‹ Les deux fousChapitre 7 sur 28 · XIV ESSAI HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XIV ESSAI HISTORIQUE

Rabolais soiihailor riuslitulion des Tribonlinalex, fêtes eu riionueiir des lous et de Triboulet.

Lorsque Frauçois I" préparait sa triste campagne de l'année 1525, où W perdit tout, fors l'honneur, Triboulet assistait au conseil secret dans lequel on discuta l'entrée en Italie. Cbacun proposant son avis sur le passage de l'armée: «Vous croyez, messires, avoir décidé a merveille? dit Triboulet, qui prit la parole aussi hardiment que le chancelier Duprat ou le conseiller Duvair; ces beaux avis ne me plaisent guère, car vous ne songez aucunement à l'essenliel. — Qu'est-ce? lui demanda sérieusement le roi. — L'essentiel n'est pas le moyen d'entrer en Italie, repartit le l'on, mais le moyen d'en sortir, duquel [lersonne ne parle. Voulez-vous que nous y restions? >i L'iiistorien Mathieu nomme Amaril l'auteur de cet avis.

Triboulet aurait dû ajouter, comme ce harangueur des États de la ligue : « (Iroyez-moi, et vous croirez un loi; » car il prophétisait sans le savoir, a moins que la prophétie ne soit postérieure à l'événement de la bataille de Pavie. Chez les Romains, les poulets prédisaient l'avenir, en concurrence aveclcsorades : Triboulet fut contemporain de Michel Nostradamus.

Un grand seigneur, peut-être Bonnivet, ayant menacé le fou qui l'avait hlanonné , c'est-a-dire raillé publiquement, Triboulet alla se plaindre à François 1". « N'appréhende rien, lui dit le roi : (juiconque aurait la hardiesse d'entreprendre contre toi, je le mènerais pendre un quart d'heure après ta mort. — Merci vous dirais, reprit Triboulet, s'il vous agrée de le l'aire pendre un quart d'heure avant qu'il me tue. »

Cette spirituelle saillie a été si souvent répétée en changeant de maître, que Triboulet, dans tiuis les cas, ne serait qu'un plagiaire.

L'ne autre fois, comme il passait avec un seigneur sur un [lont dépourvu de parapet et d'accoudoir, le seigneur demanda eu colère pourquoi on avait construit un pont sans y mettre de garde-fous : « Monseigneur, dit Triboulet, certes on ne savait ipie nous dussions passer par la. »

Ce trait serait plus vraisemblable si l'on avait dit, a cette époque, yardefous au lieu de (jarde-fnux qm est le mot primitif, soit qu'on ait sous-enteudu le mot pas, pour i/arde un faux pas, soit que faux, dt'rivé de l'allemand, signilie défaut des côtes, parce que cette balustrade garantit le corps juscpi'a la ceinture. Au reste, l'anecdote est assez jolie pour avoir fait prévaloir (larde-fous sur <jarde-faux.

Quoi qu'il en soit, les actes facélieiix de Triboulet, comme nous l'assure Desperiers dans ses Contes et nouvelles rècnkitions, divertissaient beaucoup le roi eu lui procurant quelque èbaltemenl après son travail es affaires du royaume. François I" n'allait ni ;i la chasse, ni en voyage, sans être accompagné de sou fou tnarrhant devant lui par les chemins, et de temps k antre la voix aigre du bouffon lançait une plaisanterie qui mourait dans l'oreille du roi ou passait de bouche eu bouche avec des éclats de rire approbateurs, selon l'accueil (pi'elle avait reçu à sa naissance. Un sourire eîneurantles lèvres du maître était pour tous les assistants un ordre tacite d'applaudir et de s'égayer; mais bien souvent, ce qu'on appelait une gentille sorneltc emmanchée au bout d'un bâton, ne touchait pas l'esprit soucieux et taciturne de François 1", rêvant aux désastres de ses années d'Italie et aux menaçants déiis de Charles-Quint. Alors la plus fine épigramme de Triboulet ne produisait qu'un vain son 'a peine entendu et répété à peine

SUR LES FOIS DES HOIS DE FliANCE. W

par los pages tlésœuvrés. Les succès du fou (lépeiidaienl donc moins du mérite de ses i)ons mois que de la disposition du roi à les écouler.

