CHAPITRE IX
CVsloiriil Irovs pcrsoiinos en iiiif , Tout aiiisv que la Trinil(! :
D'ahord le coureur de furliiiie; Après raiiHiiireus sans ranniiie; l'u\s niliii, le roj moull eilé.
Le Manque ei te Viiwje.
II y avait un mois environ qu'un aircl de mort contre M. de Sainl-Yallier avait été rendu, et l'exéeutiou de cet arrêt était encore ajournée , suivant des ordres secrets du roi ; une maladie teriible du condamné , (juc les secours de la médecine n'avaient pu préserver de IVéïiuents accès de folie, servait de prétexteii un sursis qui étonnait le public et allligeail l'implacable duchesse d'Angoulènie.
Celle-ci soup(;onnait bien {]u'une afl'aire de galanterie était l'objet des fréquentes visites de son lils à la tour de Dédalus ; mais comme personne n'avait la permission d'entrer dans le labyrinthe depuis lejouroiunadame de Brézé y fut amenée , Louise de Savoie ignorait la véritable cause des délais apportés au supplice de Saint-Vallicr. Le roi écoutait avec impatience les reproches et les prières de sa mère, sans en tenir compte, et courait les oublier aux genoux de Diane, qui ne voyait que M. de Valois dans la personne du roi de France.
Diane, en (|uittant la prison de son père, avait eu d'abord la ferme volonté de suivre les conseils de ce vénérable vieillard, qui lui prescrivait de retourner aussitôt en Normandie ; mais la rencontre qu'elle fit de son mari au Palais dérangea tous ses projets de fuite que Caillette pressait inutilement, et mit des obstacles 'a son obéissance hlialc ; elle passa les premiers jours dans les larmes, en attendant l'issue des démarches qu'on devait tenter auprès du roi en faveur du condamné ; puis , rassurée par les paroles de son galant hôte sur le sort du comte de Saint-Vallier , elle retarda son départ jusqu'à ce qu'il fût devenu impossible : M. de Valois s'était fait aimer.
Caillette invoqua souvent leiiom de M. de Saint-Vallier, pour déterminer Diane 'a échapper au danger qui la menaçait; mais Diane ne répondait aux plus sages raisonnements et aux sollicitations les plus actives que par des pleurs bientôt essuyés , ou de irivoles objections, ou des promesses faites
du bout des lèvres. Las de jouer le rôle d'importun , il feignit de ne rien voir de ce qui se passait et se renferma dans les devoirs de serviteur attentif et discret , cessant de s'interposer entre les amants qu'il savait d'intelligence, et renonçant h d'inutiles admonitions que Diane n'écoutait i)as.
Mais toujours plus désespéré au fonddel'àine, h mesure que François I" devenait plus joyeux ; toujours pâle, abattu et silencieux , il évitait la présence de madame de IJrézé autant (lu'il l'avait chercliée auparavant; et Triboulet le faisait rougir d'un seul regard, comme si ce regard eût pu lire dans son cœur.
Le 14 février, aux premiers rayons d'un beau malin, lesquels, éclairant la partie orientale de la tour de Dédalus, illuminaient les vitraux peints des fenêtres et s'avançaient dans la salle basse a travers la porte entr'ouverle, François h', appuyé sur l'épaule de Caillette, attendait impatiemment le réveil de Diane; mais il se fut bien gardé pourtant de le hâter par le plus léger bruit; il prêtait l'oreille "a chaque instant : tout reposait encore dans la chambre supérieure , et le labyrinthe retentissait de ramages d'oiseaux qui, trompés par ce brillant soleil , saluaient le retour du printemps en sautillant sur des branches nues , cristallisées par les frimas de la nuit.
(I On cuiderait être au joli temps du renouveau, dit le roi "a voix basse : ce ciel bleu rit au cœur des amoureux, n'était que le mois de février ne vaut pas celui de mai.
— M'est avis, reprit Caillette pensif et chagrin, que tout semble hiver aux malheureux (jui sentent en eux-mêmes la tempête et le tonnerre : ils n'ont souci des oiselets gazouillant, des frais gazons verts, des (leurs écloses, du jour luisant, ni de rien; ils sont comme un convive à table sans faim ni soif.
—Foi de gentilhomme! interrompit François I", cette nuit, tout éveillé, j'ai tant songé de la belle Diana, que possible est qu'a cette heure, en dormant , elle songe de monsieur de Valois, a (|ui le roi porte envie.
— Sire, dit Caillelle avec un profond soupir, vous n'avez présentement que faire de mon ollîre ; souffrez que j'aille étudier au cabinet du docteur Agrippa.
— Es-tu point assez savant? demeure plutôt pour me divertir; car, sur mon âme ! Triboulet a trop de langue et de bave; il m'ennuie a force de folie.
— Sire, vous savez comme je suis mal habile a ce métier de bouffon , lequel me pèse plus que péché mortel ; je vous dresse humblement requête pour qu'il me soit licite de jeter la marotte aux orties.
— Nenni point, mon cher lils, il faut (pie viviez et mouriez en votre
charge, tout ainsi que moi-même en ma condition de roi. Seulement, par grâce singulière, a la requêle de Diana, je permets (ju'alliez vêtu obscurément et dépourvu de vos attributs d'olWce.
— Toujours est-il, sire, que je porterais le froc de préférence aux grelots; mais il ne vous chaut que le pain me semble amer, pourvu que vous le mangiez de friand appétit !
— Çà, mon mignon , ce pendant que ma dame sommeille, veux-tu pas poétiser en son honneur? les vers faits a jeun sont plus légers.
— Comment rimerais-je, sire, quand une sourde douleur consume la moelle de mes os?
