XVII. — A M. le comte De Vargas, à Caghari
Saint-Pétersbourg, 20 octobre 1807.
[OUR en venir enlin au sujet principal de votre lettre, j'ai bien peur, que nous ne soyons pas trop d'accord sur certains principes fondamentaux de l'histoire de l'homme et de son habitation. Moïse a tout dit. Monsieur le comte : avec lui on sait tout ce qu'on doit savoir sur ces grands objets, et sans lui on ne sait rien. L'histoire, la tradition, les fables même, et la nature entière, lui rendent témoignage.
Le déluge surtout est prouvé de toutes les manières dont ce grand fait peut être prouvé. Lisez le livre du docteur Lardner [Indian trstimonies), lisez celui du fameux Addison et celui du père de Colonia 91U' ce même sujet des témoignages vendus à la révélation par Vantiqaité profane. Lisez les notes de Grotius et le premier livre de son bel
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ouvrage, De veritate... vous serez surpris el lolalement entraîné par l'universalité de cette croyance. On l'a trouvée jusque parmi les sauvages de l'Amérique ; on l'a trouvée en Chine, on l'a trouvée surtout dans les Indes, où la compagnie savante de Calcutta touille depuis {juelques années avec une constance infatigable la mine la plus riche et la plus nouvelle. Dans les livres sacrés des Indiens, écrits dans une langue morte depuis plus de deux mille ans, livrés enfin à la curiosité européenne par les travaux de cette savante compagnie, on trouve avec étonnement Noé, le déluge universel, l'arche, la montagne, la colombe, etc.. comme on les trouve dans Lucien [de Dea Sijria), qui jamais n'avait ouï parler de la langue sanscrite.
Je vous prie. Monsieur le comte, Ovide avait-il lu dans la Bible : Omnia poutus erant, deerant quoque littora ponlo ? Il exprimait l'ancienne et universelle tradition du genre humain renouvelé par une famille seule, sauvée miraculeusement d'un naufrage général.
Mettez d'un côté un livre unicjue sous tous les rapports, j)ortant tous les caractères de l'inspiration, et de l'autre tout le genre humain de tous les siècles, qui lui rend témoignage par des traditions plus ou moins défigurées, et vous verrez que, sans aller plus loin, jamais lait n'a été plus rigoureusement démontré que celui du déluge.
Quod semper, quod uhique, quod ab omnibus ^ Ce texte si connu, employé par un pieux auteur en faveur des dogmes catholiques, n'est pas moins décisif en faveur de ces dogmes catholiques dans un autre sens, c'est-à-dire qui ont api)artenu partout et dans tous les temps à Vuniversalité de la famille humaine.
Que sera-ce encore, Monsieur le comte, si, à toutes ces preuves historiques et générales déjà si décisives par elles-mêmes, nous ajoutons les preuves physiques qui sont éblouissantes ? Au moment où je vous parle, les hommes qui savent admirer peuvent admirer à l'aise le mammouth trouvé l'année dernière à l'embouchure de la Lena, i)ar le soixante-quatorzième degré de latitude. Cet animal était
(0 Ce qui a été cru par tous, partout et toujours, cela est.
incrusté (notez bien) dans une masse de glace, et élevé de plusieurs toises au-dessus du sol. Cette glace s'étant mise à diminuer par je ne sais quelle cause physicjue, on a commencé à voir l'animal depuis cinq ans. — Hélas ! dans un pays plus fertile en connaisseurs actifs, nous posséderions une merveille (ju'on serait venu voir de toutes les l)arties du monde, comme les Musulmans allaient à la Mecque, — un animal antédiluvien bien conservé jusque dans ses moindres parties et susceptible d'embaumement ; on aurait pu tenir dans ses mains un œil qui voyait, un cœur qui battait il y a quatre mille ans ! Quis talia faudo temperet a lacrymis ? ^ Mais lorsqu'il s'est trouvé entièrement dégagé, l'animal a glissé au bord de la mer, et là il est devenu la pâture des ours blancs, et les sauvages ont scié les défenses qu'il n'a plus été possible de trouver. Tel qu'il est cependant, c'est encore un trésor qui ne peut être déprécié que par l'idée de ce qu'on aurait pu avoir. J'ai soulevé la tète pour ma part. C'était un poids pour deux maîtres et deux laquais. J'ai touché et retouché l'oreille encore tapissée de poil. J'ai tenu sur une table et examiné tout à mon aise le pied et une petite portion de la jambe. La sole, en partie rongée, avait plus d'un pied de diamètre. La peau est parfaitement conservée ; les chairs racornies ont abandonné la peau et se sont durcies autour de l'os ; cependant l'odeur est encore très forte et très désagréable. Cinq ou six fois de suite, j'ai porté le nez sur cette chair. Jamais l'homme le plus voluptueux n'a humé le plus délicieux parfum de l'Orient avec la suavité du plaisir que m'a causé l'odeur fétide d'une chair antédiluvienne putrétiée.
Maintenant, Monsieur le comte, que monsieur de Buflon vienne nous faire des contes de fées sur le refroidissement du globe ! Si l'on cueillait la pêche et l'ananas sur les bords délicieux du Waigatz ; si les animaux du tropique vivaient dans ces belles contrées, quelle magie a conservé les parties tendres de leurs cadarres, je ne dis pas dans les premières couches de terre meuble, mais au-dessus même
(i) Qui pourrait retenir ses larmes?
de la suriace de la terre comme vous venez de le voir ? La montagne de glace (lui entourait le mammouth s'est-elle formée pendant qu'il faisait chaud ? ou bien le cadavre s'est-il conservé en attendant qu'il fît froid, etc. ?
