; d'ailleurs, je suis gardien de madame votre fille.

— Réponds sans feinte, mon ami , repartit M. de Saint-Vallier : oserais-tu jurer, sur mon livre d'Heures, (m'en tout ceci et tout cela il iT'est aucune coupable machination de ta pari?

— C'a, monseigneur, s'écria Caillette la main droite appuyée sur son cœur, je jure ici, vous présent, que je n'eus onc mauvaise pensée 'a cet objet, et que plutôt je donnerais cinq années des meilleures de mon âge pour que cette rencontre n'eût jamais eu lieu. Si je mens, que je sois maudit en ce monde et damné dans l'autre !

— A ce serment, je te crois, mon lils. continua gravementM. de Saint- Vallier ; aussi bien, j'avais mal au cœur de soupçonner de toi telle vilenie. Mémement, je boute tant d'espoir dans ton amitié, que je veux t'offrir une belle occasion de me servir, en temps qu'il est possible de le faire : mes biens étant tous confisqués, je ne le payerai ce suprême service par or ou argent; mais, quand mon chef sera s(''paré du corps, je prierai au ciel pour tes prospérités...

— Loin ces funestes imaginations ! interrompit Diane. Vous vivrez longuement en vos domaines, monseigneur! ne vous souciez de rien , et me laissez faire.

— Il ne me soucie, ma fille, que de mon honneur et du tien ; or, écoute donc : Caillette a charge expresse d'aviser a l'exécution de mes commandements et désirs. Il te faut retourner tout a l'heure au château d'Anet, et n'en sortir pour un ni autre sujet —

— Est-ce dérision de mon amour filiale? répli(pia Diane tristement : votre arrêt est quasi prononcé, et vous ordonnez que je prête main-forte aux juges, en vous abandonnant au pied de l'échafaud!

— Messeigneurs, cria le geôlier entr'ouvrant la porte, quand aurez-vous tout dit? les gens du roi viendront tantôt, et vite quittez la place. »

A ces mots, que la voixrauqucde cet homme rendait plus terribles, un triple gémissement fut une réponse que ne comprenait pas un cœur de geôlier. M. de Saint-Vallier se leva de son lit de paille en chancelant, attira Diane sous le jour nébuleux de la fenêtre, considéra sa beauté avec une douleur silencieuse; puis, faisant signe a Caillette de le suivre dans l'angle le plus reculé de la chambre, il pria sa fille de ne pas apiuocber avant qu'il la rappelât.

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« Mon olier fils, dit-il a voix basse, lu viens bien h point pour empêcher que l'honorable renom do ma lignée soit outrai!,é en ma personne. J'ai rêvé celte nuit qu'on me privait de mes honneurs , dignités et prérogatives ; donc, en toutes choses au monde, je chéris mon ordre de Saint-Michel, que me bailla de sa main le roi François après la bataille de Marignan, où j'avais fait de belles armes; et je ne veux pas (|u'il me soit oté par aucun , sinon l'épée à la main : c'est pourtiuoi je te prie de l'accepter eu dépôt et de le rendre à Sa Majesté, qui me l'a donné, quand tu jugeras le cas opportun.

— Monseigneur, répondit respectueusement C.aillelte recevant le collier qu'il cacha sous son pourpoint, j'en ferai l'usage qu'il convient, et ne remettrai cet ordre, si bien gagné et si bien porté par vous, qu'aux mains de (|ui vous le mit au col en d'autres circonstances.

— Ensuite , mon petit serviteur, aie soin , avant tout, que ma fille Diane parle ce soir, s'il se peut, plutôt que demain, et par l'a évite les pièges que le roi François dresse a la vertu des dames.

— Combien , monseigneur, je regrette et gémis d'avoir amené ma dame et maîtresse en ce cas périculeux ! il me larde plus qu'à vous-même de lavoir loin d'ici.

— Cuides-tu donc qu'elle ne soupçonne la noblesse véritable du faux monsieur de Valois?

— Elle n'est guère apprise à feindre, et, sur mon âme! elle ignore que monsieur de Valois est le roi lui-même.

