‹ Les deux fr`eresChapitre 8 sur 37 · IV. — A Madame de Saint-Réal · texte numérisé non relu

IV. — A Madame de Saint-Réal

Saint Pétersbourg, 10 juillet 1807.

A lettre du 29 octobre 1806, ma très chère petite sœur, m'est arrivée sans retard le 5 juillet i807. Après cela, j'espère| que tu ne te fâcheras pas contre les courriers qui font leur devoir à merveille, comme tu vois. Vargas est devenu de l'histoire ancienne. J'ai dû répondre depuis longtemps à cette lettre qu'il annonce dans la sienne de Livourne. Précédemment, je t'en avais envoyé une autre d'un style un peu différent, et que tu as remise, si tel a été ton bon plaisir. N'en parlons plus, il y a bien d'autres choses à dire.

La bataille de Friediand n'a pas été aussi meurtrière qu'on l'avait dit d'abord. Dix mille iiommes environ ont i)éri de notre côté. Les Français, suivant les apparences, ont perdu beaucoup plus ; mais la

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perte des hommes n'est rien.., vaincre, eest avancer. Les Français ont avancé, ils ont vaincu, c'est-à-dire, ils ont passé, rien de |tlus ; mais Bonaparte, cpii sait très Lien ce (pi'il en coûte pour vaincre les Russes, s'est hâté de proposer un armistice, qui a été relusé par le général russe et accordé par l'empereur. De ce moment, Bonaparte s'est jeté dans les bras d'Alexandre ; il l'a comblé de marques de déférence : il dit qu'il ne peut rien lui refuser, etc. Je ne me lie pas trop, comme tu sens, à cette belle tendresse. En attendant ((ue nous en sachions davantage, on ne voit pas encore ([ue rien soit signé. Qui sait comment l'on finira, et même si l'on linira? Il faut toujours se trouver prêt à tout. Quels jours j'ai passés, ma pauvre amie! Quelle nuit que celle du 21 au 2!2, que je passai tout entière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait été tué à Friedland ; seul, du moins sans autre comj)agnie ((u'un lidèle valet de chambre qui pleurait devant moi, me jetant comme un fou tantôt d'un soi)ha sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha, pensant à la mère, à toi, à tous, à je ne sais qui enlin! A neuf heures du matin, mon frère vint m'apprendre que les chevaliers-gardes n'avaient pas donné. Tu me diras : Et où avais-tu donc pris cette certitude? Je l'avais prise, ma chère, sur le visage de vingt personnes qui m'avaient fui évidemment le jour où la nouvelle arriva : c'était pour ne pas parler de la bataille ; je crus toute autre chose, et je lus sur leurs fronts la mort de Rodolphe comme tu lis ces lignes. Voilà ce que c'est que la puissante imagination paternelle. Enfin, mon cœur, je me rappellerai de cette nuit. A la bataille de Heilsberg, les chevaliers-gardes ont trotté ([uelque temps sous les boulets français, mais sans savoir pourquoi, et nul officier n'a été tué. Ma trêve est signée ; me voilà tranquille pour (iuel([ue temps. Je me trouve bienheureux quand je songe à une dame de ma connaissance (la comtesse Ogeroffsky), qui a perdu deux fils dans cette infernale bataille. L'un a disparu sans qu'il ait été possible ni aux Russes ni aux Français d'en trouver la moindre trace. L'autre devait suivre ailleurs le grand-duc en qualité d'aide de camp, il voulut se baltre. L'ainé de ses frères, qui est colonel (ils étaient

trois), lui représenta qu'il devait suivre sa destination, el que c'était désobéir que de se battre. Le jeune homme ne voulut rien entendre, et prit place. A quelques pas de là il fut blessé et tomba de cheval. Des soldats l'emportaient hors de la mêlée, lorsqu'un boulet de canon le partagea par le milieu et tua un des soldats. Cette j^auvre mère fait comjiassion. Les premiers noms de la Russie ont combattu là à pied en qualité de bas officiers. Sous ce point de vue, je suis encore fort heureux, ma chère amie ; j'ai fait ce qu'un bon père devait faire ; je pourrai m'en affliger sans doute, mais jamais m'en repentir. Un jour peut-être tu en sauras davantage.

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