‹ Les deux fousChapitre 5 sur 28 · IV -y · texte numérisé non relu

IV -y

sur, tKS FOCS DES UOIS DE KI!\>CE. V

Ce tombeau était formé d'une pierre de liais , longue de huit pieds et demi sur (pialrc et demi de large, gravée en creux et offrant l'image du mort. Tliévenin est couché , eu habit long : il a pour coiffure une calotte à houppe et sur les épaules un froc ;i capuchon ; il tient une marotte eu main et porte deux bourses sur l'estomac ; les pieds sont nus , et imités en incrustation d'albâtre ainsi que le visage. A l'entour de cette tombe , on a sculpté , avec le travail le plus minutieux, une foule de petites figures dans des niches. Les bourses et la marotte représentaient les armes parlantes des fous, qui ne l'étaient qu'a beaux deniers comptants.

Au reste, sous Charles le Sage, les fous en titre d'office étaient au nombre des ofliciers de toute maison princière : Jean, duc de Berri , frère du roi, ([ui mourut en MIC, fut accompagné solennellement, "a ses obsèques, par ses fous vêtus de deuil.

Charles VI, qui régna en démence pendant jilus de trente ans, devait se plaire avec ses fous, dont les noms ne sont pourtant pas venus jusqu'à nous, comme ceux de sa pedlc rciiir Odette d(> Champdivers et de sou peintre de cartes, Jacqueniin Gringonueure; néanmoins on ne peut douter de la faveur particulière qui niulti[)lia les porte-marottes sous le règne d'un fou frénèlique.

Les courtisans inventaient, a l'envi , des jeux et des plaisirs pour dissiper la sombre frénésie du malheureu\ roi qu'une funeste mascarade avait jirivé de sa raison, lorsque, dans le ballet des Sauvages, le feu prit à ses vêtements enduits de poix-résine, et mit sa vie en danger. Depuis cette lugubre niômerie.ni Charles entrait en fureur, des valets déguisés et masqués apparaissaient pour l'enchaîner ; s'il retombait dans son habituelle et morne tristesse, une damoiselle, un page, un fou, avaient mission de lui faire compagnie et de servir a ses vbaltcmcnls. Mais que pouvaient les facéties d'un fou d'ollice sur la triste et inerte préoccupation d'un fou véritable?

Charles VI était poursuivi partout du spectre de la folie : ouvrait-il un missel enluminé , il retrouvait sur les encadrements coloriés des prières la scène de la Daiitic marahre , où la Mort fait huiler le fou vers la tombe; agitait-il ses cartes peintes et dorées, il rencontrait encore le ))ortraild'un fou que des entants assaillent a coups de pierres ; enfin, s'il détournait les yeux, c'était pour les reporter sur son fou , accroupi au coin du foyer éteint, et dorlotant sa marotte à l'instar d'une nourrice.

Ce fut peut-être un des fous de Charles VL que ce Seigni Joan (pii vivait «n siècle avant Caillette, le fou de Louis Xli, selon la Acf des fols du monde, imitation d'un ouvrage allemand, imprimé pour la première fois vers 1404. Rabelais, qui appelle le seigneur Joan fol insigne de Paris, bisayeul de Caillette, en fait le héros d'une aventure digne des jugements de Sancho dans l'ile de Barataria , et curieuse surtout comme preuve de l'autorité qu'avait autrefois le conseil d'un fou.

A Paris, devant la boutique d'un rôtisseur du Pelit-Châtelet, un faquin ou portefaix mangeait son pain a la fumée succulente du rôt; le rôtisseur le laissait faire, sans mot dire. Mais, quand tout le pain fut mangé, le rôtisseur happe au collet l'amateur de iuinée, et le somme de payer la fumée qu'il a prise. Grande altercation : le portefaix s'écrie que la fumée qui s'échappe dans la rue appartient a tout le monde; le rôtisseur réplique avec menaces que la fumée de sou rôt irajiparlient qu"a lui, et qu'il est seul maître de la donner ou de la vendre.