— De vrai, petit, ii te voir maigre et blême , on cuiderait un ermite au désert; toutefois le seigneur ApoUo te chérit entre tous ses enfants. Madame deBrézé a jugé fort gentille ton Épigramme du Châtelain de Coucy, laquelle je récrivis en tête de ce manuscrit ; les belles poésies dont lu as célébré, sous mon nom, mes amours avec madame de Châteaubriant, ont mis an cœur de Diane certaine fantaisie d'être illustrée de même style; et j'ai compté que tu viendrais, pour ce faire, a mon aide.
— Hélas! ses larmes valent pour moi la source d'Hippocrène; or, s'il vous plait, boutez la main a la plume en temps que dicterai de bouche quelques rimes. »
François I" s'assit , et prépara ce qu'il fallait pour écrire, pendant que Caillette, recueilli dans ses idées sombres, sentait l'inspiration fermenter au souvenir de Diane de Poitiers, la seule muse qu'il invoquât. Tout "a coup il prononça lentement, d'une voix émue, ces vers com[»osés naguère pour son propre compte , tandis cpie le roi les accompagnait d'exclamations admiratives et du frémissement de la plume sur le papier :
0 Diana, la si bonne et si belle,
Serais-tu pas à Ciipic'n rebelle?
Plus je dépense, avec plaisants égards,
En pleurs, en flamme, en soupirs, en regards.
Plus jour et nuit je sens rude moleste.
Les yeux collés à ta face céleste ;
Plus envers toi je vais criant merci.,.
Et plus tu veux me payer en souci !
■ Entends à moi , d'une àme pitoyable , Car il n'est rien , ci-bas, tant effroyable , Tant mallieuré, tant abhorré de Dieu, Que d'aimer trop pour être aimé si peu. Le don d'un cœur vaut un ctieur en échange, Et si le tien , d'un mois à l'autre , change , Ainsi qu'on voit au lirmament Luna , Je te dirai : la fausse Diana.
Or je le prie, en gémissant, d'élire Ce qu'il convient résoudre en mon délire. ( Car sans aimer vie est pire (pie mort. ) Guéris les maux que lu lis sans remord; Faut que l'amour retourne à qui le cause, Sinon je meurs en désespoir de cause : Réponds à moi d'un souris seulement.
Mon deuil prendra cesse en conlenlenient...
i< Foi (le f!;cnlilhoninie ! inlon'oni|til Franvois I", c'est assez jouer l'amniireux doleiil, dont j'ai vergogne; car n'ai-je guère siijel de me plaindre, d'autant que toutes privautés me furent octroyées, hors la plus grande. Il semble, en tout ceci, que lu entendes parler de toi !
— En vérité, répondit Caillelle en tressaillant , informez-vous a Clément Marot, a lléroël, îi Sainl-tlelais et aux plus liabiies ]ioélisenrs, ils vous diront comme quoi on se range en lieu et place du personnage (pi'on fait parler en rime; et de fait, je pensais réellement à celle heure prier d'amour madame Diane de Poitiers.
Mais point ne suis [et ce penser me blesse] Digne de loi , car je n'ai la noblesse...
— Arrière! inlerronqtit encore François I", on s'aperçoit "a ce propos, mailre Caillelle, (pie vous rimez "a votre intention; certes, il vous convient de dire que madame de Hrézé vous outrepasse eu noblesse : la chose s'entend de .soi ; mais autrement diriez-vous, ayant mi'moire de la personne du roi de France, le premier de tons en naissance, fortune et le reste.
— Ne vous arrêtez îi si peu, sire, reprit Caillette embarrassé; la faute en est a vous qui contrariez mon (cuvre; néanmoins, je saisie point où je vais fondre.
Quand bien serais-je cmpcreui', ce je croi , La dam;; aimée est plus noble (pie roi. A mon amour, quel ose contredire?
Oh ! je voudrais, pour preuve de mon dire , Comme sur loi , sur la France régner ; Tu serais reine aussi , d(\t s'indigner Un vieil époii\ qu'à la l'anpie j'oclroie , Dût s'émouvoir la grand' guerre de Troie!
— Plaudilc cires ! s'écria le roi en ajoutant sa .signature à la copie de celte épilre; voilà les plus maguiliques vers que l'on lit onc ! Mailie Clément en sera ]ii(pié d'envie, el dira selon sa devise : La mort n'y mord ! Bien , mon cher Caillelle; tu auras, pour loyer de Ion gai-savoir, ce ipii le duira davantage entre tous mes trésors; mais ne déclare 'a nul que tu lus l'auteur
LES DEUX FOlJS. 123
de ce chant d'amour; aussi bien, ne dois-lii pas l'en glorilicr, puisque le sujet et les meilleurs mètres sont issus de mon esprit.
— Sire, dit Caillette en se retirant dans le fond de la salle, voici venir madame votre maîtresse. »
Diane, qui descendait de sa chambre, entendit celle dure parole ; elle rouyit, rei^arda Caillette d'un air de reproche, et salua François b' avec un air de dignité sévère et trisle à la fois.
« Monsieur de Valois , lui dit-elle, ne me laisserez-vous point partir cejourd'liui, eu égard 'a la volonté de monsieur mon père?
— Faites a votre fantaisie, ma chère dame, ahn qu'il ne soit dit que je vous tyrannise; mais, en quehiue lieu où vous viendrez, j'irai nièmement, fûl-cc aux contrées hyperboréennes de l'Islande.
— Las! grâce 'avons, M. de Brézé porte mon deuil conune on fait d'une morte, et je n'oserai ni'oU'rir au-devant de l'ire paternelle; méchant ami, vous m'avez nui plus qu'un ennemi aurait su l'aire!
