‹ Les deux fr`eresChapitre 23 sur 37 · XX. — A M. de R***., à Gênes · texte numérisé non relu

XX. — A M. de R***., à Gênes

Saint-Pétersbourg, septembre 1816.

|OUS me parlez dans presque loiites vos lettres des jésuites, mon cher ami, et toujours assez ridiculement ; je veux, une fois pour toutes, vous dire ma pensée sur ce point.

Sans doute, j'aime les jésuites, que j'ai toujours regardés comme mie des plus puissantes institutions religieuses, un des plus admirables instruments d'instruction et de civilisation qui ait existé dans l'univers. Parlez à un ennemi des jésuites, au premier que vous trouverez sous votre main ; demandez-lui s'il a fréquenté ces messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc., il vous répondra, Non, et peut-être. Dieu îu' en préserve! Et si vous leur citez leurs amis, il ne manquera pas de vous dire qu'ils sont amis, et qu'il ne faut pas les croire i)arce qu'ils sont suspects : en sorte que les jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magnitique théorème qui mérite d'être encadré.

Il n'y a rien de si niais, mon très spirituel ami, que ce que vous dites après tant d'autres, que, « puisque les jésuites étaient détruits, il ne fallait pas les rétablir ; » c'est-à-dire, par la même raison, que, « puisque le roi était tombé de son trône, il ne fallait j)as l'y replacer. » Par quelle raison, [)ar (luelle loi, par quelle convenance, une excellente chose, une fois abattue, ne doit-elle plus être relevée ? Vous me direz : Cest une question de savoir si la chose est excellente. Fort bien, mon cher ami ; c'est ce que les jacobins disaient de la royauté, et dès qu'il sera prouvé que les jésuites ne valent rien, il sera prouvé aussi qu'il ne fallait pas les rétablir. Nous attendrons donc la démonstration.

Je vous donnerai une règle sûre et lacile pour juger les hommes ainsi que les corps. Cette règle est infaillible. Du côté des jésuites, je vous nommerai tout ce que le monde a produit de plus excellent dans l'ordre de la sainteté, de la science et de la politique. — Et quels sont

LA COIUŒSPONDANCE DE JOSEIMI DE MAISTKE. 155

leurs ennemis? Tous les ennemis de Dieu, tous les ennemis de riîlglise, tous les enncMuis de l'Klat. — Vous me direz : l^'st-ce (|u'il n'y a pas de fort honnêtes gens |)armi leurs ennemis? Hélas ! oui, mon cher ami ; mais ces honnêtes gens se trouvent sur ce point en très mauvaise compagnie, ce (|ui n'arrive pas aux amis de celte société. Cependant, malgré la très juste aftection (pie je leur porte, si j'étais ministre, je n'irais point trop vite. J'aurais toujours devant les yeux deux axiomes. Le premier est de Cicéron : u N'entreprends jamais dans l'h^tat plus (jue tune peux jtersuader. » L'autre est de moi, indigne : « Quand tu baignes un fou, ne t'embarrasse pas de ses cris. » Il faut prêter l'oreille à ces deux maximes, et les balancer l'une par l'autre. Je crois bien que d... se plaint! J'ignore cette manière dont vous me parlez, mais je gagerais ({u'il s'agit de ([uebpie fabrique de boutons ou de lacets, supprimée peut-être pour y substituer d'inutiles moines !.' Tel est le siècle ! Un corps enseignant, prêchant, catéchisant, civilisant, moralisant, etc., ne vaut pas pour lui une échoppe de quincaillerie ; il donnerait la régénération d'une âme humaine pour une aune de taffetas. Qu'un souverain vienne à jeter (pielques gouttes d'eau de rose sur cette boue, elle ne manque pas de crier: Vous me salissez. 11 faut la laisser dire et verser double dose, à moins qu'il n'y ait un très grand danger.

Enhn, mon cher ami, je n'aime rien tant ([ue l'esprit de famille ; mon grand-père aimait les jésuites, mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aime, son fils les aimera s'il plaît à Dieu !

XXL — A M. le Chevalier de Saint-Réal.

