VIII. — A la même
Saint-Pétersbourg, 11 août 1809.
toi, |)etile amie, il y a mille ans (jue je te dois une réponse, et ^ je ne sais comment il ne m'a jamais été possible de payer ma dette. La première chose que je dois te dire, c'est que j'ai été extrêmemement content d'apprendre combien tu avais été toi-même contente de ma petite pacotille et de ce (ju'elle contenait de particuher pour toi. Il faudrait, pour mon bonheur, qu'il me fût jtossible de faire partir souvent de ces boîtes ; mais que je suis loin d'en avoir les moyens! Un de ces moyens vient encore d'être entravé, car l'on ne reçoit plus ici à la poste les lettres pour l'Italie : il faut que je fasse passer ce numéro et le précédent par la France ; nouvel embarras et nouveau guignon. Les vôtres m'arrivent toujours avec une exactitude et une prestesse admirables.
J'ai vu par ta dernière lettre, ma chère entant, que tu es toujours un [)eu en colère contre mon impertinente diatribe sur les femmes
savantes ; il laiulra cependant bien (iiic nous lassions la paix, au moins avant IMciues, et la ciiose nie parait d'autant |)lus aisée, (ju'il me paraît certain (jue tu ne m'as j)as bien compris. Je n'ai jamais dit (jue les femmes soient des singes. J'ai dit seulement, et je ne m'en dédis pas, (jue les femmes (jui veulent faire les hommes ne sont que des singes : or, c'est vouloir faire l'homme (jue de vouloir être savante. Je trouve ([uc rEs|)rit-Saint a montré beaucoup d'esprit dans ce portrait, ([ui te semble, comme le mien, un peu triste. J'honore beaucoup cette demoiselle dont tu me parles, qui a entrepris un poème épique ; mais Dieu me préserve d'être son mari! j'aurais trop peur de la voir commettre chez moi (iuel([ue tragédie, ou même quelque farce ; car une fois que le talent est en train, il ne s'arrête pas aisément. Dès que ce poème épicjue sera achevé, ne manque pas de m'avertir ; je le ferai relier avec la Colomhiade de madame du Bocage. J'ai beaucoup goûté l'injure ([ue tu adressais à M"'" Buzzolini : donna harbuta. C'est précisément celle que j'adresserais à toutes ces entrepreneuses de grandes choses : il me semble toujours qu'elles ont de la barbe. N'as-tu jamais entendu réciter l'épitaphe de la fameuse marquise du Châtelet par Voltaire ? En tout cas, la voici :
L'univers a perdu la sublime Emilie ;
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.
Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,
Ne s'étaient réservé que l'immortalité.
Or, cette femme incomparable, à qui les dieux avaient tout donné, excepté l'immortalité, avait traduit Newton : c'est-à-dire que le chefd'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce (fue font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge. Au reste, ma chère Constance, l'Italie pourrait fort bien ne pas se contenter de cet éloge et dire à la France : Bon pour vous : car mademoiselle Agnesi s'est élevée fort au-dessus de madame du Châtelet, et je crois même de tout ce que nous connaissons de femmes savantes. Elle a eu, il y a un an ou deux, l'honneur d'être traduite et im[)rimée
Les deux frères. 8
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magnifiquement à Londres, avec des éloges qui auraient contenté quai si sia ente barbuto. Tu vois que je suis de bonne foi, puisque je te fournis le plus bel argument pour ta thèse. Mais sais-tu ce que (it cette mademoiselle Agnesi, de docte mémoire, à la lleur de son âge, avec de la beauté et une réputation immense ? Elle jeta un beau matin plume et papier ; elle renonça à l'algèbre et à ses pompes, et elle se précipita dans un couvent, où elle n'a plus dit que l'office jusqu'à sa mort. Si jamais tu es comme elle professeur public de mathématiques sublimes dans quelque université d'Italie, je te prie en grâce, ma chère Constance, de ne pas entrer au couvent avant que je t'aie bien vue et embrassée. Au reste, ma chère enfant, tu n'en diras jamais assez à mon gré sur la noblesse des femmes (même bourgeoises).
Ton petit frère se porte à merveille, mais il n'est pas avec moi dans ce moment ; iî est au vert. Son régiment campe dans un petit village à quatre ou cinq werstes d'ici (une fois pour toutes, lu sauras qu'il y a cinq werstes à la lieue de France). Nous nous voyons souvent ici ou dans les maisons de campagne, où nous nous donnons rendez-vous pour dîner, lorsqu'il ne monte pas la garde. La vie dans cette saison est extrêmement agitée ; on ne fait, au pied de la lettre, que courir d'une cami)agne à l'autre.
Le 3 de ce mois, nous avons eu la fête ordinaire de Peterhoff (palais de l'empereur, à trente werstes de la ville) : dîner, promenade au travers des jardins dans les voitures de la cour, illumination magnifique, souper, feu d'artifice, enfin tout. Mais |)our manger, ma chère enfant, il faut avoir appétit : dès que j'entends un violon, je suis pris d'un serrement de cœur qui me pousse dans ma voiture, et il faut que je m'en aille; c'est ce que je fis d'abord après dîner. Cependant, comme je m'étais arrêté dans le voisinage, nous nous rapprochâmes le soir avec quel(|ues dames pour voir le bouquet. C'est un faisceau de trente mille fusées partant sans interruption, éclatant toutes à la même hauteur, avec des feux de différentes couleurs et un crescendo tout à fait merveilleux. Malheureusement j'avais beau regarder de tout côté, je ne te voyais pas là, c'est le i)oison de tous les plaisirs !
Voilà, ma chère Constance, la petite cicalata que je te devais depuis longtemps. Embrasse ma bonne Adèle pour mon com|)te, et lais mes compliments à ceux qui ont la gigantes([ue bonté de se rappeler de moi. Adieu, petite enfant. Dans un an, plus ou moins, si nous sommes encore séparés, je veux (pie tu m'envoies un second portrait de toi.