— Foi de gentilhomme ! Diana , vos torts passent les miens, et ce malin j'ai couché par écrit mes désolations, en espoir que vous y pourrez remédier. »
En disant cela, il i)résenta les vers de Caillette à Diane qui les parcourut tout bas avec une émotion visible, en inlerrompant sans cesse sa lecture pour adresser à François l" de tendres et longs regards. Caillette suivait des yeux les impressions que ce touchant morceau de poésie faisait naître au prolit d'un rival; son cœur battait violemment, sa respiration était oppressée; ses traits se décomposaient, empreints d'une douleur intime, et il faillit tomber à la renverse, quand Diane murmura ce seul mot avec une douceur infinie : Aiwer! qui était comme une réponse décisive à l'épitre amoureuse de François P^
« Diana, chère Diana, s'écria le roi transporté d'ivresse, dites, dites tout haut et sans contrainte que vous me tenez pour votre serviteur d'amour !
— Ah ! mon bon seigneur, ce serait pécher envers Dieu et monsieur mon mari; gardez-moi au contraire de mauvaise pensée, car ces beaux vers m'ont émue i)lus que je n'ose dire... Vraiment! je me reproche un si long séjour fait en votre hôtel.
— Puissiez-vous y demeurer à jamais, ô ma i-eine, et commander sur votre sujet de même que sur le royaume de France.
— Si j'avais, monseigneur, ce grand pouvoir que vous me souhaitez, il serait premièrement manifesté par la délivrance de monsieur de Sainl- Vallicr... Mais, qu'est-ce donc que cela! »
Triboulet, vêtu jle ses plus beaux habits de Ion, entra suivi de valets et de pages qui portaient dans des corbeilles tout l'appareil d'un magnili(iue
ri4 SEIZIÈME SIÈCLE.
repas, des soupes, des ragoûts, des viandes cuites et loties, des fruits, des pâtisseries, des confitures et des dragées.
Avant que Diana fût revenue de son étonnement, ils eurent dressé une table a deux couverts, somptueusement servie, exhalant les parfums d'une succulente cuisine aux aromates, et cliargée de vaisselle d'or et d'argent non moins précieuse par la richesse du travail (jue par colle de la matière : la vue, ainsi que l'odorat, était charmée de ce festin splendide, où la profusion des mets et des vins semblait attendre plus de deux convives.
« Madame, dit gracieusement François I" invitant Diane a prendre place à table, j'ai ordonné pour vous ce simple dîner qui sera le meilleur de ma vie, si vous me permettez de m'y seoir auprès de la personne que je préfère au monde. Daignez (outefois excuser la pauvre chère que nous ferons.
— Oui-da, monseigneur! répondit Diane, qui s'assit la jnemière, rouge et troublée; quand vous me viendrez visiter en mon château d'Anet(ce qui sera prochainement, m'est avis), je crains d'être fort empêchée h vous rendre tant d'honneurs et de fêtes, réception de prince et gala de roi.
— -le n'ai autre besoin de vos olïïces, dit le roi aux gens qui avaient mis le couvert; donc, allez-vous-en et nous laissez; messieurs les fous suffiront aux emplois de jiages , d'écuyer-tranchant et d'échanson. »
Ceux î\ qui s'adressait l'ordre de se retirer s'inclinèn^nt devant François I" avecles marques d'un profond respect, et obéirent aussitôt.
Triboulet, lier et joyeux des nouvelles fonctions qui lui étaient attribuées, se mit en devoir de les renqilir : il découpa les viandes, et fit jaillir la sauce à l'entour; il présenta l'aiguière pour laver, et répandit autant d'eau sur la robe (pu; sur les mains de Diane. Il versa ;i boire au roi, cl le lit si étourdimeutque la coupe débordait. Mais François I" était trop amoureux pour s'irriter des maladresses du boufl'on et pour s'apercevoir que Caillette n'avait pas bougé du banc où il était assis, raide et muet comme une statue.
Diane de Poitiers, gênée par la présence de ce témoin clairvoyant et sévère, prenait moins de plaisir aux tendres discours de son amant, affectait autant de froideur dans sa contenance (pie dans ses paroles et ses regards; car elle voyait les yeux de Caillette fixés sur elle et pleins d'une morne tristesse.
Madame de Hrézé n'était plus la même qu'au moment de son arrivée 'a Paris : la coquetterie avait fait tie rapides progrès aux dépens de sa candeur enfantine; on lui répétait tous les jours, avec tant de formules différentes d'amour et d'admiration , (ju'elle n'avait pas de rivale en grâce et en beauté ; elle linit par se persuader qu'on lui disait vrai et par ajouter foi h des éloges que le miroir lui confiimait : (;lle se réjouit d'être belle. »
La toilette devint dès lors pour elle un plaisir, un besoin, (pi'elle n'avait
pas connu jii«|no-lh; son royal amant s'était empressé d'aller au-devant de ce goût frivole, en lui prodiguant les plus précieuses fourrures, l'iiermine et le menu-vair, les plus riches étoffes de soie, le velours et le salin, l)rodés d'or ou d'argent. Chaque jour c'étaient nouveaux présents, chaque jour nonvelles modes ; elle avait des ceintures d'orfèvrerie, des colliers de perles, des bagues de diamants, des diadèmes de pierres précieuses, comme une reine.
On eût dit qu'elle respirait de loin l'air séducteur des cours; son innocence était prête a s'évanouir, et le souvenir de son malheureux père la poursuivait déjà comme un remoids. Elle n'eut pas beaucoup îi faire pour oublier M. de Hrézé, qu'elle avait tant de sujet de haïr : dame Malon remplit si habilement le rôle d'entremetteuse, et le soi-disant M. de Valois fut si bien servi par le penchant naturel de sa naïve maîtresse, que Fran(,'ois I'^ n'eut pas recours au prestige de la royauté pour [)laire, et que l'amour, dans le cœur de Diane, précéda l'ambition.
