X. — A M. le Chevalier de Maistre
Saint-Pétersbourg, 7 décembre 1810.
E viens, mon cher ami, de voir mon fils passer alternativement de deux nuits l'une au quartier pendant vingt jours. Son exac-
titude obstinée et d'autres raisons encore, tirées de la sagacité du jeune homme, ont touché le cœur du grand-duc, qui l'a remanjué. L'autre jour, à l'exercice, il le montra aux généraux (jui l'environnaient en leur disant : Que dites-vous de notre petit Italien? Puis il lui dit à lui-même : Comment avez-vous si bien appris le russe ? — Monseigneur, il n'y a rien d'étonnant, puisque je sers la Russie depuis quatre ans. Le grand-duc continua aie montrer à ses officiers. Peu de jours après, il en parla à table sur un tel ton, que le prince Serge Dolgorouky, qui dînait là, lui dit : Monseigneur, voulez-vous permettre que je répète au père du jeune homme, (pii est de mes amis, ce que Votre Altesse impériale vient de dire ? — Volontiers, dit le grand-duc. — Le prince Dolgorouky m'a donc rendu ce discours. Je pourrais tirer grand parti de cette belle inclination, mais il faut aller doucement; je me raj^pelle un vers fameux sur le théâtre français : Honorez-moi, Monsieur, de votre indiHerence. J'ai dit au
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prince que je le priais de témoigner à Son Altesse ma profonde reconnaissance, et de l'assurer que dans d'autres circonstances je lui aurais demandé la permission d'aller le remercier moi-même.
Ce {jue je puis te dire en général (car ce n'est point à moi qu'il appartient de tout dire), c'est qu'il n'y a peut-être rien de plus extraordinaire (pie ma situation. Voici le second hiver que je passe sans pelisse ; c'est jirécisément comme de n'avoir point de chemise à Gagliari : au sortir de la cour ou chez le chancelier de l'empire, au milieu de toute la pompe asiatique, un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d'un seul laquais étant réjiuté impossible ici à raison du climat et de la fatigue, pour en avoir un second, j'ai pris un voleur qui allait tomber dans les mains de la justice : je lui ai proposé de devenir honnête homme à l'ombre de mon privilège de ministre. Depuis quelques mois cela va ; le traiteur qui me nourrissait ou qui m'empoisonnait ayant changé d'habitation, je ne puis l'atteindre ; j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. Le défaut de domestiques dans ce pays et dans ma position est un des plus singuliers supplices qu'il soit possible d'imaginer, et dont tu ne peux te former l'idée à la place où tu es. Cependant, mon cher ami, je ne vois point que je sois méprisé, au contraire ; mais ce qui m'amuse excessivement, c'est quand on vient se recommander à moi, ce qui arrive assez souvent.
Le comte de Saint-Julien avait d'abord assez mal réussi ici : on trouvait qu'il parlait tro]) ; mais en y regardant de près, on a trouvé que c'était de la franchise militaire ; en effet, il paraît être un loyal personnage, d'ailleurs l'empereur, (jui a besoin de l'Autriche ou qui la craint, ayant caressé son ministre, il est devenu sur-le-champ à la mode d'en faire autant : il est fort bien vu. L'emi)ereur lui a laissé le droit d'aller à l'Ermitage, ce qui a fort choqué les autres ministres, qui en vont faire des relations très sérieuses à leurs cours ; il a même été question de remontrances formelles. Saint-Julien a un aide de camp, jeune Flamand, nommé le baron de Maréchal, qui est aussi admis à l'Ermitage. L'autre jour, le comte me dit : Je vais prendre
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Maréchal pour le mener à l'Ermitage. — Y va-t-il ? lui dis-je, comme si je n'en savais rien. — Oui, il y va comme... et il balan<.'a un moment pour trouver le mot. i^endant (ju'il délibérait, je lui répondis vite: Oui, comme un boulon de votre habit. Nous sommes toujours fort bons amis, je le mène partout ; souvent il vient le soir me chercher pour aller avec moi dans le monde. Ses brillants lacjuais montent mon escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés d'un paysan qui porte de la lumière. Je suis persuadé qu'ils l'ont sur moi des chansons en patois autrichien. Pauvres gens ! je suis bien aise (pi'ils s'amusent. M. de Saint-Julien, qui a sa dose de l'humilité nationale, est assez vivement tâché de n'être pas ambassadeur : il a pour se consoler vingt mille sequins d'appointements, mais jamais l'Autriche ne peut avoir d'ambassadeur où la France en a un. Au reste, c'est l'Autriche qui dit jamais, ce n'est pas moi. Il y a près de trois cents ans que l'un des fondateurs de la langue dont je me sers ici se moquait des
politi(pies rêveurs.
