‹ Les deux fr`eresChapitre 10 sur 37 · VI. — A Mademoiselle Constance de Maistre · texte numérisé non relu

VI. — A Mademoiselle Constance de Maistre

Saint-Pétersbourg, 1808.

jU me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon ser- I mon sur la science des femmes, d'où vient quelles sont condamnées à la médiocrité? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui a[)partiennent. Je possède ici un chien nommé Biribi, qui fait notre joie ; si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me porter à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère, s'il imaginait de sauter sur mes genoux ou de prendre le

café avec moi. L'erreur de certaines femmes est de s'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l'être à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux. C'est le chien et le cheval.

Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt ans : « Ne croyezvous pas, Monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général comme un homme? » je n'aurais pas manqué de lui répondre : <c Sans doute. Madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se Jetterait à vos genoux, comme j'y suis moi-même ; personne n'oserait tirer, et vous entreriez dans la ca])itale ennemie au son des violons et des tambourins. » Si elle m'avait dit : « Qui m'empêche d'en savoir en astronomie autant que Newton? » Je lui aurais répondu tout aussi sincèrement : « Rien du tout, assurément. Prenez le télescope, les astres tiendront à grand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux, et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. » Voilà comment on parle aux femmes en vers et même en prose. Mais celle qui ])rend cela pour argent comptant est bien sotte. Le grand honneur des femmes est de faire la première éducation des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu d'élever ton frère, d'en faire un brave jeune homme, qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon? Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager et d'élever ses enfants. Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs ; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

Quand tu parles de l'éducation des femmes (jui éteint le génie, tu ne fais pas attention (jue ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation.

LA COKUESPOiNDANCE DE JOSEPH DE MAISTIl£. 119

La reinnie ne peut être supérieure que coninie leninic ; mais <iès ([u'elle veut émuler l'hoiunie, ce n'est (|u'un siui^e.

Adieu, petit singe. Je t'aime prescjue autant (pie liiribi, qui a cependant une ié|)utation innnense à Saint-Pétcrsbouig.

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