Pendant qu'ils étaient Ii table, mangeant peu, s'entretenant tout bas de leur tendresse mutuelle et se regardant sans cesse, une musique imitant le ramage des oiseaux se fit entendre au dehors, et les disposa tous deux a de voluptueuses rêveries.
Ils écoutaient, et leurs yeux se parlaient avec une chaleur et une éloquence que ne pouvait avoir le langage le plus passionné; leurs mains se pressaient, et leurs genoux frémissaient en se touchant. François I" se pencha vers Diane : leurs lèvres se rencontrèrent sans se chercher, et un baiser électrique les fit tressaillir de la même émotion.
« Hol'a! s'écria Caillette troublant leur amoureuse extase, c'est a en mourir de chagrin !
— Qu'est-ce, petit? demanda le roi , 'a qui cette voix importune rappela qu'il n'était pas seul.
— Sire, répondit en rougissant Caillette, voyez le beau page qu'avez Ta pour vous servir ! maître Triboulot trouve la chère exquise, et boit d'autant 'a votre royale santé. »
En effet, ïriboulet, remarquant que les convives s'occupaient moins du repas que de leurs amours, s'était lurtivement emparé d'un jambon paré aux armes de France, et d'un llacon de vin de Chypre ; puis, accroupi derrière le chaufle-doux, il mangeait et buvait a la bâte, avec un bruit de mâchoires et de gosier qui dominait la symphonie.
Caillette n'avait pas trouvé d'autre prétexte a son étrange interruption , et désignait du doigt le coupable 'a François I", qui , voyant l'air interdit de Triboulet la bouche pleine et le llacon a la main, se mit à rire de si bon cœur, que Diane lit de même par politesse; mais Diane avait entendu l'ex-
126 SEIZIÈME sifecLfe.
clamation (loiiloiirouso (lo CaillcUe, et n'osait toiirnor la vue vers ce juge silencieux, qui semblait représoiitor le vieux comte de Saiiil-Vallier.
« Foi de gentilhomme! dit le roi a Triboulet, ton ventre est plus sage que ta tète folle , el l'appétit mieux vaut que l'esprit. Est-ce pas que je te traite en prince?
— En roi , voulez-vous dire , mon cousin , répliqua Triboulct faisant une pause pour engloutir le morceau qui l'empêcliait de répondre ; mais tout le tort appartient 'a l'appétit, passion furieuse non moins que l'amour, lequel a pareillement mains pour prendre , dents pour mordre, et, par-dessus tout, jouissance inlinie îi se satisfaire ; voila comment et pourquoi j'ai failli 'a ce que devoir commande : ainsi ferait un beau seigneur robant la femme au mari et icelle retenant pour ses plaisirs...
— Diable! interrompit François I", qui prit en considération la pâleur subite de Diane ; ton oflice de fol laisse plein pouvoir;» ta langue contre ma personne; mais pense 'a ne blesser onc l'Iionneur des dames, sur peine d'être battu et essorillé de par le roi !
— Monseigneur, reprit Diane, je me fais avocate pour ce bon compagnon, qui ne désire rien plus que vous complaire; ores, changeons de propos : de vrai, dites-moi à quel objet ce grand luxe et magnilicence? Est-il en voire maison nativité ou baptême? Est-ce plutôt madame votre sœur qui s'en revient des champs? J'aurai joie au cœur de la connaître : elle est gente de ligure et de corsage , j'imagine?
— Sur ma foi ! ce n'est point l'heure de parler de celle-là , (pii ne vous verra qu'au plus tard possible; car elle est aussi déplaisante (jue vous êtes gracieuse: outre ce, elle ne séjourne guère en cette ville, et , de fait, je suis aise qu'elle ne vous voie pas.
— Çà, monseigneur, avez-vous nouvelles du pauvre seigneur de Saint- Vallier? est-il mieux portant et j'a convalescent? Le roi ne consenlira-t-il pas h casser l'arrêt?
— Fiez-vous aux belles espérances que j'en ai, ma chère Diana, et n'appréhendez rien que de fortuné en l'avenir... Or, messieurs les fols, ne vous endormez pas comme gens sourds et muets de naissance, et travaillez plutôt h notre divertissement.
— Mon cousin, repartit Triboulct, qui entassait bouchée sur bouchée sans reprendre baleine, je n'ai plus parole au bec, et la soif épaissit la langue; mais de la panse vient la danse , et, s'il vous agrée, je sauterai, virerai, ballerai , danserai, suivant la mode de votre more Ortis , sur l'air de Lacrohiqui , laccohiqua.
— Monseigneur, interrompit Diane, j'ai foi entière aux songes, et le docteur Agrippa m'a confirmée en cette superstition , que je tiens de ma
LÈ^ bEuX poûs. 127
nniirripp; donc, cette nuit, dormant, j'ai vu monseignenr deSaint-Yallicr blême, cliéliret le i)oil tout Idanc; celle apparition me jeta dans nn deuil extrême , que votre fantôme souriant vint dissiper ensuite comme le soleil fait les nuages.
— Fi ! répondit François I", mécontent de ce (jue l'entretien s'assombrissait ainsi que la ligure de Diane; ce sont contes de vieilles femmes, et d'ailleurs les songes doivent être explitpiés par un docte j)liilosoplie , tel que maître Corneille Agrippa : le vôtre toutelois me semble de bel augure à tous égards. Acbève d'abord et vite ton repas , ïriboulel , fol de bonne volonté ; or, ce pendant que mangeant et avalant lu feras sonner tes badigoinces mieux que flûte et rebec , Caillette s'en va, parlant et pérorant, montrer comme il prime en gentillesse , joycuseté et folie.
— llélas! dit mélancoliijucment Caillette, voila tantôt sept années que je ne ris des lèvres ni du cœur ! Vraiment, madame , rien ici ne me conseille de railler et faire le fol !