Un jour, Tribouiet rhei-auchant auprès du roi el devisant de quehiue sornette, le cheval (ju'il niontail lll entendre six ou huit fois un hruil iircspeclucux dont Tribouiet fut fort coiirrouré. Aussilôtil met pied a terre, ôle la selle du cheval, la met sur sa tète, et dit a François I", ijui était de belle humeur : u Cousin, cousin, vous m'avez ceiourd'luii baillé le plus mécliaiil cheval qui fut onc vu ; c'est un ivrogne ; quand il a bien bu, il ne fait (pic parler de la sorte. Par Dieu! en punition de ce, il ira a pied. Ah! ah! le vilain, il dit des choses mal sonnantes devant le roi. » Aces reproches, il ajoutait de grands coups de massue sur la croupe du cheval, qui n'en parlait pas moins haul. Il porta ainsi la selle, el conduisit le cheval par la bride pendant plus d'une demi-lieue, jusqu'à ce qu'il crut l'animal dûment corrigé.

Tribouiet, suivant ce même conteur, son contemporain, inventait mille folies pour l'amusement du roi : tantôt il vendait son cheval pour avoir du loin; tantôt il revendait son foin pour avoir un cheval; car «il vécut toujours foliant jusqu'à sa mort. »

François I" remmenait partout avec lui, même 'a l'église. In jour, le roi allant à la Sainte-Chapelle pour entendre vêpres. Tribouiet, armé de sa marotte, entra dans le sanctuaire, à la suite des grands oliiciers : au moment où le corlége royal arriva, un profond silence régnait dans l'église, et les chanoines rangés sur leurs stalles attendaient que le roi fût agenouillé devant son prie-Dieu pour commencer la cérémonie. Tout 'a coup l'évêtpie olliciaut entonna d'une voix éclatanle le psaume Peus in adjutoriuni meuiii iuleiide, puis tous les chantres répondirent a plein gosier, dr sorte qu'on n'eût point oui tonner céans. Ce chant grégorien, soutenu par le ronllement des orgues, gronda solennellement sous les voûtes de la Sainte-Chapelle; étmn'dide cette musique, Triiioulet se leva de son siège, courut à l'évéque et l'accalda de coups de poings.

Cévèque crie 'a l'aide, les chanoines interromiient leur psalmodie, les assistants croient que le diable a pris la l'orme de Tribouiet; on vient au secours du pauvre prélat 'a moitié mort de peur: on retient le bras de son adversaire, qui frappait comme un possédé ; on conduit Tribouiet devant le roi, que cette scène imlécenle avait irrité, bien (pie la comique fureur de son fou lui donnât sujet de rire.

« Méchant garçon, lui dit-il, pourquoi as-tu maltraité cet homme de bien"? tu seras, pour ce fait, fouetté bellenn'ul, sans pn'judice de l'enfer.

— Da, da! mon cousin, reprit Tribouiet avec une gravité de juge sit'geant sur les lleiu's de lis, quand nous sommes entrés céans il n'y avait point de bruit, s'il vous souvient, et voila que ce braillard a commencé la noise : c'est donc lui qu'il faut punir. »

François I" demanda pardon pour son f(Mi "a l'évéque, qui l'excusa en faveur des paroles évaugéliques : » Bien heureux les pauvres d'esprit. » Cette anecdote sacrilège fut assez publique pour (pi'un auteur italien, le Domenichi, la mentionnât quelques années apr(''s clans un recueil de plaisanteries llorenfines, sans toutefois nommer Tribouiet. Ne peut-on pas supposer que ce malicieux personnage usait de ses privilèges de fou l'oyal pour bafouer les prêtres catholi(pn\s et causer un immense scandale que les premiers apôtres de la religion réformée eussent payé de leur vie? Nous voyons en effet, h la même époque, plusieiu's fanatiques luthériens ou cal-

XVI ESSAI IIISTOHIOIE.

viiiislos insullerou mallrailor le ilosscrvaut a raiilol, cl périr martyrs dans les namnies du bûclier.