— Fais de Ion mieux pour que celle profitable ignorance dure un peu, car le litre de roi est un appât a prendre les plus hautes vertus.

— Si ce malheur arrivait, je me punirais de mort, comme en étant cause !

— Je te fais répondant de tout, mon ami Caillette. Souviens-toi que prudence, mère de sûreté, réclame la prompte départie de Diane, parce que la dislance est le plus solide bouclier contre les flèches du mal.

— Il esl heure de vous retirer, cria une seconde fois le geôlier renforçant sa voix : l'audience du roi lire a sa fin , et je vous requiers de vider ces lieux.

— Diana, dit M. de Sainl-Vallier allant vers elle sans quitter le bras de Caillette , lu observeras mes dernières volontés, que je te laisse pour adieu : hâte-loi de fuir Paris et monsieur de Valois, plus vile que peste et famine, car parmi les Turcs lu serais en moindre péril. La Vierge immaculée l'accompagne en ton voyage jusques 'a ton manoir d'Ânet!

— Monseigneur, répondit-elle tristement, si devrais-je désobéir h vos tyranniques ordres, en tant qu'il m'importe de vous voir d'abord remis en

Iil)prt(^; nonobstant, comme doit lille soumise îi son père, je m'en vais partir, le cœur gros, les paupières humides et la bouche sanglotante.

— Auparavant, Diana , et toi |)areillemenl. Caillette, comme si tu fusses mon propre lils, je veux vous imposer les mains en paternelle bénédiction. »

Tous deux s'agenouillèrent aussitôt devant le comte de Saint-Vallier, qui, levant les yeux au ciel et murmurant des formules de prière en latin, étendit ses mains décharnées sur la tète de Diane et de Caillette qui pleuraient.

(< Dieu sauve mon infortuné père ! disait Diane avec ferveur.

— Dieu sauve l'honneur de ma lille ! disait entre ses dents M. de Saint- Vallier essuyant une larme.

— Holh ! cria encore le geôlier s'avançant au milieu de la prison , est-il besoin de quérir les archers pour rompre ce tenace entretien? Messeigneurs, ne m'exposez pas à perdre mon emploi , le(|uel vaut cent livres par chacun an , outre les bénélices. Sorte/, s'il vous plait; voici ([u'on monte les degrés !

— Adieu, mes enfants! dit M. de Saint-Vallier les serrant tour k tour contre son coeur. Un mot encore : quelle est la chance de mon cousin monsieur de Bourbon?

— Il a défait monsieur l'amiral Bouivel, répondit Caillette en hésitant, et les armes esi)agnoles triomphent par son aide.

— Certes , il est fort à plaindre , et malheur à qui le Ht coupable ! le roi François perdit ensemble et co héros et ses beaux États d'Italie !... Adieu donc pour un long temps !

— Adieu pour le plus bref délai! reprit Diane. Hélas! il y a moins de joie en un Dieu-gard', (pie de deuil en un adieu ! »

A peine la porte ferrée du cachot se fut-elle refermée avec un fracas de clefs et de verroux qui avaient un douloureux écho dans le cœur de Diane, on entendit la voix grave et solennelle de M. de Saint-Vallier entonnant le DeprofumUs, et soudain des prisons voisines sortirent d'autres voix qui l'accompagnaient sur un mode lent et funèbre, comme si l'on eût célébré une messe des morts. Diane défaillante s'appuya sur le bras de Caillette, que cette psalmodie sinistre glanait d'horreur; le geôlier au contraire fut saisi d'un violent accès de gaieté.

« Saint Pris, patron des reclus, s'écria-t-il en riant, n'as-tu pas le tympan fêlé de ces beaux oremus? Le seigneur de Saint-Vallier serait habile chanteur d'église au lutrin ; et le jour de sa propre exécution , sans le secours d'un prêtre, possible est qu'il dise pour lui-même un bel obit en plain-chant.

—Monsieur, interrompit Caillette, retournez le prier de ma part, s'il

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