III. — A Madame la Comtesse de la Chavanne
Saint-Pétersbourg, 10 novembre 1806.
^A très chère tante, tous les lettres de ma fenmie, pendant qu'elle était à Ghambéry, ne m'ont i)arlé que des amitiés
dont vous l'avez comblée et des douceurs infinies dont elle a joui chez vous. Ma chère petite Adèle, de son côté, fait chorus et me
conte dans ces lettres, toutes pleines de tendresse et de reconnaissance, comme quoi elle n'était chez elle (juc chez vous. Je sais que vous lui avez accordé une hospitalité entière, c'est-à-dire à elle et à ses portefeuilles, et qu'elle a trouvé dans votre maison une maman, des sœurs et des frères. Tout a changé pour moi, ma chère tante, excepté cette famille (pie rien ne peut changer. Souvent je pense que, si une bouffée de ce vent (pii m'a tant promené s'avisait de me porter où vous êtes, je vous demanderais un petit coin chez vous, et que je ne voudrais plus en sortir ; c'est là cpie toute ma patrie serait concentrée pour moi ; les autres cœurs me sont étrangers ; mais qu'importe, dès que je ne serai jamais étranger au vôtre et à ceux qui vous environnent !
Tout ce que je vois, ma chère tante, n'est que du bruit. A mon âge on ne change pas de goût ; je ne m'amuse réellement qu'avec mon petit compagnon : il s'occupe fortement de la langue du pays ; il lit, il écrit, il Jacasse. Nous ne nous quittons jamais : autant qu'un aussi proche parent en peut juger, il me semble qu'il a bien réussi ; mais je ne sais comment ce que je possède ne sert qu'à me faire rêver davantage à ce qui me manque. Je n'ai pour tout bien que les portraits de ces trois créatures, et c'est viande creuse. Savez- vous, ma chère tante, que ces aimables images ont demeuré dix-huit mois en route, et que je les croyais perdues sans ressource : mais, enfin, les voilà ! Je connais donc ma chère petite Constance et son chat : elle n'est pas aussi bien que sa sœur, mais il faut aussi dire qu'elle a été assez mal tirée (voyez, ma tante, si je me rappelle les bons termes) ; je lui trouve l'air spirituel, mais c'est peut-être une paternalité.
Voilà ce mauvais sujet de Xavier ([ui veut que je lui rende la plume. — Mais, Monsieur, attendez donc, j'ai encore une infinité de choses à dire : il faut que j'embrasse de tout mon cœur cette excellente Thérèse, qui est tout amour comme sa patronne, et qu'on ne saurait aimer assez. Je veux aussi faire ma révérence à l'aimable Rosette, et la prier de mettre mon petit cousin sur ses genoux, afin
Ili2
que je puisse le caresser à mon aise ; je la félicite de l'esprit et de l'amabilité de cet enfant dont on m'écrit des merveilles. Mais combien je suis fâché des longues souffrances de ce pauvre Joseph ! Je l'embrasse tendrement ainsi que son frère : il y a toujours quelque chose qui va mal dans ce monde. Envoyez mes caresses, à travers les Alpes, à la grave Marianne ; je baise vos deux mains, ma chère tante, ma bonne maman ; je me recommande tendrement à votre souvenir, le mien vous poursuit, vous environne, vous assiège. Pour peu qu'il y ait de sorcellerie dans le monde, vous devez me voir quelquefois. Il y a des moments oii il me semble que je réussis tout à fait, et que j'entre chez vous. Ah î ma chère Thérèse, avance-moi donc un fauteuil ; je viens de loin, je suis bien las ; fais-moi donc du vin brûlé, j'ai bien froid. Mais quelle extravagance ! Cet homme est-il fou ? — Ma chère tante, si vous saviez pourquoi je ris, vous ne me blâmeriez pas. — C'est pour ne pas pleurer.