VI ESSAI HISTORiyiE

Le badaud peuple de Paris accourut de toutes parts, et la se trouva Seigiii Jean /(• /■()/, ciladin de Paris. Ce vénérable fou [Scifini peut bien dériver de senior, vieillard) avait sans doute acquis une fortune bonnète en exerçant a la cour son métier lucratif, et sou ambition se bornait a jouir en paix des droits et privilèges de bourgeoisie en la bonne ville de Paris.

« Faquin, dit le rôtisseur au portefaix, veu\-lu dans notre différend accepter pour juge ce noble Seigui Joaa '? »

Le portefaix y consentit, et Seigni Joan , après avoir entendu les parties, ordonna au portefaix de tirer de son escarcelle quelques pièces d'argent ; celui-ci soupira en présentant un tournoi de douze deniers ; alors Seigni Joan prit le tournoi , le pesa sur son épaule gaucbe pour juger s'il était de poids, le lit sonner dans la paume de sa main gaucbe pour vérifier s'il était de bon aloi , et l'approcha de la prunelle de son œil droit pour voir s'il était bien marqué. Le peuple attendait en silence le résultat du jugement, qui d'avance réjouissait le rôtisseur et désespérait le portefaix.

Enfin Seigni Joan, « en majesté présidiale, tenant sa marotte au poing comme si fût un sceptre, et alVublant en tête sim chaperon de marlres-singesscs h oreilles de papier fraisé », toussa doux ou trois fois a l'imitation de Messieurs du Parlement , et rendit son arrêt en ces termes : " La Cour déclare que le portefaix qui a mangé son pain ii la fumée du rôt, a payé civilement le rôtisseur avec le son de l'argent ; ladite Cour ordonne que chacun se retire en sa cbacunière, sans dépens et pour cause. "

Charles VII avait trop de générosité chcvaleresciiie et d'aimable galanterie pour se plaire avec les fous, quoiqu'il perdit son royaume le plus gaiement du monde, suivant le reproche que lui adressa un de ses capitaines, lorsque les Anglais le dépouillaient de ses villes et de sa puissance ; il négligeait l'honneur et l'intérêt de la couronne pour se livrer aux divertissements des tournois, des danses, des festins, des mascarades et de la chasse ; ce ne fut pas un fou d'oliice qui le lit rougir de son insouciance, ce fut la plus belle entre les belles, Agnès Sorel , qui réveilla en lui le sentiment de la royauté et de la patrie : la France fut sauvée.

La passion de Charles pour Agnès était si (Mitière et si exclusive, que les facéties d'un bouffon eussent semblé déplacées dans la petite cour de Bourges, où tout n'était que tendresse et volupté : le cliquetis des grelots et des vessies aurait désagréablement troublé l'harmonie des luths et des vers qui célébraient l'amour parfait , tandis que la guerre étrangère promenait ses pavillons autour de la retraite de Charles et d'Agnès: alors le roi était le fou, et son sceptre se métamorphosait en marotte. Le poète royal Alain Charlier héritait de l'oflice de Seigni Joan.

Alain Chartier. qui avait une telle renommée de laideur que Marguerite d'Ecosse ne lit que la confirmer en le baisant sur la bouche à rause des belles ehoses issues d'ice.Uc, réunissait toutes les qualités du nain et du fol-sage. On peut le regarder comme le premier poêla regius, titre équivoque remis en vigueur sous Louis XII, et traduit littéralement par fou du roi. De tous temps poêle et fou furent synonymes, si l'on en croit Ménage, qui se piquait d'être poète.

Après la mort de sa mie Agnès, Charles Vif rentra en possession de ses États, et les fous ne reconquirent pas leurs prérogatives. Charles, opprimé par ses ministres, menacé par son fils et consumé de regrets amoureux, devint vieux et triste avant l'âge, malgré les tentatives de ses serviteurs pour le distraire de sa mélancolie : il jouait aux échecs, tirait de

SLK tES FOUS DES ROIS DE FRANCE. Vil

l'aihalèU', enlciulait trois messes par jour, et, quand il prenait ses repas, <i toujours y était son médecin et de ses gens et valets de ciiambrc honnêtes, •lui parlaient de joyeusetés ou d'histoires anciennes, où il prenait plaisir. Mais l'histoire ajoute : 11 n'avait cure des fols-sages. »

Louis XI, le plus gai et le plus terrible des rois de France, avait autant de fous que de familiers, car il attachait volontiers a son service quiconque se signalait par une repartie line et impicvue : de Ta le grand nombre de secrétaires qu'il a employés. On lui agréait mieux par un mot de folie qu'en cent de sage prudhowinie.