— Pourquoi te contrisler, mon ami? répliqua le roi; j'entends que tu sois, ce jourd'bui, de gaillarde bunieur, riant, plaisant, réjouissant, ainsi que commande ta cbarge.
— Monseigneur, c'est prescrire l'impossilde, et vous n'avez encore le don des miracles, malgré votre grande puissance. Je suis, vous dis-je, triste, morose et désespéré, au i)oint que je fais eflort pour cacber mes larmes et refréner mes sanglots.
— Foi de gentilhomme ! c'est trop tarder d'obéir, méchant garçon , et je vous somme d'être gai en mots , saillies et visage. Il s'agit de nous exciter à rire : fais belle musique de grelots, roi des fols , et tâche de nous distraire de tout fâcheux pensement.
— Quoi ! sire, vous m'aviez exempté de porter la livrée de fol, et, tout à l'instant, vous juriez de m'octroyer ce qui davantage me duirait:ne me causez donc point cet ennui de paraître autrement que je suis d'âme et de visage !
— Eb ! monseigneur, reprit madame de Brézé en souriant à François I", qui était prêta s'irriter de la désobéissance de son bouflon, vous êtes moult tyrannique, et il ne serait pas bon que vous fussiez roi, pour vous sujets. D'autre part , Caillette, c'est obstination malhonnête de refuser l'exercice de votre charge où je serais contente d'estimer ce que vous valez comme fol-sage.
— De par Dieu ! madame , dit Caillette avec un accent de reproche, vous ôtez les écailles de mes yeux, et je regrette mon aveuglement; mais d'avance apprenez qu'il me plaît sur toutes choses de vous plaire; donc, je ferai le fol , puisque vous voulez. »
128 SEIZIÈME SiftCLE.
A ces mois, il commença une scène ]»anlomime dont il jouait seul tous les personnages : d'abord , il donna un air souifranl à ses traits, se coucha par terre, et représenta :^I. do Saint-Yallier malade dans sa prison ; puis , avec des grimaces et des contorsions efl'royables , il feignit d'être en proie aux angoisses de la torture; ensuite, il imita tellement les manières et les grimaces du chancelier Duprat, que François l" ne put retenir ses éclats de rire , tandis que les yeux do Diane s'obscurcissaient de larmes.
Tout à coup Caillette changea de rôle : prenant une physionomie noble et résignée, il croisa les bras , releva le iront , et lit semblant de marcher h l'échafaud; il traversa la salle d'un pas solennel, s'arrêta devant une escabelle, s'agenouilla, posa la tète dessus et ferma les yeux.
Un cri et un mouvement de Diane l'empêchèrent de continuer cette-scène déchirante; il contempla tristement madame doBrézé, et, la voyant fondre en pleurs, il se mit aussi à pleurer en joignant les mains comme pour lui demander grâce.
» Foi de gentilhomme! s'écria le roi avec emportement, est-ce là donc suivre mes ordres souverains? Eh quoi ! lorsque je commande qu'on me divertisse plaisamment, cemaitre-sot engendre tristesse au lieu de soûlas, en aflligeant par ses momeries lugubres ma dame que je veux ébaudir ! A quel objet jouer ce jeu mal séant, sans sonner mot? Ça, monsieur le fol, avisez a faire joyeux visage, ou , de par Dieu!... "
Il fut interrompu par un geste négatif de (laillette , qui , se redressant, la tête haute, le regarda nu moment avec mélancolie; puis, tourna ses yeux pleins de larmes vers Diane, qui baissait les siens , et lui adressa la parole, d'un accent imposant qu'on eut dit descendu do la chaire évangélique :
M Diana , madame et chère dame, que faudra-t-il répondre 'a monseigneur votre révéré père, lorsque, allant subir sa sentence en place de Grève, il demandera si sa fille, qui lui est plus chère que tout, a bien gardé l'honneur de son nom?... Or, me suis-jo fait follement caution et garant de votre bonne vie ; il conviendra donc que j'en porte la peine, et je me donnerai le coup de mort plutôt (pio voir contaminer la gloire pure et nette du pauvre seigneur de Saint-Vallior. N'ayez pour toutefois que je l'informe de ce qui se passe ! je lui épargnerai cette \)o'nc d'angoisse qui le tuerait sans miséricorde, en blessant son cœur; le bourreau aura charge de frapper le corps, ne portez pas atteinte à l'âme immortelle.
— Sur ta tête, tais-toi , Caillette! s'écria François I''' dans une effroyable colère; la présence de madame est cause (jue j'use de i)arolcs avant d'employer la main et l'acier pour te réduire au silence. Mais c'est assez, c'est trop , foi de gentilhomme !
LES DIÎLX FOLS. 129
— Sire, reprit Caillette avec une dignité humble et lran(|nille, jugez qui (levons oudemoidoit gouverner et conseiller madame de lîrézé? Est-ce son père ou son mari qui vous a remis ses pouvoirs sur elle ? Pour moi , je parlerai tant que j'aurai voix en bouche, et aussi m'efforcerai de maintenir madame en la droite voie.
— Fol outrecuidé! repartit en grinçant les dents de rage le roi, qui lit un mouvement j)Our se lever et fut retenu par Diane, fol ingrat et ennemi de toi-même , as-tu pas mérité que je te fasse perforer la langue d'un fer rouge, arracher ongles et paupières , crever les jeux , couper le nez , les lèvres et les oreilles, voire tailler en menus morceaux! Tête-Dieu!... il t'en coûtera moult de ce que j'ai blasphémé dans l'aveugle fureur où je suis! Sors, va-t'en, vide de céans, et, pour avoir la vie sauve, éloigne-lui tant que tes jambes ou celles de ton cheval te pourront porter !
— Caillette, ajouta Diane, retirez-vous jusqu'à ce que le courroux de monseigneur soit passé; je vous conjure, je vous ordonne de ce faire; obéissez a moi sinon a tout autre, et me délivrez de cette anxiété en vous mettant à l'écart.
