‹ Les deux fr`eresChapitre 18 sur 37 · XV. — A Madame la Comtesse Trissino de Saivi à Vicence · texte numérisé non relu

XV. — A Madame la Comtesse Trissino de Saivi à Vicence

Saint-Pétersbourg, 8 novembre 1805.

|U êtes-vous, Madame la comtesse, et que faites-vous à cette bruyante époque ? Je crains que le bruit du canon ne vous ait chassée de vos pénates ; je crains que vous n'ayez perdu le repos ; entin, je crains tout, et je viens vous prier de me tranquilliser ou de m'etîrayer davantage, car je veux partager tous vos sentiments. De|)uis longtemps on voyait arriver cette nouvelle tempête, et je ne doute pas que vous n'y fussiez préparée ; votre ville est placée de manière à me donner des craintes particulières. J'espère que vous aurez la charité de m'apprendre exactement quelle est votre situation. Pour moi. Madame la comtesse, je suis toujours le même, et toujours à la même place. J'ai à peu près perdu l'espoir de revoir il bel paese eh' Appenin parte, e V mar circonda c VAlpi. Du moins, si je les revois, je ne serai plus de ce monde. Un beau matin, vous verrez un pauvre vieillard à votre porte, dans une attitude suppliante ; vous direz : « Qu'est-ce donc (jue ce bonhomme ? » Et lui vous répondra : « Une tasse de café, Madame la comtesse, et même une omelette, pour l'amour de Dieu! » Je suis bien sûr que vous vous laisserez toucher, mais vous ne le reconnaîtrez plus. Ah ! que Pétersbourg est loin de Vicence, Madame la comtesse ! Je sens fort bien que j'ai moins de raisons que mille autres de me plaindre de ma situation. Secoué à l'excès par l'infernale révolution, j'ai trouvé ici la tranquillité la plus honorable et les bontés les plus flatteuses. Cependant, Madame, il y a deux choses dont le souvenir s'efface difficilement, ou ne s'efface point du tout : le soleil et les amis. Voyez encore ma résignation ! Je sacrifferais sans beaucoup de peine le soleil, si mon cœur était tran- (juille sur l'autre point. A propos de cœur, vous saurez. Madame la comtesse, «pie, de|»uis deux mois environ, ma rigoureuse solitude a cessé. Mon lils est venu me joindre. On Ta attaché à moi d'une manière flatteuse, et il commence à s'exercer sous les ordres du père

en attendant (iii'il i)uisse voler de ses propres ailes. Ma femme et mes deux tilles sont demeurées au milieu de la fumée ; jugez si j'ai souflert ! Mais il n'y avait point de remède. Pendant ((uelcpie temps j'ai cru qu'elles se rapprocheraient de Venise, et dans celte idée je leur avais donné votre adresse, Madame la comtesse, pour leur procurer le j)laisir de faire connaissance avec vous en passant : mais la dame a prétendu (ju'il valait mieux se tenir tranquille, et elle a donné de fort bonnes raisons. Enlin, Madame, ([ue voulez-vous ? c'est un grand bonheur, à cette époque, de n'être que médiocrement malheureux.

Page 1