II. — A M. le Chevalier de Maistre
Saint-Pétersbourg, 14 février 1805.
RÈRE Nicolas, te parler de ma reconnaissance envers Sa Majesté Impériale serait, je crois, quelque chose de fort inutile. Il y a longtemps que je n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste, les traits d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque sont fréquents à cette cour, je veux t'en citer un exemple :
Il y a ici un Français dont le caractère et les aventures méritentde fixer l'attention : c'est M. de Moutiers, l'un des respectables gardes du corps qui accompagnèrent Louis XVI dans sa malheureuse lïiite de Yarennes ; il était masqué en laquais, et s'api>elait Melchior. Un soir que l'auguste caravane se reposait dans je ne sais quelle j)etite auberge, le roi lui dit : « Mon cher de Moutiers, comment pourrai-je récompenser le service que vous me rendez ? )> — « Sire, répondit le brave homme avec une espèce d'enthousiasme, je veux (jue vous donniez à ma famille le nom que je porte aujourd'hui pour vous sauver : je veux qu'elle s'appelle Melchior. — Fort bien, mon ami, reprit le roi ; mais je vous fais comte. Vous êtes le comte Melchior de Moutiers. » — Les malheurs qui suivirent ne sont que trop connus ; il serait inutile d'en parler. Le comte de Moutiers, ruiné et fugitif comme tant d'autres, échoua à Berne, où une demoiselle riche et noble l'épousa, et se fit catholique, véritablement |)0ur le récompenser. Bientôt l'abjuration et l'émigration ruinèrent la femme comme le mari. Us vivaient l'un et l'autre très étroitement à Munich avec trois enfants, lorsqu'il rerut l'ordre d'en partir à l'époque trop mémorable du mois d'avril dernier. La femme était malade ; on n'y eut aucun égard.
Enfin, après de longs pourparlers, on consentit à laisser tranquille la femme malade (ce (pie c'est que l'humanité !), à condition que le mari partirait. Celui-ci demande un passeport à l'ambassadeur d'Autriche pour venir en Russie ; il est refusé. — Mais, par charité,
LA CORRESPONDANCE DE JOSEPH DE MAISTRE. i09
laissez-moi passer au moins par transit, comme une marchandise prohibée ! — Point de raison. — II s'adresse à la ['russe. — l'ermis de i)asser, à la charge de ne pas séjournei'. Kniin, il est ici, sans l'eu ni lieu, et ne sachant de quel bois faire llcche. Peu à peu, on le connaît, on prend intérêt à lui, on l'invite, et il a l'honneur do diner chez M. de Narischkin avec Mgr le grand duc, (pii lui lait conter son histoire. Le prince apprend qu'un autre Français émigré, nommé M. de Bonsaison, qui est employé dans la maison des cadets, était venu chercher M. de Mouliers, et lui avait dit : « Monsieur, je n'ai (pi'un petit logement et de l'aibles moyens ; mais je ne puis supporter l'idée d'un homme comme vous à l'auberge ; venez chez moi. » Le surlendemain, le grand duc s'est rendu à l'école des cadets, où il a dit publiquement à M. de Bonsaison : « Monsieur, je suis venu exprès pour vous remercier de votre conduite à l'égard de M. le comte de Moutiers, et je veux avoir le plaisir de vous embrasser ; » ce (pi'il a lait. Ensuite, il a donné à M. de Moutiers un logement dans le palais de marbre, qui appartient aujourd'hui à Son Altesse Impériale, et neuf cents roubles de pension sur sa cassette. Le Français était au comble de ses vœux, d'autant plus que, dans ce pays, le logement emporte toujours la lumière et le bois. Bientôt après, il reçoit, sans en avoir eu le plus léger avant-goût, une lettre de M. de Moraviett", ministre du cabinet, i)ar la(iuelle ce dernier lui transmet l'expédition authentique de Sa Majesté, qui assigne à M. le comte de Moutiers une |)ension viagère de quatorze cents roubles, dont la moitié sera réversible à sa femme, comme un témoignage de l'estime de l'empereur [)Our le noble dévouement de M. de Moutiers à la personne de son maître. — Il faut entendre ce père, ce mari qui n'a plus de souci, et (|ui va jouir de sa famille !
Lorsqu'on a conté de pareils traits, il faut se taire, car il n'y a pas moyen de les louer assez.
II y a un siècle plus ou moins que je t'ai envoyé une procuration bien inutile, peut-être ; cependant il est bon que tu l'aies ; mandemoi si lu l'as reçue. Je ne compte plus du tout sur ce drôle de S.
L'honnête homme qui va à la messe est plus honnête homme que l'honnête homme qui n'y va pas ; mais le fripon qui y va est aussi plus fripon que le fripon qui n'y va pas. Ainsi n'en j)arlons plus : jamais il ne me donnera un centime.
J'ai été ravi de la belle poésie que vous avez envoyée à Moscou il y a quelques mois. Les strophes sont charmantes, et le révérend André Malherbe n'est i)as moins i)arfait dans son genre. Mon li'ère Xavier dit une fort plaisante chose à ce sujet. 11 prétend que vous êtes nécessairement possédés du diable, vu qu'à notre âge les Muses ne s'en mêlent plus. Sed de lus satis.
Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous ])erds de vue. Vous êtes tous dans mon cœur ; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. A six cents lieues de distance les idées de tamille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci je ideure comme un enfant. 11 y a bien d'autres posonnes que je me ra{)pelle quoiqu'elles soient infiniment moins intéressantes pour moi ; mais ces personnes iirjiUristent d'une autre manière, je veux dire en m'oubliant. J'en veux surtout à ce glaçon de la grande place. Peut-on avoir joué, pensé, vécu, raisonné et travaillé ensemble pendant je ne sais combien d'années, et s'oublier ensuite ! 11 n'en est pas ainsi entre nous ; rien n'a changé, rien ne peut changer ; n'ai-je j)as bien dit?
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