— C'est bien dit , madame; à vous j'obéirai lot, car, en cette affaire, vous seule avez droit d'ordonner de votre serviteur. »
En achevant ces mots, il salua respectueusement Diane, lança un regard sévère îi François l", et sortit à pas lents , comme a regret : le roi le suivait des yeux avec une rage concentrée.
« Triboulel, Triboulet, cria-t-il lorsque CaillcUe eut disparu dans les détours du labyrinthe , voudrais-tu point gagner aisément deux cents angelots d'or de mon épargne ?
— J'en gagnerais volontiers davantage, si vous le voulez bien, dit Triboulet, qui accourut en chancelant.
— Prends cette dague, mon lils , continua le roi en tirant son poignard, et va sur-le-champ par derrière férir Caillette, qui a offensé son seigneur.
— Oh! monsieur de Valois, interrompit Diane avec efl'roi, n'en faites rien, et pardonnez a cet insensé qui a péché par bonne intention.
— Maître , dit Triboulet dont la face avinée s'anima d'une joie féroce, sitôt que l'aurai rejoint, ce hardi parleur, je veux que la pointe de cette lame, enfoncée au dos, ressorte par la poitrine ; néanmoins, je vous tiens quitte de la récompense des pièces d'or. Mais , pour ce beau coup , ne serai-je pendu comme meurtrier?
— Les lois sont hors de ma puissance ! répli(jua le roi , qui, adouci tout a coup a la voix de Diane, chercha un détour honnête pour se rétracter; la potence est dressée et la hart filée de chanvre neuf. Quant "a la somme promise, vaut-elle de courir les chances d'un arrêt criminel?
— 0 monseigueiir ! se récria Diane , vous êtes si fidèle observateur d'équité, que ce serait tout profit que fussiez roi; et certes, vos sujets se diraieut bien beureux, moi la première... »
Madame d'Angoulêmc parut soudain sur le seuil de la porte, où elle s'arrêta, austère et majestueuse dans ses babits de deuil ; Diane, qui parlait encore, se tut aussitôt et trembla comme si c'était une vision venue de l'enfer; François I", surpris et contrarié de l'arrivée de sa mère , devint tout pâle et se mordit les lèvres il en faire sortir le sang; cependant il ne bougea pas, et attendit en silence l'explication qui semblait inévitable.
« Tout beau ! monsieur , dit la ducbesse , c'est 'a grand'peine qu'on vous ])eut entretenir des afl'aires de votre gouvernement; je pensais que vous faisiez quchpie rude i>éiiitence de vos pécbés, |)0ur laquelle l'iiuisde Dédains était clos et gardé depuis un mois?
— Foi de gentilbomme ! inlerronipil le roi, aussi n'avais-je point sans raison défendu l'entrée de ce lieu; je cbâtierai de bonne manière les traîtres qui ont fait cette faute de vous en ouvrir la porte.
— Faitos-en 'a votre idée, reprit la mère du roi; aussi bien , tôt ou tard ces coquins d'archers écossais seront-ils pendus haut et court. Mais devisons, monsieur mon liis, sur le jdus pressé, et cette belle dame soit présente à notre entretien, s'il lui plaît.
— Non pas , madame, je ne vous entendrais à cette beure, s'agirait-il du salut de la France, et tantôt, demain, les jours suivants, nous conférerons de nos faits en temps et lieu ])lus opportuns.
— Voirement, monsieur, vous mettez en oubli qui vous êtes, quels sont vos devoirs, et négligez toutes choses pour vaquer à l'amour des dames, ne sait combien ! Certes, ce n'est chose à blâmer que la courtoisie; mais \ous ne regardez guère 'a la condition de vos maîtresses, pourvu qu'elles soient frisques , galantes et bien faites. Vous les ramassez au plus bas lieu, entre les avocates, boulangères, gredières et pis encore. Votre mauvais démon Triboulet vous excite 'a de telles vilenies indignes de vous , et cent coups de fouet, ce me semble, le payeraient suivant ses damnables ollices. »
Ces reproches, débités avec violence et acrimonie, produisirent moins d'impression sur François l" que sur Triboulet , qui se glissa sans être aperçu sous les degrés de l'escalier, s'y blottit et resta dans cette cachette sans oser presque respirer.
Diane, doutrétonnement augmentait 'a chaque parole de madame d'Angouléine, la considérait avec stupeur, et ne savait quelle contenance tenir. François I" avait été dominé d'abord par son respect pour sa mère, qui lui imposait toujours; mais cette verte allocution contre ses mœurs, en présence de Diane, lui fit monter le sang au visage; il porta la main h sa
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barlie qu'il soroiia vivcniont, cl ne iihissil pns sans peine à Contraindre un peu son inilation.
« Foi de gentilhomme ! vous venez mal ;i i)i'opos, madame ma mère, lui dit-il, et le mieux serait, jwur vous comme pour moi , de n'être point venue ; vos conseils sont bons a ouïr, mais en autre temps et autre endroit; or, déportez-vous de rien ajouter 'a ce beau panégyrique. Finablement, si si le cas est urgent, dites ce qui vous amène céans?
— Oh ! je le dirai , et suis réjouie que madame y prêle l'oreille. L'arrêt qui condamne le sieur de Saint-Yallier est en date du seizième de janvier, et l'exécution n'en fut point faite, alors, nonobstant la loi et coutume, nonobstant votre grand serment, nonobstant le désir que j'en ai : ce jourd'hui , quinzième jour de février, je me réclame a vous pour obtenir accomplissement dudit arrêt. Entendez-vous, madame?
— Hélas! reprit Diane tout émue, 'a qui est-ce que vous parlez de telle sorte?
