‹ Les deux fr`eresChapitre 15 sur 37 · XII. — A la même · texte numérisé non relu

XII. — A la même

Turin, 6 septembre 1817.

AI donc reçu hier la lettre que tu as remise au bon marquis, et je te réponds, quoi([ue je n'aie pas le temps de te répondre. C'est pire qu'à Paris ; la tète me tourne. Hier matin, neuf lettres, bien comptées, tombèrent sui- ma table, et toutes lettres à prétention ({u'il n'est pas permis de négliger. Les visites, les devoirs de tout genre vont leur train. Je me tuerais, si je ne craignais de te fàchei'.

Il n'y a rien de si beau, ma chère Constance, il n'y a rien de si tendre ni rien de mieux exprimé que tout ce que tu me dis ; mais, hélas ! tout cela est inutile : le dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cependant, je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera naturellement ; mais je suis sans passion, sans désir, sans insj)iration, sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque ; enlin, rien de ce qui peut encourager un grand cœur à se jeter dans le torrent des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande ; et si j'en fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon inconcevable étoile, je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je n'attends pas.

Tu ne me dis pas moins d'excellentes choses, toutes étrangères à cette étoile et à mon caractère. Le capital et l'établissement dont tu me parles sont des rêves de ton cœur ; je les vénère à cause du pays d'où ils partent ; néanmoins, ils sont ce qu'ils sont.

Je te répète ce que je t'ai dit si souvent sur ce grand chapitre : Je n'ai ni ne puis avoir aucune idée qui ne se rapporte exclusivement à vous, mes pauvres enfants !

Que m'importe à moi ! qui ne suis plus qu'un mimitiste (comme dit Homère); et quand je verrais un siècle devant moi, que m'importerait encore ? Je n'aime pas moi, je ne crois pas moi, je me moque de moi. Il n'y a de vie, de jouissance, d'espérance que dans toi. Il y a longtemps que j'ai écrit dans mon livre de maximes : U unique antidote contre Végoïsme, c'est le tuisîne. — C'est toi surtout, ma chère Constance, qui me verses cet antidote à rasades ; j'en boirai donc de ta main, et de celles d'un petit nombre d'autres toi jusqu'à ce que je m'endorme sans avoir jamais pleinement vécu. Avec de certaines dispositions, un certain élan trompeur vers la renommée et tout ce qui peut l'obtenir légitimement, un bras de fer invisible a toujours été sur moi comme un effroyable cauchemar qui m'empêchait de

LA COUHESPONDANCE DE JOSEPH DE MAISTHE. 135

courir, et même de respirer. Regarde bien la masse qui est sur ma poitrine, et tu cesseras d'es|)érer. Je ne te caciie pas cependant (pic nombre de |)ersonnes pensent bien autrement : nous verrons. Ia\ attendant, je m'en tiens à mon éternelle maxime de supposer toujours le mal, et de me laisser toujours étonner par le bien.

Adieu, petite follette ; jamais je ne t'aurai assez dit combien je t'aime ! *

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