De qui le cerveau s'alambique A chercher l'an climatérique De l'éternelle fleur de lis.
A ce mot d'éternelle je réponds de tout mon cœur Amen !... XI. — A Mademoiselle Constance de Maistre.
Saint-Pétersbourg, 20 avril 1814.
JE ne sais, ma chère Constance, par quelle voie ta lettre m'est venue : partie le 13 février, elle est arrivée le 5 avril, c'est beaucoup par le temi)s qui court. Mais quelle bizarrerie dans les circonstances ! Au moment oii je lisais vos transports de joie sur l'heureuse santé de Rodolphe, moi j'étais sur les charbons ardents, croyant par certains signes mal interprétés que je l'avais perdu et qu'on me le cachait encore. J'étais enfermé chez moi, sans vouloir
d30 JOSEPH DE MAISTRE.
recevoir personne ni aller dans le monde. Enfin, on me déclare qu'il a été légèrement blessé ; mais bientôt après, je reçois de lui une lettre de quatre pages, postérieure à la date de cette affaire, et dans laquelle il n'est pas question de blessure. Jusqu'à présent tout va à merveille ; mais le plus battu de tous dans cette guerre, c'est moi, ma chère amie ; je suis abîmé, écrasé, abêti par cette aflreuse solitude à laquelle je suis condamné. Pendant les jours où j'ai pu craindre, représente-toi ma situation, n'ayant pour témoins de mes angoisses que des valets qui peut-être supj)utaient ce qu'ils gagneraient à ma mort. Toujours vous m'êtes nécessaires, toujours je pense à vous ; mais dans ces moments, et surtout lorsque je me couchais, lorsqu'on éteignait les bougies et que je me disais : En voilà jusqu'au jour avec la pensée de mon pauvre Rodol])he, avec la certitude de ne pouvoir fermer l'œil, et sans avoir un être à qui parler ; alors je vous désirais avec une telle force, qu'il me semblait quelquefois que vous alliez m'apparaître. Heureusement ces terribles heures n'ont pas duré ; mais je n'ose pas me croire aussi près que tu l'imagines de cette bienheureuse réunion vers laquelle mes regards sont fixés depuis si longtemps.
Au reste, quand même tout ira comme nous le désirons, il y aura encore bien des épines à arracher ; mais il me semble, pourvu que vous soyez avec moi, que nous saurons nous en tirer et nous y verrons à peu près clair. J'aime à penser que cette lettre sera surannée lorsqu'elle t'arrivera ; tu diras : Fi ! Qu'est-ce que ce vieux radoteur nous dit là ! c'est la guerre de Troie, ou peu s'en faut.
Si par hasard tu rencontres dans le monde madame Le Nôtre, * lu lui diras de ma part (jue je la trouve une petite folle parfaite, dans ce (pi'elle me dit au sujet d'une certaine somme qu'elle prétend être à moi, car c'est, au contraire, tout ce qui est ici qui est à elle. Je lui ai dit pourquoi ces fonds seraient mieux ici. Du reste, je suis totalement exproprié. J'attends Rodolphe pour lui céder le grand maniement des
(i) Madame de Maistre.
if $elgneur, Dalgues nous protéger ! (P. igS.)
affaires, moyennant une pension alimentaire et un vêtement honnête, ce (jui mo |»arait juste. Venez, venez, tous vos emplois sont lixés : Kranvoise est ministre de l'intérieur et trésorier général ; llodolphe, ministre au département des alïaires étrangères et paveur en elief ; Adèle, secrétaire en chef pour la politi(jue, et toi pour la philosophie et la littérature, avec des a|)pointements égaux et communauté de fonctions pour le hesoin. Moi, je serai le souverain, avec l'ohligation de ne rien l'aire et la permission de radoter. Si ces conditions sont de votre goût, écrivez : Accordé ; dans le cas contraire, allez vous promener.
Ce (pie tu me dis des mariages m'a fort amusé. Pour ce ([ui te concerne en particulier, ma chère enfant, les figuiers sont faits |)Our porter des figues ; cependant, j'accepte avec bcaucoui» de plaisir toutes les choses aimables ([ue tu me dis sur notre inséparabilité ! Je suis transporté de l'idée de te voir, de te connaître, et de jouir de tes soins tant que je me promènerai sur cette petite boule.
Adieu, ma très chère Constance ; je te serre sur mon vieux cœur autant que je le puis sans t'étoutfer. Rien n'égale la joyeuse tendresse avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.