‹ Les deux fr`eresChapitre 11 sur 37 · VII. — A la même · texte numérisé non relu

VII. — A la même

Saint-Pétersbourg, 24 octobre 1808.

!^'AI reçu avec un extrême plaisir, ma chère enfant, ta dernière ^ lettre non datée. Je l'ai trouvée pleine de bons sentiments et de bonnes résolutions. Je suis entièrement de ton avis : celui qui veut une chose en vient à bout ; mais la chose la plus diflicile dans le monde, c'est de vouloir. Personne ne peut savoir quelle est la force de la volonté, même dans les arts. Je veux te conter l'histoire du célèbre Harrisson, de Londres. Il était, au commencement du dernier siècle, jeune garçon charpentier au fond d'une province, lorsque le parlement proposa le prix de 10,000 livres sterling (10,000 louis) pour celui qui inventerait une montre à équation pour le problème des longitudes : (si jamais j'ai l'honneur de te voir, je t'expliquerai cela). Harrisson se dit à lui-même : « Je veux gagner ce prix ; » il jeta la scie et le rabot, vint à Londres, se fit garçon horloger, travailla quarante ans, et gagna le prix. Qu'en dis-tu, ma chère Constance ? cela s'appelle-t-il vouloir ? J'aime le latin, pour le moins autant (jue l'allemand ; mais je persiste à croire que c'est un |)eu tard. A ton âge, je savais Virgile et C'*' par cœur, et il y avait alors environ cinq ans que je m'en mêlais. On a voulu inventer des méthodes faciles, mais ce sont de pures illusions. 11 n'y a point de méthodes faciles pour apprendre les choses difficiles. L'unique méthode est de fermer sa porte, de faire dire qu'on n'y est pas, et de travailler. Depuis qu'on s'est mis à nous apprendre, en France, comment il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez j)laisant ({ue ceux ([ui ne les savent pas

veuillent absolument prouver le vice des méthodes employées par nous qui les savons. Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car, pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans ((ue je n'en ai pas lu une ligne), que « les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc. ; » c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni l'Iliade, ni l'Enéide, ni la Jérusalem délivrée ; ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur ; ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée ; ni le Livre des Principes, ni le Discours sur l'histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. ; mais elles font (juelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre.

Quant à la science, c'est une chose très dangereuse j)Our les femmes. On ne connaît presque pas de lèmmes savantes qui n'aient été ou malheureuses OU ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage) : aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes ; et aux femmes, qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître ; car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger ; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention (jue l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, ma chère enfani, jo ne te crois pas forte ; la lôLe est vive, ton caractère décidé : je ne te crois pas ca|)able

de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de l'aire une petite i);irade liltéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis lais d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus cpie mes bons AUobroges. J'étais cependant homme. Juge ce qu'il en est d'une petite demoiselle ([ui s'avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles ! Une fille mondaine est plus aisée à marier qu'une savante ; car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce (jui est très rare ; au lieu (pie pour éj^ouser la cocpiette, il ne faut qu'être fou, ce qui est très commun. Le meilleur remède contre les inconvénients de la science chez les femmes, c'est précisément le taconagc ^ dont tu ris. Il faut même y mettre de l'alfectation avec toutes les commères |)0ssibles. Le fameux llaller était un jour, à Lausanne, assis à côté d'une respectable dame de Berne, très bien a|)parentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation tomba sur les gâteaux, article principal de la constitution de ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire (juatorze espèces de gâteaux. Haller en demanda le détail et l'explication. Il écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction et sans le moindre air de berner la Bernoise. La sénatrice fut si enchantée de la science et de la courtoisie de Haller, qu'à la première élection elle mit en train tous ses cousins, toute sa cliciue, toute son influence, et lui lit avoir un emploi que jamais il n'aurait eu sans le beurre et les œufs, et le sucre et la pâte d'amandes, etc.. Or donc, ma très chère enfant, si Haller parlait de gâteaux, pourquoi ne parlerais-tu pus de bas et de chaussons? Pourquoi même n'en ferais-tu pas, pour avoir part à quelque élection ? car les taconeiises influent beaucoup sur les élections. Je connais ici une dame qui dépense cinijuante mille francs par an pour sa toilette, (luoiqu'elle soit grand'mère. Tout bien considéré, elle s'est mise à tricoter. H est vrai que, dès (pi'elle a fait un bas, elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser. Je lui dis un jour que je serais bien flatté si elle avait la bonté de me faire des bas ; sur quoi elle me demanda combien j'en voulais. Je lui répli(piai

(i) Mot piémontais qui signifie ravaudage-

JOSEPH DE MAISTKE.

que je ne voulais point être indiscret, et que je me contenterais d'un. Grands éclats de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle me fera un Las. Veux-tu que je te l'envoie, ma chère Constance? il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que ta mère te i)asse cinquante mille francs pour ta toilette.

Voilà, ma très chère enfant, une lettre toute de morale. J'espère que mon j)etit sermon i)ourtant ne t'aura pas fait bâiller. Au premier jour, j'écrirai à ta mère. Embrasse ma chère Adèle, et ne doute jamais du très profond respect avec lequel je suis, pour la vie, ton bon papa.

Quand tu m'écris en allemand, tu fais fort bien de m'écrire en lettres latines. Ces caractères tudesques n'ont i)u encore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prononciation dans mes oreilles.

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