‹ Les deux fr`eresChapitre 22 sur 37 · XIX. — A M. le Marquis Henri de Costa · texte numérisé non relu

XIX. — A M. le Marquis Henri de Costa

Saint-Pétersbourg, 2 avril 1816.

[OMiMENT vous peindre, mon très cher et excellent ami, le j)laisir que m'a fait votre délicieuse épître du 20 février dernier, apportée en trente-cinq jours par le comte de Venanson ! Ce plaisir eût été parlait si vous ne m'annonciez pas le projet de vous en aller planter vos arbres à licaure/iard. Kst-il possible, mon cher ami ! Quand j'aurais, comme disent les poètes, ?nie langue de fer, je ne pourrais vous exprimer à quel point ce projet me désappointe. J'ai eu deux amis dans ma vie {c'est un nombre prodigieux), le bon Salteur et vous. Quoiqu'il ne vous égalât ni en élévation de tête ni en chaleur d'entrailles, c'était ce|)endant un excellent homme que je ne cesserai de regretter ; mais vous me restiez, et je m'étais arrangé pour radoter auprès de vous, voire même avec vous si nous étions condamnés à cette triste conformité. Depuis que mon retour est au rang des choses probables, je n'ai cessé de nous contempler comme un point fixe devant mes yeux ; je n'ai cessé de penser à ce ([ue je vous dirais, à ce que vous me diriez, au plaisir inexprimable de renouer une liaison jadis si douce et si intime, aux réflexions sans tin que nous ferions sur tout ce (|ui s'est passé dans le monde depuis notre séparation à Ghàtillon. — Le croiriez-vous! j'ai pensé plus d'une fois à m'enfermer avec vous sous clef pour vous faire encore, de ma propre main ministérielle, du café aussi bon que celui dont sans doute il vous souvient, et que nous prenions dans mon galetas près de la Madone des anges, l'an de grâce 1798. Mais vous avez cassé ma cruche, et me voilà plus ca|)ot que Perrette. Vous vous en allez à Beauregard ! quel nerf vous avez pincé dans mon cœur, cher et digne ami, avec ce mot de Beauregard .'Vous m'avez fait rebrousser de trente ans vers l'âge des jouissances et des enchantements. C'est là que j'ai passé quelques jours de ma vie, si pleins, si heureux. C'est là que je composai, en 1784, ce discours sénatonal dont je possède encore une copie écrite de la main de l'infortuné Lavini, et suivie de vos ani-

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madversions, très-soigneusement reliées à la lin de l'ouvrage. Savezvous bien, mon cher ami, que si je m'avisais de passer huit jours à Beauregard, à moins d'être bien entouré, bien soutenu, bien choyé, j'étoufferais infailliblement ? Quelles personnes, bon Dieu ! quelles soirées ! quelles conversations ! Et vous, cher ami, comment l'erezvous ? J'aurais lu avec un profond chagrin ce que vous me dites sur votre accident, si votre lettre ne vous réfutait pas d'une manière si aimable. Pour moi, j'ai joui jusqu'à présent d'une santé insolente ; mais ce sont précisément ces tempéraments qui sont le plus sujets à s'abîmer brusquement. Ils ressemblent à ces terres riveraines, minées en dessous par Vonde fugitive, couvertes d'herbes et de fleurs ; rien ne les distingue des autres, puis tout à coup, plouf !

Pas 11 est besoin, je pense, de vous dire à quel point j'ai applaudi à votre noble entreprise littéraire. J'attends beaucoup de vous dans ce genre. C'est mon affaire de me procurer le livre dès qu'il paraîtra : la vôtre est de remettre à mademoiselle d'Oncieu un petit carré de beau papier enfermé dans une enveloppe à mon adresse, sur lequel vous écrirez deux lignes témoignant que le livre vient de vous, et que je puisse coller sur le revers de la couverture. J'espère que vous ne me ferez aucune sotte difficulté ; la chose, à la distance où nous sommes, ne pouvant pas aller autrement. Au reste, Monsieur le marquis, il pourrait bien se faire que j'allasse moi-même chercher votre livre, car, suivant toutes les apparences, je suis sur le point de me rapatrier, du moins j'en ai fait la demande expresse, et j'insisterai. Mon projet, comme vous l'avez vu sans doute, était de terminer ici ma carrière ; mais les choses ont changé, et par mille raisons longues à raconter, la place n'est plus tenable. Je ne vois pas trop même comment je me relèverai du coup que j'ai reçu dans les tristes lambeaux de ma fortune !...

Mais, parlons d'autre chose. Je vous remercie d'avoir constamment pensé à moi ; ne perdez jamais cette habitude, je vous en prie. — Mon frère, qui est maintenant à Abo, en Finlande, sera bien joyeux de votre souvenir. Je suis charmé que vous ayez goûté son

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Lépreux, donl je suis grand partisan. Je vais sur-le-champ écrire à ce bon Xavier pour lui faire connaître votre souvenir et votre apj)rol)alion. Ma t'emine, mon lils, mes liiies se lèvent en masse i)our vous saluer tendrement. Le second est aujourd'luii capitaine en jiied dans le premier régiment de l'empire (les chevaliers-gardes) ; mais, comme je vous disais, l'édifice que je bâtissais est renversé, et il faut recommencer par la première pierre.

Sans mes deux lilles, je prierais ma femme de se faire religieuse, pour me laisser la liberté de me faire moine. Vous me recommandez de |)rier Dieu pour vous. La règle serait de vous répondre : C'est bien à voun de prier pour moi ; mais il me semble que les compliments ne sont pas de mise en si grave sujet. J'aime donc mieux vous ré|)ondre que je ferai, quoi(iue indigne, tout ce qui déi)endra de moi en vous priant, en style diplomatique, de m'accorder la réciproque, et même plus sHl y échoit. Témoignez mon souvenir à vos chers enfants : je les porte tous dans mon cœur. J'ai pris une part infinie à leur succès, et sur l'heureux Crescite et niultiplicamini prononcé au milieu de votre famille par la divine Providence. Il lui a plu d'envoyer une partie de ma famille à Gênes. Qui sait ce qu'elle fera encore de moi ! Mon fils est lieutenant-colonel : je veux me i)roposer comme tambour dans le régiment où il se trouvera. J'ai de l'oreille et les bras encore très dispos : c'est le seul emploi pour lequel je me sente des dispositions décidées.

Adieu, mille fois, cher et digne ami, le compagnon, le consolateur de ma jeunesse, Y animateur de mes efforts, et l'objet constant de ma tendresse. J'espère vous voir encore et vous rabâcher mille choses peu connues. Voyez-vous le marquis de Barol, l'abbé de Caluso ? S'ils sont de votre connaissance, rappelez-moi à eux, je vous en prie. Dites à ce dernier (jue je me suis senti constamment pauvre de()uis (ju'il ne m'a plus été |)0ssible de le piller.

Tout à vous, excellent ami ; je vous serre dans mes bras. ^

(i) Dans L'n homme d'autrefois du marquis Costa de Beauregard, de l'Académie française, on trouvera d'intéressants détails sur ces relations des deux amis.

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