Bonavcnturc Desperiers nous apprend que Triboulet, qui avait été plm heureux que sage, laissa beaucoup de rci^rels après lui. Sa mort eut lieu, saus doute, vers l'année 1537, puisque le poète latin Jean Voûté a composé l'épitaphe de ce fou célèbre, inq)rimée dans un volume de poésies eu 1538. Cette épitaphe, dont le principal sel consiste dans le rapprochement des mots vixi (j'ai vécu) et morio (bouU'on) équivoquant avec le verbe mor/or (mourir), n'est guère traduisible en français.

vixi morio, regibiisiiue grains Solo hoc iiomlne; viso non fulurus Ket;uni morio sim Jovi supiomo ?

Cela veut dire à peu près : « J'ai vécu fou, et j'étais cher aux rois parce seul nom; est-ce que le bouffon des rois ne peut pas devenir celui de Dieu? » Il y a encore une autre épitaphe latine ipii n'est pas de meilleur goût. Vn poète français rima et i)ultlia les Lamenlatious el Coin plaintes lie Triboulet, fol du roi, qu'il [ail roitire la mort. Ce fut probal)lement le même auteur qui avait fait paraître précédemment la Complainte sur la mort de Caillette; la poésie avait elle-même besoin de quelques grains d'ellébore.

Cette date véritable delà mort de Triboulet (1535-1538) détruit un fait qui se trouve rapporté dans toutes les histoires de France, ainsi que dans tous les Ana qui présentent ce fou de cour comme vivant encore 'a la fin de l'année 1539.

Enl53!J, lorsque les (lautois se révoltaient contre la tyrannie impériale, Charles-Quint demanda un sauf-conduit a François I" pour traverser son royaume, et le roi-gentilhomme lui accorda le libre passage 'a travers la France, sans avoir aucune inlenlion de se venger d'un irréconciliable ennemi par une trahison. Dans cette circonstance, l'empereur fut aussi imprudent (pie son hôte fut généreux. Les avis ne manquèrent pas "a François [", qui repoussait noblement toute insinuation perfide, et qui ne voulait plus se souvenir de sa captivité "a l'Alcazar de Madrid. Charles V, de son côté, eut sans doute a résister aux conseils de sa noblesse castillane, lorsqu'il osa se remettre à la boinie foi de son ancien prisonnier. Triboulet, dit une tradition dont nous avons vainement cherché la source, écrivit sur ses tablettes le nom de l'empereur, dès que celui-ci eut mis le pied sur les terres du roi qu'il avait non-seulement vaincu "a Pavie, mais encore ju'ovoqné dans un cartel où il l'appelait déloyal et félon.

" Mon cousin, dit Triboulet au roi, j'ai inscrit en ces tablettes les noms el qualités des plus grands fous (|ui soient au monde : voil'a comment notre cousin l'empereur doit mener la danse, pour ce (ju'il vient se rendre captif dans vos Etals, en expiation du traité de Madrid.

— Oui-d'a, méchant garçon, penses-tu que je le retienne en cliarlre lu'ivée? reprit François 1". A-t-il pas reçu une foi de gentilhomme, moyennant hupiclie il est plus en sûreté dans mon royaume que dans le sien propre ? Donc, n'impute a folie sa noble liance en ma chevalerie.