Je ne puis sortir du déluge avant de vous avoir fait remarquer l'ineffable ridicule de la philosophie moderne, qui s'est d'abord époumonnée à nous démontrer l'impossibilité du déluge par le défaut d'eau nécessaire pour la submersion du globe ; mais du moment où elle a eu besoin d'eau pour je ne sais quelle chimère de cristallisation universelle ou pour d'autres idées tout aussi creuses, sur-le-champ elle nous a accordé une petite calotte de trois ou quatre lieues d'épaisseur tout autour du globe. En vérité, c'est bien honnête ! Voyez Buffon, voyez la Mettrie, voyez de Luc et tant d'autres.
Le déluge étant prouvé à l'évidence, sa nouveauté ne l'est pas moins. Je vous invite à lire les lettres géologiques de M. de Luc au professeur Blumenbach ; ce livre, infiniment répréhensible à certains égards, n'ajoute pas moins le poids d'une foule de preuves physiques à celui des preuves morales qui établissent que tout est nouveau sur la terre, et qu'en particulier, la catastrophe qui détruisit jadis l'habitation de l'homme n'est i)as plus ancienne que la date assignée i)ar Moïse.
Cela posé. Monsieur le comte, que deviennent les antiquités égyptiennes, indiennes et chinoises ? Buffon et Bailly avaient sans doute tout le talent nécessaire pour être de vrais philosophes ; cédant à l'iniluence d'un siècle extravagant, ils ont mieux aimé n'être que des poètes et des romanciers. 11 ne faut pas disputer des goûts, mais j'avoue <jue, romans ])our romans, j'aime mieux Bon Quichotte que les Époques de la nature.
Vous avez sans doute entendu tout le bruit qu'a fait Dupuis avec son calendrier égyptien de douze mille ans. Les Français ayant rapl)orté de leur ex])édition d'Egypte un calendrier sculpté sur les murs du temple de Tentyra, on n'a pas manqué d'emboucher la trompette pour annoncer la preuve sans réplique, la démonstration de la démons-
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tnilion ; mais pendant (iifon criait victoire à Taris, les astronomes de Rome et de Londres prouvaient que le monument était nouveau, et postérieur même, peut-être, à la réforme julienne ; et ils ont dit de si bonnes raisons aux Parisiens engoués, (jue ces messieurs ont pris le parti de ne point répondre.
Me voilà donc très tranquille, Monsieur le comte, sur toutes ces antiquités. Si les patriarches ont connu la période de six cents ans avant le déluge, j'en suis bien aise, et je n'y vois nul inconvénient. Ces périodes, pour le dire en passant, ne sont pas une grande merveille. Quand une l'ois on sait l'astronomie juscju'à un certain point, il ne faut, pour trouver ces cycles, que de la |)atience et du tâtonnement. Ces connaissances, me dites-vous, supposent au moins deux à trois mille ans irétudes, etc. — Non, en vérité. Monsieur le comte, puisque les nations ([ui les possédaient étaient si nouvelles. Je ne veux point m'enfoncer dans la question de l'origine des sciences : c'est un sujet trop vaste pour une lettre, et j'aime mieux le passer sous silence que de ne lui consacrer que quelques lignes. D'ailleurs, les faits étant certains, nous pouvons bien ajourner la métaphysique, qui est cependant mon fort.
Le pays sur lequel vous avez fait de si belles spéculations est, je puis vous l'assurer, Monsieur le comte, le moins propre à vous satisfaire sur les grands objets dont vous me parlez. Ces cités, ces temples, ces monuments, ne sont rien. C'est ce qu'on voit à présent, et rien de plus. L'Asie est ravagée depuis qu'elle est connue. Les villes détruites dont vous parlez sont modernes (du moins par rapport à cette haute antiquité que vous imaginez). Elles sont nommées dans les annales de la Chine, et l'on sait le moment de leur destruction. Les joujoux qui ont occupé Buffon sont encore les mêmes d'aujourd'hui ; il peut se faire qu'on ait trouvé çà et là quelques bribes du grand pillage de Gengis-Kan : voilà tout.
Quant aux manuscrits, il est vrai qu'il y en a ici, mais pas, que je sache, en langue inconnue. J'en ai vu de chinois, de japonais, de tartares, de thibétains ; jamais on ne m'a dit : En voilà un dont on
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ignore la langue. M. Schubert, très habile astronome, de l'Académie des sciences et bibliothécaire en chef, me disait un jour, bien sagement, en me les montrant : « Que nous sommes fous d'aller chercher ces guenilles ! Nos moindres livres européens valent mieux. » 11 avait grandement raison. Au moment où je vous écris, un Indou musulman a traduit en arabe, sous la direction d'un mathématicien anglais, le livre des Principes de Newton. Si jamais les Indous comprennent bien ce livre, ils se pâmeront de rire, en voyant les Européens venir leur demander des instructions.
Par quelques passages de votre lettre, je vois que vous regardez comme réel ce fameux peuple inventé par Bailly. Je vous prie. Monsieur le comte, de revenir sur cette question : jamais ce peuple n'a existé. Tout part de la Chaldée, et c'est de là que le feu sacré s'est répandu dans tout l'univers. C'est de quoi je m'assure que vous ne douterez pas, si vous prenez seulement la peine de lire les mémoires de l'Académie de Calcutta et l'histoire de l'Indoustan de Maurice.