— Quoi! dit ironiquement Louise de Savoie, êtes-vous nice à ce degré d'ignorance, ma pauvre fille? monsieur votre hôte vous a celé ce mystère, de peur de vous faire trop joyeuse; possible est que Sa Majesté vous réserve l'emploi de la comtesse de Cliâteaubriant, sa mie...
— Le roi ! c'est le roi ! s'écria tout a coup avec une explosion de larmes Diane, qui fixait un u'il scrutateur sur François I" troublé et indécis. Ah! merci de ma vie ! monsieur de Valois n'est autre que le roi de France, mon seigneur et maître!
— Foi de gentilhomme! dit le roi mettant un genou en terre devant Diane, qui se désolait : aussi bien, la feinte me pesait; oui, je suis le roi de France par la grâce de Dieu ; mais pour amour de vous, mon cher astre, toujours serai-je monsieur de Valois, sans plus, et votre amant. *
— Sans doute, ol)jecta M"" d'Angoulême avec un sourire méchant, le sieur de Saint- Vallier étant exécuté à mort, ce n'est rien ou peu de chose dont l'amour soit diminué.
— Jamais ! oh ! non, jamais! répéta Diane abîmée dans sa douleur. C'était le roi ! pouitant mon pèi'e ne m'en donna point avis?...
— Par la morbieu ! madame ma mère, dit François I" parcourant la salle k grands pas, vous aviez bien afi'airede venir? Est-ce pas qu'il vous importune que je tienne une amie d'autre part que de votre main? Fi ! dorénavant point ne me laisserai-je piquer par vos fines mouches de cour, et il me plaît de choisir une qui m'aime hors de ma qualité de roi. Ainsi ne cuidez pas que je vous fasse tort en votre grande puissance, car ma Diana n'aura cure que de mon cœur et point de mou royaume.
— Ah! sire, sire, mon noble sire, répétait Diane joignant les mains d'un
air suppliant, avcz-voiis bien pu me tromper si grièvement ! Las! hélas! mon Dieu, prenez pitié de ma débilite! grâce! merci! pardon!
— Foi de gentilhomme ! reprit le roi qui l'empêcha de lui embrasser les genoux, ma très-chère Diane , c'est a moi surtout qu'il sied de requérir indulgence plénière touclianl ma ruse et déguisement.
— Malheureuse!... disait Diane avec les signes d'un violent désespoir, j'ai péché contre le bon Dieu, contre monseigneur mon père, contre monsieur mon mari ! Sire, je vous resupi)lie et vous recrie d'octroyer des lettres de rémission au sieur de Saint-Vallier?
— Olez celte espérance, objecta madame de Savoie : l'arrêt est signé et scellé; outre ce, le roi abjura son droit de clémence en face du crucifix...
— Gardez d'y croire, Diana! iiUerronipil François I" avec impétuosité, je vous jure (pie monsieur de Sainl-Vallier... Kon, madame, ajouta-t-il se tournant vers sa mère , cela point ne sera , et les docteurs de Sorbonne savent par quelles pénitences, par quelles œuvres pies on rachète les plus solennels serments.
— Sire! madame! monsieur de Valois! disait Diane hors d'elle-même : hélas! sauvez ma bonne renommée, remet lez-inoi au pouvoir de monsieur de Ihézé, si rude soit ce parti!... Suis-je pas logée en l'hôtel du roi? Oh! faites que je retourne en mon château d'Anet!
— Ma bien-aimée Diane, répondit tendrement François I", qui s'efforçait de l'apaiser et de la consoler, ordonnez de moi et de vous comme bon vous semblera; mais cessez ces lamentations (pii me boutent la mort en l'àme. Oh! ma douce mie, ai-je donc tant changé à vos yeux pour être devenu roi ?
— Sire, s'il est vrai que vous m'ayez aimée sans feinte ni moquerie, ôlez-vous de là et me laissez seule, afin que mon fol amour s'écoule par mes yeux !
— Triboulet! Caillette! cria le roi effrayé de l'égarement toujours croissant de Diane, n'est-il personne qui s'en aille quérir le médecin Agrippa ! Demeurez céans , madame ma mère, jusqu'à ce que je revienne !
— Pour Dieu! répliqua Diane en sanglotant, ne revenez plus, sire; en même temps, menez loin d'ici madame d'Angoulêrae, qui semble si contraire au pauvre seigneur de Sainl-Vallier; mais lirez autre part, pendant que la honte me rougit le visage. Oh! je ne vous hais pas, monsieur de Valois, onc ne pourrais vous hair! mais écartez madame, qui rit de mes larmes et de mon désespoir filial...
— Madame, dit amèrement le roi à la duchesse, tout ce mal est votre œuvre, et encore n'est-ce pas tout! C'a, venez sans délai, et Dieu vous pardonne!... Diana belle, tenez ma royauté pour votre petite servante, et ne
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portez pas si grosse rancune a nionsicnr do Valois. Adieu, et vous baise mille fois en idée ! »
François I" s'inclina devant elle avec respect, offrit la main a la duchesse d'Angoulême, l'entraîna d'un mouvement brusque, se retourna deuv l'ois pour jeter à Diane un suppliant regard d'amour, et sortit en adressant de vifs reproches a sa mère, qui souriait d'un air froid et cruel.
Diane écouta leurs voix et leurs pas qui se perdaient dans le lointain; (piand elle ne les entendit plus, elle se laissa tomber sur un banc, la tète dans ses mains, et pleura silencieusement. Absorbée dans les pensées que lui suggéraient la perte de son illusion au sujet du faux M. de Valois et la connaissance du péril presque inévitable dont son père était encore menacé, elle avait retrouvé un peu de calme extérieur, (piand , relevant la tète, ello aperçut Caillette, qui , debout contre la porte, restait attentif a la regarder avec tristesse.
