‹ Les deux fr`eresChapitre 9 sur 37 · V. — A M. le Chevalier de Maistre · texte numérisé non relu

V. — A M. le Chevalier de Maistre

Saint-Pétersbourg, 7 janvier 1808.

E ne sais, mon cher Nicolas, si tu as jamais lu ou entendu une description de la cérémonie de la bénédiction des eaux : dans le doute, je t'en envoie une petite narration. Ce ne peut être que du papier perdu, le plus léger des inconvénients.

On bâtit sur la Neva une espèce de pavillon, ou, si tu veux, un temple en rotonde antique, formé par un circuit de colonnes et ouvert de toutes parts. Dans cette enceinte on fait un trou à la glace, qui met à découvert les eaux de la Neva, et l'on remplit un baquet (ju'on bénit, et dont l'eau sert ensuite à baptiser les enfants nouveaunés qu'on y présente, et à bénir les drapeaux de tous les corps de troupes qui sont à Pélersbourg. La cérémonie faite, on verse l'eau du baquet dans le puits ; et voilà comment toute la Neva se trouve bénite par communication. Jadis on attachait une grande importance à faire baptiser les enfants avec cette eau ; on les plongeait iniinédiatemenl, suivant le rit grec, dans l'eau de la Neva ; et quelques voyageurs ont raconté sérieusement (jue, lorsque l'archevêque laissait échap|)er de ses mains, pétrifiées par le froid.

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quebiu'an de ces enfants, il disait froidement : Davai droufioi {donnez-m'en un autre). C'est un conte londé, comme il anive toujours, sur quelcjucs cas particuliers, généralisés par la malice. Au surplus, le Gange voit souvent des choses tout aussi extravagantes.

Le matin de r^^piphanie, le clergé, avec ses plus beaux habits de cérémonie, jiart du palais d'hiver en procession pour se rendre sur la Neva, et toute la cour suit à pied. Maintenant les princesses seules elles petits princes se trouvent à cette procession, rem|)ereur et le grand-duc Constantin son frère étant à cheval à la tde des troupes. La cérémonie dure jdiis d'une heure, et je n'ai pas encore vu, depuis six ans, que les princesses s'en soient dispensées. A leur retour, elles viennent se placer sur un grand balcon ou, pour mieux dire, sur une petite terrasse attenante à l'une des grandes salles du palais. C'est là que les troupes défilent devant elles. Cette seconde procession n'a pas duré hier moins de deux heures mortelles, et je ne doute pas, en considérant ce temps, l'immense espace que les troupes occupaient, et ayant pris d'ailleurs l'avis des hommes les plus instruits, que nous n'ayons vu défiler trente mille hommes. Toutes ces troupes (d'une beauté incomparable) ont fait, pendant la procession, trois salves divisées par corps, et ont tiré d'une manière détestable. Nos mihces auraient été punies pour une pareille lourdise. Ici il ne m'a guère paru qu'on y ait fait la moindre attention. J'ai déjà observé ce phénomène d'autres fois. Un tiers des fusils peut-être a gardé le silence. Les yeux français et autrichiens ont bien aperçu cette circonstance, qui a été attribuée au défaut des armes ; mais j'en doute beaucoup. Outre l'envie de garder la poudre, il y a une autre cause qui te paraîtra bien étrange, mais dont je ne suis pas moins parfaitement assuré : c'est la peur des recrues qui craignent de tirer !

Pendant cette marche de deux heures, les impératrices et l'auguste famille n'ont jamais remué. Tu entends bien qu'elles sont enveloppées de la tête aux pieds de tout ce qu'il y a de plus chaud et de plus

magnifique en fait de pelisses ; ce])endant c'est une corvée, à cause du visage surtout.

Quant à ceux (jui font leur cour, ils ne sont point gênés : ils rentrent dans la salle, se chaulîent, boivent du vin, des liqueurs, et mangent toutes les fois ([u'ils en ont fantaisie.

Un spectacle curieux était celui de l'ambassadeur de France, l)énétré et transi de froid, rouge comme une crête de coq, et tremblant comme un roseau. Il nous a beaucoup divertis ; mais, en récompense, il a été comblé d'honneurs. Le matin. Sa Majesté Impériale a envoyé chez lui le grand maréchal de la cour (note bien, je te prie) pour l'inviter à suivre l'empereur à la parade. En même temps il lui était recommandé de ne point s'inquiéter, et de demeurer tranquille chez lui jusqu'à dix heures. — A dix heures donc. Sa Majesté lui a envoyé un cheval pour lui et trois autres pour les trois aides de camp qu'il voudrait choisir. L'un des élus lui a dit : <( Mon général, j'aimerais mieux une bataille que la journée d'aujourd'hui ! — Gomment donc? — Mais oui, on se tire des coups de fusil, mais au moins cela sert à quelque chose ». De son côté, Monseigneur le grand-duc envoya un message fort poli à Monsieur l'ambassadeur, lui faisant dire « qu'il ne lui envoyait point de chevaux, parce qu'il savait que son frère lui en envoyait, mais qu'il serait enchanté de pouvoir lui être utile à quelque chose ». M. de Caulincourt a donc eu le très grand, mais très froid honneur d'accompagner l'empereur à la parade, et ce fut de là qu'il nous rapporta ces belles couleurs et ce grelottement qui amusa beaucoup le balcon.

Il n'y avait hier que six degrés de froid ; mais il y avait malheureusement du vent, ce qui double l'effet du froid. Les troupes demeurèrent huit heures de suite sous les armes. Parmi cette foule de soldats, aucun peut-être n'avait mangé, et très peu avaient dormi, a cause de la toilette militaire. Ils ont dû beaucoup souffrir ; quehpies-uns s'évanouirent et tombèrent. Qui sait combien se ren(!ent aujourd'hui dans les hôpitaux? C'est de quoi on s'embarrasse fort i)eu ; ce qu'on ne voit pas ne fait nul effet. Ce qu'on vit

inalheiireusement très clistinctement, ce fut le malheur arrive à un jeune chevalier-garde, M. Walouicir. 11 montait un jeune cheval (jui n'avait pas encore vu ou assez vu le Icu. Aux premières décharges, l'animal se cahra et s'emporta d'une manière terrible. Le jeune homme était gelé, privé de mouvement et de tact ; ne pouvant tenir la bride, il lut renversé comme une bûche. Le |)ied resta pris dans l'étrier, et le cheval se mit à traîner ce malheureux oflicier suila grande place d'armes : ce lut un spectacle épouvantable. On arrêta à la (in le cheval, mais le cavalier était bien maltraité. D'abord on le dit mort, comme il arrive toujours ; mais aujourd'hui j'entends dire qu'il est mieux. Au reste, on dit qu'il avait mérité son malheuien buvant beaucoup de li([ueurs pour s'échaufler, chose (ju'il ne faut jamais faire lorscju'on est dans le cas de s'exposer au froid , nous avions souvent l'occasion de faire cette expérience dans les Alpes. Adieu, cher ami ; je joins cette feuille à ma lettre de ce jour pour l'amusement de toi et des nôtres.

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