I. — A mademoiselle Constance de Maistre
Cagliari, 13 janvier 1802.
jA très chère enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance, comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon aise ? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi ; mais aie bien soin, ma chère enfant, d'aimer ton pai)a comme s'il était à côté de toi : quand même tu ne me connais i)as, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins (jue si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me traiter de
(I) A. de Margerie, Jos6i>h de Maistre.
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même, ma chère petite, alin que tu sois tout accoutumée à m'aimer quand je te verrai, et ([ue ce soit tout comme si nous ne nous étions jamais perdus de vue : pour moi, je pense continuellement à toi, et pour y penser avec plus de j)laisir, j'ai rabricjué dans ma tète une petite ligure espiègle, (jui me semble être ma Constance. Elle a bien quelquefois certaines petites fantaisies ; mais tout cela n'est rien, je sais bien (ju'elles ne durent pas. Ma chère petite amie, je te recommande de tout mon cœur d'être bien sage, bien douce, bien obéissante avec tout le monde, mais surtout avec ta bonne maman et ta tante, qui ont tant de bontés pour toi : toutes les fois (ju'elles te font une caresse, il faut que tu leur en rendes deux, une pour loi et une pour ton papa. J'ai bien ouï dire par le monde qu'une certaine demoiselle te gâtait un peu, mais ce sont des discours de mauvaises langues que le bon Dieu ne bénira jamais.... Je ne veux point que tu te mettes en train pour réi)ondre à cette lettre ; je sais que la bonne maman veut ménager ta petite taille, et elle a raison. Tu m'écriras (juand tu seras plus forte ; en attendant, je suis bien aise de savoir que tu aimes beaucoup la lecture, et que tu sais ton Télémaque sur le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de la grotte de l'aimable Calyi)b0. Je voudrais bien aussi te demander si tu n'as point eu peur (juand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque dans l'eau tête première, pour l'empêcher de perdre son temps. Ah ! jamais ta tante Nancy n'aurait fait un coup de cette sorte. Un bon oncle que tu ne connais pas encore, te portera bientôt de ma part un livre qui t'amusera beaucoup : il est tout plein de belles images, et, dès qu'on t'aura expliqué comment il faut se servir du livre, tu pourras t'amuser toute seule. Adèle et Rodolphe s'en sont bien divertis ; à présent c'est ton tour : je te le donne, et quand tu le feuilletteras, tu ne manqueras jamais de penser à ton papa.
Ta maman, ton frère, ta sœur, t'embrassent de tout leur cœur ; et moi, ma chère enfant, juge si je t'embrasse, si je te serre sur mon cœur, si je pense à toi continuellement. Adieu, mon cœur, adieu ma Constance ! Mon Dieu, quand pourrai-je donc te voir?
les deux frères.
d08 JOSEPH DE MAISTRE.