‹ Les deux fr`eresChapitre 19 sur 37 · XVI. — A M. le Chevalier de · texte numérisé non relu

XVI. — A M. le Chevalier de

Saint-Pétersbourg, 14 avril 1806.

|E viens de congédier mon valet de chambre pour me donner un domestique plus simple et moins coûteux. Je verrai s'il y a moyen de faire d'autres économies, et tout mon désir est que Sa Majesté soit bien persuadée d'une vérité qui pourrait fort bien n'être pas entrée pleinement dans son esprit, quoique je l'aie beaucoup répétée : c'est que, dans tout ce que j'ai dit sur ma situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la plus légère exagération. J'ai soulïert comme je l'ai dit et autant que je l'ai dit, et maintenant encore comme je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle rien ; pas de quoi me faire enterrer si je venais à mourir : j'excepte la somme qui vient de m'être délivrée et qui n'est point à moi, puisqu'elle n'est que la représentation de la subsistance, et qu'à la tin de l'année j'aurai précisément ce ijuc j'avais avant de la recevoir, c'est-à-dire rien. J'ai témoigné, depuis nos derniers malheurs, une grande envie de posséder ma famille. Je n'ai certainement nulle raison de cacher le sentiment qui m'anime, puisqu'il est parfaitement d'accord avec tous les principes. Je ne cacherai pas davantage le tourment qui me fait éprouver cette séparation ; il est tel que je ne puis vous l'exprimer. Mais je suis déterminé encore

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I i'2 JOSEPH DE MAISTRE.

|)ar une autre considération que vous pouvez fort bien l'aire connaître à Sa ]\Iajesté. Tout homme (jui ne met pas sa mort au rang des événements possibles à chaque instant, n'a pas fait de grands progrès dans la philosophie. Grâce à Dieu, je n'en suis pas là. Or, si je venais à mourir. Monsieur le chevalier, pendant que ma famille est éloignée de moi, elle tomberait dans la plus affreuse indigence. Au contraire, si elle se trouvait ici, bien ou mal, d'une manière ou d'une autre, avec plus ou moins d'agrément ou de désagrément, elle se tirerait d'affaire ; voilà mon dernier secret : vous voyez, Monsieur, qu'il n'est pas bien machiavélique. Pour éviter l'indiscrétion, tenez, du reste, pour répété, tout ce que j'ai dit.

Je ne pourrais vous apprendre, sur les affaires publicjues, que ce que Sa Majesté aura sans doute la bonté de vous faire connaître. Cette époque ne ressemble à rien, et l'histoire ne présente aucune donnée, aucune analogie pour aider le jugement. S'il était permis de concevoir des espérances, on les fonderait uniquement sur cette étonnante rapidité des succès qui semblent n'avoir rien de commun avec sa durée. Mais quand je songe que la postérité dira peut-être : Cet ouragan ne dura que trente ans, je ne puis m'empêcher de frémir. Quoicpie la nature m'ait pourvu d'une assez grande égalité d'humeur, cependant je sens que je commence à plier sous le faix. Je deviens triste et solitaire : je «e vais plus dans le monde, je m'y traîne, et le plus souvent pour mon fils. Je lis, j'écris, je tâche de m'étourdir, de me fatiguer s'il était possible. En terminant mes journées monotones, je me jette sur un lit, où le sommeil, que j'invoffue, n'est pas toujours complaisant. Je me tourne, je m'agite, et disant comme Ëzéchias : De mane usque ad vesperam finies me. Alors, des idées j)oignantes de famille me transpercent. Je crois entendre pleurer àTurin ; je fais mille efforts pour me représenter la figure de cette enfant de douze ans que je ne connais pas. Je vois cette fille orpheline d'un père vivant. Je me demande si je dois un jour la connaître. Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne. Enfin, vous êtes père. Monsieur le chevalier, vous connaissez ces rêves cruels d'un homme éveillé. Si

VOUS n'étiez pas du métier, je ne permettrais pas à ma |)lume d'écrire ces jérémiades. Je tais, au reste, les plus grands ell'orts pour résister au maliieur et ne pas perdre absolument ce (ju'on ap|)elle Vaplomh. Je pense (pie vous n'avez pas moins besoin cpic moi de cette philosopliie (jui dé|)en(l malheureusement bien j)lus du tempérament (pie de la raison. J'attends de vos nouvelles avec un extrême em|)ressement. Je ne sais où vous êtes, ni si vous êtes avec le roi. Enfin, je ne sais rien. Si vous êtes allé en Sardaigne, comment vous serez-vous établi dans ce beau pays ? et que sera-t-il résulté de cet établissement ? Que vous êtes à plaindre ! que nous sommes à plaindre ! Jamais l'univers n'a vu rien d'égal ! et ((ue devons-nous voir encore ? Ah ! que nous sommes loin du dernier acte ou de la dernière scène de cette elTfoyable tragédie !

Adieu, mille t'ois. Monsieur le chevalier ; je n'ai pas le courage de prendre une autre feuille !

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