SUR LES FOUS DES ROIS DE FRANCE. III
la taxe en monnaie de singe, c'est-à-dire avec une chanson ou avec une gambade, redevance imposée au bateleur conduisant un singe.
Le fou avait un gouverneur, ainsi que le chenil, des valets de chiens ; il était servi des meilleurs morceaux a table, ainsi que les éperviers et les paons dans Voiselerie; il étudiait les tons, les sauts, les reparties, les chansons, ainsi que les perroquets, les pies, les corneilles en cage; il recevait même en punition les étrivières, et il allait faire pénitence aux cuisines, en compagnie des valets.
Au bon vieux temps, on instruisait les fous de même que les bêtes, pour les vendre ou pour se divertir. Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt, s'exprime ainsi dans ses Serèes au sujet d'un idiot que Dieu ayant crié et mis au inonde , avait laissé là : « Ce serviteur était d'une famille et d'une race dont tous étaient honnêtement fous et joyeux ; et outre, tous ceux qui naissaient en la maison ou ce serviteur était né, encore (|u'ils ne fussent de sa ligne, venaient au monde fous et si l'étaient toute leur vie; tellement que les grands seigneurs se fournissaient de fous .en cette maison , et par ce moyen elle était de grand revenu à son maître. » Cette singulière école de fous avait la vogue sur la iin du seizième siècle, a l'époque on Henri III accajjarait tous les petits chiens de Paris.
Il suffisait qu'un fou d'oliice tint les promesses de son nom; soit qu'on dérive ce nom de tpouio;, léte aigué, parce que la conformation étroite et conique de la tête est le signe de l'absence de cervelle; soit qu'on le tire du latin follis, soulllet, parce que la tête d'un fou est pleine de vent et de billevesées : on ne soutenait pas une thèse en Sorbonne pour avoir droit de porter les insignes de maître es folie , savoir : le bonnet 1a longues oreilles et à crête de papier, la marotte au poing, la vessie 'a la ceinture, et la livrée aux couleurs d'un maître, toute résonnante de grelots.
Les ordonnances des rois défendaient aux roturiers l'usage de certaines étoffes et de certaines fourrures réservées à la noblesse; les chevaliers seuls chaussaient les éperons dorés; les manants ne chevauchaient cjue des mules ou des roussins; les demeures des nobles se distinguaient par des tours, des girouettes, des colomiiiers, des fossés et autres attributs ipie la cabane du laboureur et le pignon du bourgeois auraient craint d'usurper; mais tout le monde avait licence de prendre un fou 'a sa solde.
Cependant le concile de Paris, en 1212, réforma les abus des mœurs ecclésiastiques, et lit la guerre aux fous que les évêques entretenaient dans leur maison épiscopale pour se donner à rire. Le rire n'est-il pas le propre de l'homme ? Or, les rois, qui ne se dérident pas souvent au milieu des noirs soucis de la couronne, ont plus de peine (pie leurs sujets à trouver un peu de ce rire qui fait tant de bien et qui naît de lui-même sur les lèvres du gueux se chauffant au soleil. Les rois, pour distraire leurs ennuis et leur oisiveté, s'étaient entourés des fous les plus innocents et les plus habiles, qui s'efforçaient de réveiller une gaieté morte, et qui ne produisaient d'ordi- • naire que la pitié ou le dégoût.
Quelle devait être la condition abjecte et pourtant enviée de ces créatures qui n'avaient plus à eux une pensée, un sentiment ; qui riaient de bouche lorsqu'ils avaient des larmes au fond de l'àine; qui se voyaient ravalés au niveau des chiens et des singes ; qui ne pouvaient espérer ni famille ni amis ; qui vivaient et mouraient au bruit moqueur de leurs grelots? Sans doute, il s'est rencontré plus d'une fois un cœur d'homme abattu d'indignation sous le déguisement d'un fou ; sans doute , une main
IV ESSAI IIISTORIOIE
qui aurait bieu tenu la garde d'uHe ôpce s'est crispée sur le mauclie d'uue marotte, et plus d'une l'ois le ion a craché sa honte au front du roi.
L'histoire, qui a daigné s'occuper des cartes de Charles VI, de l'arbalète de Charles VII, de la vénerie de Louis XI, de la paume de Charles VIII, et des amusements favoris de nos rois de France, n'a pas écrit les fastes de tous leurs fous : c'est une grave omission dans VArt de vérifier les dates. et dans la Généalotjie des grands Officiers de la Couronne de France; car il semble, en mainte circonstance, que le fou d'otlice était caché malicieusement sous le manteau royal.
On connaît seulement les noms de Thévenin, sous Charles V; de Caillette et Tribovlet, sous Louis XII et Fran(;oisl"; de Brusqiet et de Thoai, sous Henri II, François II et (Charles IX ; de Sibilot, sous Henri III; de Maître Gi illaime et de Chicot, sous Henri IV; d'ÀNGOiLEVENT et de I'Angely, SOUS Louis XllI et Louis XIV. Voila bien des interrègnes dans le royaume de la folie , qui commence , d'une manière certaine , à Charles le Sage.
Ce prince aimait l'entretien des fous, « et cette récréation prenait, dit sbn historiographe Christine de Pisan , alin que soin de trop grande occul)ation ne put empêcher le sens de sa santé. » Après son lever et sa prière à Dieu, le bon roi Charles, avec ses serviteurs, raconte la même historiographe, «par bonne familiarité se truphait de paroles joyeuses et honnêtes, par si que sa douceur et démence donnait hardiment (hardiesse) et audace, même aux moindres , de hardimeul deviser 'a lui de leurs truplies ( folies ) et ébatlements , quelques simples qu'ils fussent ; se jouait de leurs dits et leur tenait raison. »
Les fous de Charles V étaient ses plus pricés ou ses faviiliers, comme est qualilié Louis Mulier, nié'uélrier de Philippe le Hardi , duc de Bourgogne, dans un état des domestiques de ce duc. Le fou savait se rendre indispensable par son adresse h flatter les goûts et les passions de son seigneur, par ses horoscopes, ses épigrainmes, ses bouffonneries et ses Iru- })hes ; le mot de miislilicalion , (]ui a un sens absolument semblable, ne fut inventé que quatre siècles plus tard, en l'honneur du petit Poinsinet le mijslipè.
Charles V, ayant perdu son fou, écrivit 'a la ville de Troyes de lui en fournir un autre, snicanl la conlume ; d'oi\ il ])araît que la Champagne, caracli'risée par ce fameux proverbe : Quatre-vingt-dix-neuf moulons et un Champenois font cent bêtes, avait le privilège d'approvisionner de fous le roi de France, comme plus tard les jésuites s'attribuèrent le droit de lui donner des confesseurs. On disait alors la nience de Chàlons. pour la niaiserie par excellence; mais la Champagne , (|uoi(|iie déj'a illustrée par son comte Thibaut et ses trouvères, n'avait pas imposé silence au proverbe par la naissance de La Fontaine et de Racine.
Le fou que regrettait Charles le Sage fut enterré à Saint-Germainl'Auxerrois, où sou tombeau u'exislail plus du temps de Sauvai, qui en décrit un autre du même genre qu'on voyait 'a Saint-Maurice de Senlis avec cette épitaphc ;
Il Ci jjl Theveiiiii de Saint Icgier,
Fol du roi iiosire Sire, Qui trépassa le onzième jour de juillet , L'an de grâce MCCCLXSV.
IVii7. Itieu pour l'anie de ly. ii
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