‹ Les deux fr`eresChapitre 16 sur 37 · XIII. — A Madame la Comtesse Trissino, née Ghillino · texte numérisé non relu

XIII. — A Madame la Comtesse Trissino, née Ghillino

Saint-Pctersboiirg, 26 mars 1805.

'EST par ma faute. Madame la comtesse, c'est par ma faute, et c'est par ma très grande faute. Cha(|ue jour je me disais : Chien de paresseux ! sais-tu ce (jui arrivera 1 Un beau jour tu verras arriver une lettre de cette aimable comtesse (jui te préviendra, et tu mourras de honte. J'ai parfaitement deviné. La lettre est arrivée, et me voilà tout honteux. Maintenant que je vous ai fait ma confession, écoutez mes excuses, Madame. Il y a dans mon pays un proverbe plein de sens qui dit : fai tant d'affaires que je vais me coucher. C'est précisément ce qui m'arrive. J'ai tant d'affaires que je vais me coucher, ou si vous voulez la vérité comme en confession, j'ai tant d'affaires, que je n'en fais (ju'une. // nest pas bon à lliomme d'être seul, dit la Bible ; je m'en aperçois trop. Je suis seul, et la plus juste délicatesse m'empêche de demander des aides. Je plie sous le faix, d'autant plus que c'est ici un devoir de conscience de perdre la moitié de la journée, et (}u'on passe une grande partie de la vie en carrosse. Ne pouvant plus écrire à tout le monde, je me suis mis à n'écrire à personne, excepté à ma femme et à mes enfants. En m'excusant ainsi, Madame la comtesse, je ne continue pas moins à me frap|)er la

(i) Les lettres suivantes sont adressées à des étrangers.

poitrine ; car j'ai eu grand tort de ne i)as l'aire une distinction en faveur d'une personne que je distingue autant que vous. Je ne puis vous décrire le plaisir avec lequel j'ai vu arriver votre lettre, quoiqu'elle dût m'apporter quelques remords. Comment donc ! elle se souvient toujours de moi, de moi qui le mérite si peu ! Croyez, Madame la comtesse, qu'on ne peut être plus sensible que je le suis à vos aimables gronderies ; je veux cependant ne plus les mériter.

Vous me demandez, Madame, ce que je dis de tout ce qui se passe ! N'avez-vous jamais lu dans une fameuse comédie française : « Pour moi, je ne sais qu'en dire ; voilà ma manière de penser? » Et moi. Madame, je pense précisément comme Bridoison ; c'est l'avis le plus sûr ; en s'y tenant mordicus, on se moque de la critique. Je voudrais bien rire avec le docteur de ses aimables compatriotes. Il faut avouer qu'en comparant ce qu'ils ont promis au monde avec ce qu'ils ont obtenu, on les trouve de fort jolis personnages ! Vivent la liberté et l'égalité ! mais, surtout, vivent les droits de l'homme, qui sont bien, je vous l'assure, la plus belle chose du monde après les droits de la femme, que je vénère infiniment, et que j'ai tirés au clair dejmis longtemps. Attaquez-moi seulement sur ce cha])itre, vous verrez si je suis profond.

Mille et mille grâces. Madame la comtesse, des nouvelles que vous m'avez données. Toutes les fois qu'il se passera près de vous quelipie chose d'un peu éclatant, vous m'obligerez toujours beaucoup de m'en faire part ; mais si vous laissez passer un courrier, les gazettes vous préviendront toujours. 11 y a de l'artifice dans cette observation ; que voulez-vous ? L'égoïsme et l'intérêt se fourrent partout.

Si j'en juge d'après votre bonté, qui m'est si connue. Madame la comtesse, vous me reprocheriez formellement de terminer une lettre sans vous parler de moi. Je commence par me débarrasser de ce qu'il y a de désagréable dans mon histoire. Il m'est arrivé un grand malheur, Madame. Vous rappelleriez-vous, par hasard, de m'avoir vu une opale de Vicence montée en bague, qui contenait une goutte (l'eau? Cette goutte d'eau a beaucoup fait parler ici, on me disait :

LA COUUESPONDANCE DE JOSEPH DE MAISTUE. ^37

Cela n\'st pas naturel. — Oui, non. Enfin, on n'en finissait pas. On voulait même m'eni^ager à dessertir la bague pour l'aire l'essai ; moi, je n'avais jamais voulu m'y prêter, et j'avais toujours beaucoup (l'amour pour ma bague. Un beau jour il me prend la fantaisie de la regarder à la lumière. Adieu, goutte! — Elle a disparu. — Gomment? par où ? Ma toi, je n'en sais rien ; le fait est qu'elle a disparu. J'ai versé des torrents de larmes ; et quoique ma bague ait perdu toutes ses grâces par cette foudroyante êvaporation, je n^ai |)as eu la force de m'en séparer. Je la porte toujours très honorablement.

Voilà, Madame la comtesse, ce ((ui m'est arrivé de plus remarquable dans le genre triste. Le chapitre du bonheur n'est malheureusement pas saillant, néanmoins il est passable. On continue à me montrer ici beaucoup de bonté. Le climat (chose étrange !) me convient extrêmement. Je suis certainement le seul être humain vivant en Russie (jui ait passé deux hivers sans bottes et sans chapeau. Je vis dans une parfaite liberté ; le souverain est adorable, non point en style d'épître dédicatoire, mais en style de lettre confidentielle. Enfin, Madame, je n'aurais nullement à me plaindre de mion sort s'il ne me manquait pas deux petits articles : ma famille et quarante mille roubles de rente.

Je voudrais bien répondre aux ([uestions que votre amitié m'adresse sur mes esj)érances, mais je vois qu'il ne me reste plus assez de papier. Qu'il vous sulïise de savoir. Madame, que l'espérance est, ainsi que nous l'enseigne le catéchisme, une vertu indispensable pour le salut, tout comme la foi et la charité.

Ai-je tout dit ?

Non. Il faut que je vous gronde sur l'épithète (.Vinsipide que vous osez donner à vos lettres. C'est une horreur. Je vous ai recommandé la langue italienne, précisément dans l'espérance d'y gagner ([uelques lignes, même quelques syllabes. Voyez, Madame, comme vos lettres sont insipides pour moi ! — Mais vous savez bien ce qu'il en est, dans votre conscience.

Adieu, Madame la comtesse.

138 JOSEPH DE MAISTUE.

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