‹ Les deux fr`eresChapitre 17 sur 37 · XIV. — A madame la baronne de *'*, à Vienne · texte numérisé non relu

XIV. — A madame la baronne de *'*, à Vienne

Saiiit-Pctcrsbourg, 17 mai 1805.

l'Ai bien reconnu l'inquiétude de l'amitié dans les avis que vous m'adressez en si bon style ; mais croyez-moi, Madame la baronne, il n'est plus temps ; à mon âge on ne change pas de caractère, ou, pour mieux dire, on n'en change jamais. J'ai vu dans ma vie plus d'atïaires perdues par la finesse que |)ar l'imprudence. Je conteml)le sur le grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de société, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de leur moralité. Je fais consister la prudence ou ma prudence bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y laisser aucun sentiment {[ui puisse perdre à se montrer. Si l'on venait à toucher ma poche par hasard, je n'en serais nullement inquiet, car on ne sentirait que mon mouchoir, ma lorgnette et mon portefeuille : si je portais un poignard ou un pistolet de poche, il en serait autrement. — Je tiens donc mes l)oches nettes, mais je les tourne volontiers. « Ne croyez, me ditesvous, à aucun cœur environnant. » Dieu m'en garde. Madame la baronne, je n'ai pas besoin d'être averti sur ce point. Mais vous allez en conclure qu'il faut donc me taire scrupuleusement devant ces cœurs environnants. Ah ! pas du tout ; je continuerai toujours à dire ce qui me paraît bon et juste sans me gêner le moins du monde. C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. Un des membres les plus distingués de notre diplomatie disait un jour : « Le comte de Maistre est bien heureux ; il dit ce qu'il veut et ne dit pas d'imprudence. » Vous ne sauriez croire combien j'ai été sensible à cet éloge. Vous me dites encore : « Sachez vous ennuyer ; n'apprenez à lire à personne, » etc. Hélas ! Madame la baronne, c'est ce qu'on me dit depuis mon enfance, et toujours j'ai fait mon chemin à travers les orages, étonnant beaucoup les spectateurs (jui me v.)yaient dormir tramiuille. J'ai dit, j'ai fait des choses dans ma vie cajiables de i)er-

LA COUHESPONDANCE DE JOSEPH l)E MAISTRE, I ^>0

dre cin(| ou six hommes publics. On s'est lâché ; on a dit tout vc (jue vous avez j)u entendre - et je suis toujours debout, n'ayant, de |)his, cessé de monter au milieu des obstacles qui me froissaient. Tout caractère a ses inconvénients. Croyez-vous que je ne sache pas (|ue je bâille (juand on m'ennuie ? qu'un certain sourire mécanifjue dit (piel- (|uetois : Vous dites une bêtise ; qu'il y a dans ma manière de parler quelcjuc chose d'original, de vibrante, comme disent les Italiens, et de tranchant, qui, dans les moments surtout de chaleur ou d'inadvertance, a l'air d'annoncer un certain des|)Otisme d'opinion auquel je n'ai pas plus de droit que tout autre homme, etc.? Je sais tout cela. Madame : chassez le naturel, il revient au galop. Tirons donc part du nôtre, mais ne cherchons pas à le changer. Ce qui soit dit cependant avec la réserve nécessaire ; car il est toujours bon de se surveiller, et (juand on n'éviterait qu'une l'aute en dix ans, ce serait (piehiue chose.

Si je vous taisais connaître. Madame, mon inconcevable étoile, si je vous taisais sentir la main cachée qui me conduit visiblement, sans que je m'en mêle, vous approuveriez l'espèce de fatalisme raisonnable que j'ai adopté.

Je serais bien fou de m'occuper de mes affaires, j)uisqu'on les fait sans moi bien mieux que moi.

Je voulais encore vous parler de romans, de littérature, de mes espérances, des vôtres, de ceci, de cela, et d'autres choses encore ; mais il n'y a jjIus moyen aujourd'hui. Adieu, mille fois, Madame la baronne ; mille tendres remercîments pour l'obligeante sollicitude ([ue vous me témoignez. Ma reconnaissance sur ce point est sans bornes. Souvenez-vous cependant que les avis trop généraux sont à peu près inutiles. Si vous aviez la bonté de me dire : « Dans tel endroit où vous devez passer à telle heure, il y a un serpent, » vous pourriez m'être très utile ; mais si vous me dites en général : «^ N'oubliez pas qu'il y a des serpents dans le monde, » vous me ferez à peine regarder devant moi. Adieu encore. Je vous répète du fond du cœur mes télicitations au sujet de votre aimable lils. Tout à vous, Madame.

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