Un jour qu'il voulait faire écrire à la hâte, il aperçut un petit scribe qui avait son (jaUemdrd ou écritoire pendu a la ceinture, et il lui ordonna de rédiger la dépêche ; mais le clerc, en tirant sa plume . laissa tomber des dés h terre : « A (pioi sert cette dragée? demanda le roi.

— Sire, répondit l'écrivain avec effronterie , c'est un remcdium contra peslem (remède contre la peste).

— Viens ça, reprit Louis XI, tu es un gentil paillard, tu es 'a moi. >> Brantôme termine ainsi l'anecdote: " Et le prit 'a son service, car ce bon

prince aimait fort les bons mots et les esprits subtils. i>

Louis XI avait misa la porte l'étiquette des cours pour faire accueil à la joviale liberté de la bourgeoisie : son médecin Coictiers , son barbier Olivier Ledain, son conseiller Doyac, son astrologue Angelo Catho, et son compère le grand-prévôt Tristan l'Hermite étaient des fous plus ou moins plaisants , qui devaient leur fortune a des boutades malicieuses, "a des contes licencieux et a des tjaielèa hardies. X'élait-ce pas lui-même un bouffon sans rival, que ce roi redoutable, qui , ayant fait couper la tête de maître Oudard de Bussy, conseiller au Parlement, afin (/«'oh counùt bien cette tête, la lit atourner d'un beau chaperon fourre, et l'exposa sur le marché d'Hesdin, là où il préside, écrivait-il a M. de Bressuire?

On devine que les fous d'olilce étaient bien au-dessous de ces royales plaisanteries, et le seul ([ui ait mérité une mention par sonmalheureux sort n'est pas plus nommé que les victimes obscures sacriliées "a la défiance de ce sanglant politique.

Louis XI ayant fait mourir son frère, leduc de Gnienne, par gentille industrie, dit Brantôme, eut l'adresse de se soustraire au soupçon, et de s'assurer du secret par le meurtre de l'empoisonneur, l'abbé de Saint-Jeand'Angely, qui fut étranglé dans sa prison ; mais le remords survécut au crime , et le roi, priant un jour devant Notre-Dame de Cléry, qu'il nommait sa bonne patronne, s'oublia jus(|u'a se reprocher tout haut le fratricide. Son fou était auprès de lui , et ce fou , 'duquel il ne se doutait pas qu'il fût si fol, fat, sol qu'il ne put rien rapporter, lui redit la litanie en présence de tout le monde, a son dîner. Le courage était grand d'oser chagriner et embarrasser Louis XI!

Ce fou, qui répétait souvent que le roi avait fait mourir son frère, passa le pas cotnme les autres, à quelque temps de lii , et Louis XI retint depuis cette vérité que lui avait apprise l'expérience : " Il ne fait pas bon se fier à ces fols, qui quelquefois ont des traits sages, et disent tout ce qu'ils savent ou bien le devinent par quelque instinct divin. » Louis XI ne se confessa plus devant témoins : il devait d'ailleurs se défier des fous de cour, en se rappelant que le Glorieux, bouffon du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, avait conseillé 'a son maître de retenir le roi ilc France prisonnier à Péronne.

