‹ Les deux fr`eresChapitre 13 sur 37 · IX. — A la même · texte numérisé non relu

IX. — A la même

Saint-Pétersbourg, 18 décembre 1810.

['Al reçu avec un extrême plaisir, ma chère entant, ta lettre du 1 novembre dernier, jointe à celle de ta mère. Je ne sais ce|)en- (lant si je m'exj)rime bien exactement, car, au lieu d'extrême plaisir, je devrais dire douloureux plaisir : j'ai été attendri jusqu'aux larmes |)ar la fin de ta lettre, qui a touché la fibre la plus sensible de mon cœur, .ie crois en effet qu'il ne me serait pas impossible de te faire venir ici toute seule, malgré les embarras de l'accompagnement indispensable ; mais, enfin, supposons que je parvienne à surmonter cette difficulté, tu serais ici pour toujours; car tu com|)rends bien (|ue ces deux ans dont tu i)arles sont un rêve ; et comment ferais-tu goûter cette préférence à tes deux compagnes, et même au ])ublic ? La raison ((ue tu dis serait excellente si nous étions à soixante lieues l'un de l'autre; à huit cents lieues elle ne vaut plus rien, et j'en sèche. Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître peut-être jamais, est la plus cruelle. Je t'ai grondée quelquefois, mais tu n'es pas moins l'objet continuel de mes pensées. xMille fois j'ai parlé à ta mère du plaisir que j'aurais de former ton esprit, de t'occuper pour ton profit et j^our le mien ; car tu pourrais m'être fort utile. Je n'ai pas de rêve plus charmant, et quoicjue je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne (jue je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours (pielque chose de particulier pour toi, pour la raison que tu dfts: parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant.

que je prends mon i)arti sur cette abominable séparation ! Jamais, jamais, et jamais. Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si, après une fugitive entrevue avec ta mère, vous m'aviez quitté hier ; dans le monde, la même idée me suit et ne m'abandonne |)resque pas. Je ne puis surtout entendre un clavecin sans me sentir attristé : je le dis lorsc^i'il y a là quelqu'un j)Our m'entendre, ce qui n'arrive pas souvent, surtout dans les compagnies nombreuses. Je traite rarement ce triste sujet avec vous ; mais ne t'y I rompe pas, ma chère Constance, non plus que tes comjiagnes, c'est la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet : à quoi bon vous attrister sans raison et sans profit ? Mais je n'ai cessé de parler ailleurs, j)lus peut-être qu'il n'aurait fallu. La plus grande faute que |)uisse faire un homme, c'est de broncher à la fin de sa carrière, ou même de revenir sur ses pas. Je te le répète, ma chère enfant, quoique je ne ])arle pas toujours de cette triste séparation, j'y pense toujours. Tu peux bien te fier à ma tendresse, et je puis aussi t'assurer que l'idée de partir de ce monde, sans te connaître, est une des plus épouvantables qui |)uisse se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas, mais je t'aime comme si je te connaissais. Il y a même, je t'assure, je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure destinée qui m'a toujours séparé de toi. C'est la tendresse multipliée par la compassion. Tout en te querellant, j'ai cependant toujours pris, ton parti, et toujours bien pensé de toi. Je ne te gronde point dans cette lettre sur ta gloriomanic : c'est une maladie comme la fièvre jaune ou la pleurésie ; il faut attendre ce que pourront la nature et les remèdes. D'ailleurs, je ne veux point te faire de chagrin en répondant à une lettre qui m'a fait tant de plaisir. Quoiqu'il y ait un peu, et même plus qu'un peu de ta folie ordinaire, il y a cependant un amendement considérable. Elle est d'ailleurs beaucoup mieux écrite dans les deux sens du mot. Je suis bien aise que tu deviennes grammairienne. N'oublie pas les étymologies, et souviens -toi surtout que Babylone vient de babil !

Hier, on a célébré chez la comtesse*** la fête de sainte Barbe, fort

à la mode ici, et qui est la patronne de la dame. Il y a eu bal, souper et spectacle. Ton frère, seul acteur de son sexe, a eu tous les honneurs, car il était, comme Molière, auteur et acteur. C'était une nouvelle édition de sa Clropàtrc. 11 s'est tué en chantant un vaudeville ; puis, au grand contentement de tout le monde, il s'est relevé pour chanter à la comtesse des couplets qui ont été a[>plaudis à tout rompre. Je n'ai pas répondu à la moitié de ta lettre, mais phis de quatre patjcs je ne puis écrire ce soir. Je t'embrasse tendrement, ma très chère Constance, je te serre sur mon cœur où tu occupes une des premières places. Le reste à l'ordinaire prochain.

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