‹ Les deux Frances et leurs origines historiquesChapitre 9 sur 64 · INTRODUCTION XX I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XX I

feraient du geste et <le la voix, sans perdre un coup de fourchette. Les excès des antisémites profitent avant tout aux anticléricaux, à charge de revanche. Tous ces vil)rionslà vivent, s'agitentet se multiplient dans les mêmes bouillons de culture. C'est aux dépens des forces vives de la nation qu'ils prospèrent. Leurs contagions gagnent de proche en proche. L'esprit public en est vicié. Ils arrivent, par leurs efforts combinés, à maintenir la France dans cet état d'agilation fébrile qui est pour eux une condition d'existence.

Les Trublions, par bonheur, ne sont pas la France. Quelques tapageurs encombrants ne doivent pas nous faire oublier que l'immense majorité de la nation, muette et laborieuse, prépare dans le silence les réserves de forces de l'avenir. Dans la fourmilière française, si agitée à la surface, la masse est formée par les bonnes ouvrières qui |)einent sans relâche, amassent pour l'hiver et travaillent àpreinent à réparer les bévues des autres. La différence est frappante entre la manière dont les Français se laissent gouverner et celle dont ils gouvernent leurs affaires privées. Dans leur carrière, dans leur négoce, dans leurs familles, ils sont aussi avisés, prudents, prévoyants et pleins d'esprit de suite, qu'ils sont versatiles et désordonnés en politique. H Nous donnons, disait déjà Laboulaye, le spectacle d'un peuple tranquille avec des législateurs agités. »

Par malheur, si les Français, pris isolément, sont volontiers d'un bon sens très rassis, ils deviennent impressionnables à l'excès et fanatiques lorsqu'on les réunit en foule ou en assemblée délibérante. Au Palais Bourbon, on voit souvent des députés des diverses fractions de la gauche et de la droite discuter amicalement et avec un entier sangfroid. Rentrés en séance ils déraisonnent et se lancent à la léte les pires injures. Et ce n'est pas exclusivement pour la galerie qu'ils échangent ces paroles ailées. L'àme de la fouie les a englobés.

Il se trouve précisément qu'en France la résistance des volontés individuelles à ces entraînements collectifs est

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moindre que dans les pays où toute 1 éducation tend à développer Tautonomie de la conscience ; ainsi se forment ces courants désordonnés qui ravagent tout sur leur passage. Quand ils voient tous leurs voisins déraisonner, les gens sensés ont rarement le courage de leur bon sens. Jean Mouton emboite le pas derrière Jean Coq. Au sein de chaque parti, les meneurs se voient obligés de rivaliser dans Texcès pour ne point être accusés de modérantisme. C'est ainsi que s'établit une surenchère d'extravagance et de violence qui pousse aux fondrières tous les mouvements révolutionnaires, quelles que fussent les sages intentions de leurs débuts. D'instinct alors, sentant qu'elle perd l'équilibre, la nation renonce à se conduire elle-même, et tourne les yeux vers le Pouvoir réparateur. Le bon sens moyen de la race n'arrivant pas à faire sentir suffisamment son influence sur la marche des affaires publiques, son besoin d'ordre ne peut être rassuré que par l'autorité.

Par là s'explique l'influence constante des sectaires sur le peuple le plus avisé du monde et le plus sceptique lorsque la passion ne le trouble pas. Et nous pouvons concevoir comment il se fait que les deux Frances, la noire et lu rouge, accaparent toute l'attention et restent seules en face l'une de l'autre, poursuivant, avec des chances alternantes, leur interminable duel.

La lutte de ces deux sœurs ennemies est, depuis la Révolution française, le fond même de l'histoire de France, de son histoire intellectuelle aussi bien que de son histoire politique, et cette histoire pourrait être figurée par le mouvement d'un balancier oscillant sans cesse entre deux

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