MU ESSAI HISTOUIQIE

Avant cette époque, vivait un autre fou qui ne portail pas la livrée du métier et qui ne se vendait pas a un seul maître, mais allait de l'un a l'autre, selon qu'o» h' dr frayait et paiiaitses dépens; il s'attachait, pour un temps, à la suite des princes et des ijentilsliommes que ses bons mots , ses tours et ses larcins égayaient en loijer d'une lihérale hospitalité. Montblcru, dont les laits et s^esles furent narrés peut-être par Louis XI lui-même, encore dauphin, aux veillées de la cour de Bourgoi^ne, paraît avoir servi de modèle au (ou de Henri III, ce Brusquel, qui vidait son Imaginative pour remplir sa hourse , et qui ne se i)iquait pas de délicatesse dans les expédients qu'il mettait en reuvre. Montl)lerii était une sorte de fou libre, de jongleur et de parasite à tout écot . type de ccsmystilicateurs du siècle dernier, toujours prêts h se faire un jouet des sots aux dépens desquels ils vivaient, choyés et applaudis sur la loi de leur réputation, bien on mal acquise.

Montbieru, qui iiassait'a la foire d'Anvers e» la compagnie de monseigneur d Êlawpes, rencontra maître Imbertde la Plaine, maître Roulant Pipe et Jean Letourneur, gentilshommes llamands, qui lui tirent bon accueil, et ;)0i()' ce qu'il eut plaisant et (jraeieux eiininie chacun sait , le prièrent de venir loger avec eux, en lui disant qu'ils feraient la meilleure chère dejawais ; ce que Montbieru accepta de bonne grâce. Or, il arriva que ces genlilshoninies séjournèrent à Anvers plus (pi'ils ne pensaient, et comme chacun n'avait apporté (jn'une chenùse sur son corps, cette chemise fut bientôt sale, ainsi (pu' le bonnet de nuit ou fourrc-r/icir dont chacun s'était pourvu eu qnitlant la cour de Bourgogne. Os gentilshommes attendirent le samedi soir pour donner 'a la chambrière leurs chemises "a blanchir, (jn'ou leur rendrait blanches le lendemain "a leur lever. Les chemises furent blanchies et séchées au feu de la cuisine ; mais la chambrière s'étant absentée uu moment, Montbieru, (jui s'était levé avec le jour sous prétexte d'aller séparer les chevaux en (pierelle dans l'écurie, courut à la cuisine, prit les chemises, les cacha dans du foin et retourna se coucher. Le bruit du vol (pii s'était commis vint aux oreilles des pauvres gentilshommes appelant leurs chemises 'a grands cris , pendant que ^lontbleru fesail le dormeveille, et ronllail aussi haut qiu' les cloches de paroisses sonnant le messe. Enfm ils empruntèrent "a leur hôte des chemises courtes et étroites et de bien dure et âpre toile, et s'habillèrent si tard qu'ils manquèrent la messe du dimanche. Montbieru, qui avait promis de leur faire voir Dieu, les mena dans la cathédrale, où il y a un Dieu sur âne, c'est-'a-dire un tableau re- ]iréseiilant l'entrée de .lésus 'a Jérusalem : <i Voila Dieu ! leur dit-il; vous ne l'andre/ jamais de voir Dieu céansa (pieliine heure (pie ce soit. » Montbieru voulut avoir l'absolution de sa tromperie , et il apitoya si bien les i^entilshommessur lesort du larron ipii serait damné, disait-il, s'il n'obtenait le pardon de son méfait, (pi'ils pardonnèrent de bon cœur a ce larron inconnu, en avouant qu'ils ne gagneraient rien à le damner pour trois méchantes chemises et trois couvre-chefs. Alors Montbieru changea de langage : « Par ma foi, je vous sais hou gré de la quittance que vous avez faite au larron de vos chemises, et je vous eu remercie tous, car je suis le larron même (jui vous déroba "a Anvers. »

Brantôme range i)armi les fous célèbres un larron jdus audacieux que Montbieru, et dont le surnom était un synonyme de voleur, le poète Villon, qui deux fois courut risipie de la potence et fut gracié par Louis XI, assez peu dément de sa nature d'homme et de roi. François Corbueil. dit Villon, en mémoire de sef^villonneries, était un fou de l'espèce la plus rare, et ses deux Testaments, rimes sousTinlluence d'une condamnation à mort, sont

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