— J'attendrai, s'il vous plail, pour effacer .son nom, que vous l'ayez laissé honnèlement i)asseren Brabant. Après quoi, j'ôlerai ledit nom pour y ranger le vôtre à la place. »

Sllï LFS FOIS DES P.OIS DE FRANCE. XVII

D'autres historiens ilonueiit à celte aiiecilole une forme plus ingénieuse et plus vraisemblable. Lorsque l'on apprêtait a Paris les fêtes de l'entrée de Charles-Quint, François I" lit apporter au Louvre les magnifiques présents qu'il destinait a l'empereur, et les étala aux regards avides de sa cour.

« C'est moult glorieusement recevoir notre cousin et sa césarée majesté, dit Tribouleten retirant sou bonnet a grelots pour l'arborer au bout de sa marotte; je ne demeurerai point en arrière d'une si généreuse magnificence, et je veux aussi faire un don à l'empereur arrivant dans Paris.

— Eh! quel don sera-ce? demanda le roi, qui craignait quelque impertinence de son fou.

— Vraiment, je lui donnerai mon bonnet comme au maître es arts de la folie , puisqu'il vient se jeter pieds et poings liés aux bras de son ennemi.

— Trêve, monsieur du fou, interrompit François I" en colère : l'empei'eur, se confiant à ma parole royale, n'a pas sujet d'appréhender qu'on le retienne.

— .le n'y trouve rien a redire, mon cousin; mais j'attendrai l'issue des choses pour savoir qui aura mon bonnet : vous ou bien l'empereur, à moins (|ue tous deux en soyez coifl'és en guise de diadème. »

Ces deux anecdotes ont probablement été fabriquées d'après celle qui met en scène la duchesse d'Étampes, excitant le roi son amant à retenir en otage l'empereur : « Voil'a une belle dame, mon cousin, dit François 1" a Charles-Quint en montrant madame d'Étampes, qui est d'avis que je ne vous laisse pas sortir de France avant que vous ayez révoqué le traité de Madrid? — Si l'avis est bon, il faut le suivre, répondit l'empereur. » Mais deux jours après, il eut soin de prévenir ce dangereux avis, auquel l'intUience d'une maîtresse favorite pouvait prêter beaucoup d'autorité, en offrant une bague de diamants a la duchesse d'Étampes, qui n'opposa plus d'entraves au départ de l'empereur. Ce prince, suffisamment averti par le danger qu'il avait couru, se garda bien, 'a son retour, de passer sur le territoire français.

Mais si l'on remonte 'a la source de la spirituelle saillie de Triboulet, on la trouve dans les Séréesdc Bouchot, sieur de Boncourt, qui l'attribue au bouffon d'un duc de Milan , qu'il ne désigne même pas. Ce fut peut-être a l'imitation de ce bouifon , (pie celui de François I" se servit d'une adroite plaisanterie pour glisser un conseil de si profonde politique. En tous cas , un autre que Triboulet eut les honneurs de ce conseil qui ne fut pas écouté, contre l'opinion des hommes d'État, plus soucieux de l'intérêt de la France que de l'honneur de son roi.

Voici le conte que le poitevin Bouchot adresse aux bonnes gens qu'il réunissait a ses sérées remplies de propos joyeux et gaillards. Un duc de Milan avait un serviteur « qu'on estimait bouifon et plaisant, parce qu'il mettait en écrit et faisait registre de toutes choses qu'il pensait dignes d'être enregistrées en son diaire et ])apier-journal. » Un jour, le duc, en feuilletant ce journal, fut bien surpris d'y voir son nom, attendu qu'il avait, disait une note, « baillé trente mille ducats a un More qu'il ne connaissait que de huit jours, pour aller acheter des chevaux en Barbarie. »

« Pourquoi m'as-tu couché sur ce papier au rang des fous? demanda le duc en colère au bouffon qui ne se défendit pas.

— Pourquoi? reprit-il; pour autant que tu as baillé trente mille ducats 'a un nègre que tu connaissais à peine.

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