INTRODUCTION XXIII
points extrêmes. C'est ainsi que les conflits de l'heure présente apparaissent comme un contre-coup de l'aflaire Dreyfus, l'inévitable réaction provoquée par l'assaut que la France cléricale avait alors tenté de livrer aux institutions républicaines. Et la crise mémorable que suscita cette affaire ne peut être attribuée elle-même à des causes occasionnelles. De toute évidence elle ne fut qu'un de ces accidents subits qui font apparaître un mal chronique préexistant. Quand on voit un accès de fièvre bouleverser et secouer tout un peuple il faut qu'il en ait porté dès longtemps le jijerme dans le sang. L'on ne doit jamais perdre de vue en des questions semblables la loi du développement continu qui préside à 1» vie des races humaines.
11 y a en chacun de nous quelque chose de plus profon<l que nos opinions conscientes et que nos convictions formulées, un élément primitif de notre personnalité que nous avons peine parfois à discerner nous-mêmes et qui nous surprend lorsqu'il vient à se révéler en des heures de crise. Changeons-nous de convictions? Ce fonds reste immuable et les convictions nouvelles se coulent dans le moule préexistant. Cet élément nous vient de loin. Il est en nous le signe et le produit de la solidarité humaine. Il est nous et il est autre chose que nous. En nous, grâce à lui, ceux qui nous ont précédés, nos plus lointains ancêtres reviennent. Il apparaît dans l'individu, dans la famille, dans la race. Il est rame de la race.
La vie de la race, dont les âges se comptent par générations humaines, est continue. A chaque instant on retrouve en elle tout son passé. Un fonds psychologique, à demiinconscient, se maintient semblable à lui-même à travers toutes les révolutions, et fait que ces révolutions s'enchaînent, même lorsqu'elles paraissent s'opposer directement les unes aux autres.
En aucune race cet élément de continuité ne se distingue plus nettement que chez le peuple français, « un peuple tellement inaltérable dans ses principaux instincts, a dit
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Tocqueville^ qu on le reconnaîl encore dans des portraits qui ont été faits de lui il y a deux ou trois mille ans, tellement mobile dans ses pensées journalières et dans ses goûts, qu'il finit par se devenir un spectacle inattendu à lui-même, et demeure souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu*il vient de faire. »
Il pourrait, sans doute, paraître excessif de remonter aux Druides pour trouver lexplication des événements contemporains. Toutefois n'y aurait-il pas de curieux rapprochements à faire entre la Gaule à 1 époque druidique et la France à Tépoque de TalTaire Dreyfus? En ces temps reculés déjà nous voyons la Gaule dominée par une caste sacerdotale et une caste militaire. « Les Druides, dit César, décident presque de toutes les causes privées et publiciues ; ils peuvent interdire les sacrifices aux particuliers et aux nations mêmes qui n'acceptent pas leurs sentences ; il n y a en Gaule que deux classes qui soient considérées, les Druides et les chevaliers, et c'est par les prêtres que les magistrats peuvent être installés. » Nos documents sur le cléricalisme druidicpie manquent un peu de précision. Nous savons toutefois que son principal moyen de domination était l'école. Il existait des séminaires druidiques. Les jeunes Gaulois de la bonne société s y rendaient en foule parce que c'était bon genre. Rien de nouveau sous le ciel de France !
Il nous a donc paru que l'histoire du développement psychologique de la nation française pouvait seule jeter quelque lumière sur les obscurités de la situation actuelle. Et en étudiant cette histoire, si complexe, si mouvementée, si diverse à la surface, nous avons cru y discerner un élément constant, une certaine tendance intellectuelle et morale qui a toujours fini par couler dans un moule resté sans cesse identique à lui-même le métal en fusion de la pensée française; si bien que ce moule a donné aux mon-
* Ancien régime, p. 310.
INTKODLCTION XXV
naies qui ont eu cours en France, dans le inonde des échanges intellectuels, monnaies si diverses d'alliages ou d'inscriptions, des efligies restées sans cesse d'une ressemblance frappante. Entre les esprits les plus éloignés les uns des autres et les plus hostiles, entre un Guillaume de Champeaux, si Ton veut, un Calvin, un Bossuet, un d'Alembert, un Sieyès, un Rohespierre, un Joseph de Maistre, un Proudhon, un Auguste Comte — ne parlons point ici des vivants — entre ces représentants illustres des tendances les plus radicalement contraires, scolastiques, catholiques romains, protestants, encyclopédistes, jacobins, socialistes, positivistes, entre ces hommes que tout parait diviser, il y a pourtant des points de contact si évidents que Ton peut établir des uns aux autres des rapports de filiation. Ils forment à travers les siècles une chaîne ininterrompue, ils poursuivent et développent en tous sens une tradition constante, ils sont constitués dans leur structure intellectuelle et morale la plus intime par une même mentalité.
La mentalité commune à ces esprits dont Tinfluence fut prédominante en sens divers ne saurait être définie que par riiistoire. Et c'est précisément ce que nous avons tenté de faire dans la présente étude. Nous avons cru pouvoir l'appeler mentalité romaine pour diverses raisons que nous aurons à exposer ultérieurement, et en particulier pour tenir compte de l'influence qu'a eue sur sa formation la séculaire éducation que l'Eglise romaine, héritière de l'empire romain, a donnée à la nation française. Sans doute — et l'on ne saurait trop insister sur ce point — , il serait tout à fait absurde de prétendre que cette mentalité romaine soit tout l'esprit français. Nous nous en garderons bien. Nous savons trop quelle a été, à travers les siècles, la richesse, la fécondité, la complexité du génie de la France. En étudiant l'ensemble de la littérature française, nous trouverions un plus grand nombre d'écrivains qui ont échappé à cette déformation particulière, que de ceux
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qui Tonl subie à des degrés divers. Ces derniers forment, il est vrai , une filière ininterrompue ; ils exercent une action dirigée sans cesse dans le même sens et dont la l)uissance est par là décuplée. Si donc la mentalité romaine n'est pas tout Tesprit français, elle n'en a pas moins représenté dans sa longue évolution un élément constant et souvent prépondérant. Il nous semble enfin qu'elle seule peut expliquer cette division de la France contemporaine en deux peuples hostiles et faire comprendre les causes morales profondes des conflits de l'heure actuelle.
Nous nous proposons de montrer en eflet que les deux rivales, la France de l'Eglise et la France de la Révolution, ont été l'une et l'autre constituées sous l'influence de la mentalité romaine, si bien qu'il faudrait les dire identiques en esprit, si l'on pouvait admettre l'identité des contradictions. Or c'est précisément cette identité essentielle qui les rend irréconciliables. La mentalité romaine dont elles procèdent Tune el l'autre, est essentiellement unitaire, autoritaire, dogmati({ue, exclusive de toute liberté individuelle. De même que la France noire, la France rouge poursuit sans cesse l'idéal romain de V unité de foi; elle entend que celte unité soit imposée par le Pouvoir, si elle n'est pas librement acceptée; elle proscrit l'hérésie ; elle est catholique^ au sens formel du mot. L'on ne voit donc pas comment une transaction pourrait intervenir entre deux dogmes également absolus, et tous deux prétendant à la domination universelle.
Si cette mentalité dogmatique et autoritaire que l'affaire Dreyfus et les événements qui l'ont suivie ont particulièrement mise en évidence est un des traits permanents de