‹ Les deux fr`eresChapitre 21 sur 37 · XVIII. — Au roi · texte numérisé non relu

XVIII. — Au roi

Saint-Pétersbourg, décembre 1809.

Sire,

'EMPEREUR a été reçu à Moscou avec des transports de joie véritablement attendrissants. Parti d'ici le 10 (vieux style) après midi, il était arrivé le lendemain à Twer à dix heures du soir. La distance est de -460 verstes ; voilà ce qu'on peut faire dans un traîneau découvert qui ne portait que lui et son grand maréchal. Le lundi 16, il est arrivé à Moscou, où il est entré à cheval absolument seul, n'ayant pas même un domestique à sa suite. Il a marché depuis la porte (le la ville jus(|u'au palais et à l'église du Kremlin (ancienne résidence des czars), au milieu de deux cent mille hommes qui serraient son cheval. A peine l'empereur pouvait-il avancer. On se jetait

sur lui, au pied de la lettre. On baisait sa botte, les harnais, la tète de son cheval. On lui prodiguait une foule d'expressions tendres, reçues dans la langue russe : pajia, bel empereur, ange, etc. C'est au milieu de ce cortège et de de ces acclamations (pi'il est arrivé en pleurant de joie. ^ Son séjour n'a plus été «ju'une succession de réjouissances.

La noblesse et les marchands lui ont donné des bals. 11 en a donné à son tour, et il a bien voulu, en dérogeant à son premier projet, passer à Moscou le jour de sa naissance, de sorte que c'est l'impératrice qui a fait les honneurs et qui a donné aux trois premières classes de l'empire le bal et le souper d'usage ce jour-là. L'empereur s'étant rendu au théâtre, on y joua une pièce russe qui avait beaucoup rapport à la circonstance. Et comme Sa Majesté n'aime point qu'on la loue en face, on avait cru devoir supprimer un couplet (pii se rapportait trop directement à elle ; mais l'assemblée a demandé le couplet à grands cris et a forcé l'artiste de le chanter. Enfin, rien n'a manqué au triomphe paternel de Sa Majesté. Les fêtes ont fini par un grand bal masqué donné par l'empereur, à la suite duquel il a dû partir, dans la nuit du 2o au 26 (nouveau style). On lui a donné un spectacle d'un genre singulier et qui n'appartient qu'à ce pays. L'immense ville de Moscou renferme des étangs qui peuvent s'appeler lacs. On a choisi l'un des plus grands, dont on a ôté la moitié de la glace qu'on a emportée sur des chariots. Sur cette moitié dégagée on a établi une infinité de chaloupes illuminées, et sur l'autre partie une foule d'enfants du peuple couverts de lumières patinaient en tous sens. On dit que cette double illumination mobile formait un couj) d'œil admirable. L'empereur a dit qu'il se repentait de n'avoir pas vu assez son bon peuple de Moscou, mais qu'à l'avenir ses visites seraient |)lus fréquentes.

Sa Majesté ayant bien voulu donner encore à son fidèle peuple de Moscou le jour de sa naissance, son séjour a fini par un bal

(i) Hélas ! à un siècle de distance, quel changement dans les esprits à l'égard du souverain !

masqué qu'elle a donné à toute la ville ce jour-là. A deux heures du matin du 13, elle est montée dans son traîneau, et le 15, à dix heures du soir, elle était dans son palais de Saint-Pétersbourg, après s'être détournée pour aller voir sa maman à Gatschina, visite qui lui a pris environ deux heures. L'empereur a donc pu dire ici : J'étais hier à Moscou, et il a parcouru sept cent quatre-vingts werstes (plus de cent cinquante lieues de vingt-cinq au degré) en quarante-deux heures. Je crois (|u'il n'y a pas d'exemi)les d'une pareille célérité. On parlait du voyage de l'impératrice Élizabeth et de celui d'un prince Dolgorouky en cinquante-deux heures. Tout cela disparaît. Un nombre infini de chevaux étaient prêts sur toutes les stations. Plus de vingt traîneaux ont accompagné l'empereur jusqu'ici. En plusieurs endroits, les conducteurs n'ont pas voulu dételer, et ont doublé les stations malgré les instances de l'empereur. A Moscou, il ne lui a pas été possible de rien dépenser. La noblesse et le commerce ont fourni à tout avec une profusion et une magnificence sans égales. Enfin, Sire, jamais on n'a vu de réception plus filiale et plus attendrissante. L'empereur a été extrêmement touché.

Il a dit de nouveau qu'il se repentait d'avoir si peu vu sa ville de Moscou, et il a pris l'engagement de la voir tous les ans : on m'assure même qu'il a promis d'y passer chaque année ce même jour solennel de sa naissance. Il a ordonné qu'il y aurait toujours un appartement arrangé au Kremlin et une grande livrée prête, comme si Sa Majesté était présente : si j'avais eu l'honneur de conseiller, j'aurais pris la liberté d'élever quelques doutes sur la convenance de l'engagement perpétuel. Il arrive des choses si extraordinaires dans le monde, et la girouette populaire est si mobile, qu'il vaut mieux, je crois, n'être jamais gêné. Du reste, il me semble que cette visite est bien touchante, et qu'elle montre bien à ce grand souverain le parti qu'il peut tirer de son peuple.

Je linis. Sire, en mettant aux pieds de Votre Majesté le très profond respect avec lequel, etc. . . .

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LA CORRESPONDANCE DE JOSEPir DE MAISTRE. 151

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