« Ma chère dame ! s'écria-t-il en s'approchant d'elle, dès qu'il remarqua des pleurs dans ses yeux et la pâleur sur ses traits; qu'est-il donc advenu en mon absence? Pourquoi tels signes de deuil gâtant votre beau visage? Dites, ma dame et maîtresse, peut-on remédier a ceci? Voyons ce que c'est.
— Oh! Caillette, mon ami, répondit Diane avec des soupirs étouffés, monsieur de Valois n'était autre que le roi de France.
— Par la morbieu! madame, eussioz-vous pu l'ignorer toujours!
— Caillette, les rois, princes et courtisans sont moult trompeurs! Insensée, je cuidais qu'il m'aimât loyalement, et monsieur de Valois se jouait ainsi de ma simplicité : ce sont plaisirs de roi !
— Quoi! s'écria Caillette avec transport, vous faites si peu de cas de l'état de roi, que monsieur de Valois vous plairait davantage?
— Oui-d'a, et tant plus aimais-je monsieur de Valois, tant plus je m'efforce de hair le roi François P' .
— Oh! Diana, parlez franc, reprit Caillette qui tremblait do tout son corps ; ne me prêtez cette joie en vain : ètes-vous acerlainée de n'aimer plus le roi?
— J'en fais témoin la très-sainte Vierge, ma patronne immaculée! Avec son aide, pourrai-je éteindre la mémoire de monsieur de Valois, et afin d'y réussir plus tôt, je pars a cette heure pour la Normandie.
— One n'ai senti semblable liesse! Vous ne l'aimez point!... Eh bien! quand partez-vous? C'est un dessein prudent que votre bon ange vous mit en l'esprit, et il importe de ne retarder guère cette belle départie.
— Oui-d'a, mon bon Caillette, cuides-lu que le roi ne s'y oppose?
— Demain, sans doute; ains, cette nuit, avant qu'il songe à vous retenir
par force, je vous conduirai hors de l'hôtel des Tournellcs, où vous êtes à' votre insu.
— Volontiers; toutefois, mon ami, j'ai regret à cette fuite nocturne, et la préférerais en face du soleil.
— Dieu et les saints nous soient en aide! le roi vous circonviendra de remparts, gardes, argus et espies pour vous tenir prisonnière; alors, comment vous préserverai-je de ses violences? vos amis et serviteurs n'y peuvent mais. Autrement, vers la mi-nuit prochaine, j'ai pouvoir de vous retirer de ces dangers, et demain je vous rends saine et sauve en voire château d'Anet, qu'avez déserté h tort et à mauvais conseil.
— Et ce pendant, qu'arrivera-t-il de mon misérable i)ère et de son arrêt en surséance?
— Ayez, sur ce, espoir et assurance en la promesse du roi notre sire, qui n'a de sa vie forfait 'a l'honneur.
— Donc, a la grâce de Dieu, Caillette, je consens "a tout, et ce que ferez sera bien fait.
— 0bser\'cz ce (pii s'en suit : sous couleur de dormir plus tôt ([uc de coutume, congédiez damoiselle Nicole et demeurez enfermée dedans votre chambre; toutefois, au lieu de vous mettre au lit, tenez-vous prèle à partir et revêtez vos accoulrementsde voyage; car, une heure sonnant, au chant du coq, que j'imiterai trois fois sous votre fenêtre, vous descendrez à petit bruit en cette salle : le demeurant est mon affaire.
— Caillette, mon seul et vrai ami, voilà quevousmesauvezdcsembùchesde séduction! Aussibien, les rois (davantage le nôtre) ne se font faute d'induire en erreur lllles et femmes en poussant de gros soupirs d'amour qu'em|)orle le vent. Est-ce pas que monsieur de Valois fut un faux et déloyal amoureux?
— Certes, Diana, je l'atteste, et j'en citerais un mieux aimant, sinon mieux aimé!... Dieu vous garde jusqu'il la nuit close! Faut que je voise tout préparer pour partir d'ici en toute sûreté; trois chants de coq sous votre fenêtre, tel est le signal convenu.
— Merci, mon Caillette; ains, d'où vient que je ressens une frayeur extrême comme si je devais rencontrer des obstacles, (piehpuî échec peutêtre imprévu, ou je ne sais quoi?... Adieu seulement jusqu'aux chants de coq! ))
Madame de Brézé, encore indécise sur la résolution <prelle prendrait au dernier moment, tendit la main 'a Caillette, qui, s'en emparant avec délire, la couvrit de larmes et de baisers; mais Diane ne vit dans ce transport et dans cet attendrissement (jue l' expression du zèle d'un serviteur dévoué.
Caillette s'en alla sous l'influence d'un soml)re pressentiment, et Diane
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demeura longtcnijis en conlemplation devant un portrait magnilique de François I", représenté avec les attributs d'IIerrule domi)teurdes Pyi^niées. Elle reconnut le roi el M. de Valois dans cette vivante peinture de Léonard de Vinci.
Pendant ce muet lètc-a-tête entre elle et le tableau, un léger cliquetis de grelots la lit tressaillir; elle eut peur, elle remonta dans sa chambre, dont elle lerma la porte, sans invoquer les soins de dame Malon, et attendit la nuit, avec plus d'inquiétude que d'impatience : elle s'attristait au contraire en la voyant venir.
A peine eut-elle quitté la salle basse, que les grelots qu'elle avait entendus tintèrent de nouveau, et Triboulct sortit avec précaution de dessous l'escalier où il était caché depuis l'apparition de la duchesse d'Angouléme; il prit un flacon de vin sur la table encore servie, le vida d'un trait et traversa en courant le labyrinthe :
« Par les sept sages de la Grèce 1 disait-il en ricanant , madame Diane ne s'attend point de tomber de Caillette en Triboulct, comme de Charybde en ScvUa! »