Saint-Pétersbourg, 22 décembre 1816.

OMMENT pourrais-je t'exprimer, mon très cher ami, le plaisir que m'a fait ton aimable épître du 9 novembre dernier ? 11 y

avait plus d'un siècle que je n'avais vu ten caractères, grâce à ta desl)olique l'enime ({ui te refuse le papier mal et méchamment. Que je te sais gré, cher frère, d'avoir su t'emparer d'une belle feuille blanche que tu as noircie à mon profit ! Bientôt, mon cher ami, le commerce éj^istolaire cessera, ou du moins il deviendra si aisé que nous croirons nous parler. Je ne changerai point de place sans alarmes ; mais il ne faudrait pas se tromper sur le motif. Je ne suis retenu que par la crainte de changer de carrière à mon âge, et d'aller affronter de nouvelles difficultés à l'époque où l'on ne demande que le repos. Les liens d'habitude et de reconnaissance que j'ai formés ici ne peuvent tenir contre le devoir, contre le sang, contre l'amitié qui me rappellent ; cependant, si tu balances le tout bien exactement, tu verras que je ne puis partir sans crainte, ni même sans chagrin. Je n'ai rien à te dire sur ma destinée. Jusqu'à présent, tout se réduit à des titres ; non seulement je n'en suis pas fâché, mais tu ne saurais croire combien cette suspension me convient. Le roi ne me connaît que par mes lettres ; c'est une très mauvaise et imparfaite manière de connaître les gens. Je suis bien aise qu'il me voie, et qu'il me tàte, pour ainsi dire, avant de m'employer.

Je me suis fort amusé de notre controverse jésuitique; sur ce point, comme sur d'autres, je tâche, autant que je puis, de me tenir éloigné de toute espèce d'idées exagérées. Je te répète en latin ce que j'ai dit en français à notre ami X...: Tantum contende in republica quantum prohari tuis civihus possis. Platon l'a dit, et Cicéron l'approuve. Je marche bien volontiers à leur suite ; et si j'étais ministre au milieu d'une nation qui ne voudrait pas des jésuites, je ne conseillerais point au souverain de les rappeler, malgré mon oj)inion qui leur est favorable.

J'ai ri de bon cœur en lisant dans ta lettre tout ce que tu aurais voulu faire de moi. Tu me parles d'un certain père, je t'explicpierai ce ([u'a fait un certain iils. Sur cet article, je suis parfaitement philosophe ; je te répète que, sans mes enfants, nulle considération imaginable ne pourrait me déterminer à suivre les affaires. Voici l'âge

Blbect le 6ran& (P. 206.)

OÙ il faudrait se reposer et penser à cette lessive dont tu me parles fort à propos. Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un honnête homme est abominable. Qu'il y a peu d'hommes dont le passage sur cette sotte planète ait été manpié par des actes véritablement bons et utiles ! Je me |)rosterne devant celui dont on peut dire : Pcrtransivit benefaciendo ; celui (jui a pu instruire, consoler, soulager ses semblables ; celui qui a fait de grands sacri lices à la bienfaisance ; ces héros de la charité silencieuse, qui se cachent et n'attendent rien dans ce monde... — Mais (ju'est-ce que le commun des hommes, et combien y en a-t-il sur mille (jui puissent se demander sans terreur: Qu'est-ce que j'ai fait dans ce monde? En quoi ai-je avancé Vœiivre générale, et que reste-t-il de moi en bien et en mal? — Tu vois, mon cher Alexis, que je m'entends en linge sale tout aussi bien que toi. — Quant à la lessive, je ne sais lequel de nous deux est le plus savant.

Adieu, mon cher ami. Toute ma famille te saute au cou ; adieu, et vive le mois de juin ! *

(i) Nous regrettons vivement que les étroites limites entre lesquelles nous circonscrit l'éditeur ne nous permettent pas de reproduire un plus grand nombre de lettres des amis de Joseph de Maistre ; nous nous voyons forcé de renvoyer le lecteur aux deux intéressants volumes du comte Rodolphe.

Les deux frères.

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