INTRODUCTION XXVII
l'esprit français, on peut se demander d*oii elle provient, comment elle s est développée à travers les âges, quelles ont été ses manifestations diverses, quelle influence elle a eue sur le cours des événements historiques. En consultant le passé on arriverai! ainsi à se rendre compte du présent. Le problème devrait donc se résoudre par l'étude du développement psychologique du peuple français. Nous nous rendons bien compte de ce qu'une telle entreprise aurait de téméraire. Et en abordant un sujet de cette envergure-là, c'est à peine si nous pouvons espérer en donner une esquisse imparfaite et sommaire. Nous ne nous y serions même pas risqué si les plus clairvoyants d'entre les historiens français n'avaient déjà frayé la route où nous osons nous engager.
Dès 1855, dans son génial aperçu sur la Philosophie de l'histoire de France, Edgar Quinet avait placé la question sur son véritable terrain. Il avait tenté de détruire un préj ugé vingt fois séculaire qui, après avoir exercé une influence déterminante sur tout le cours des destinées de la nation française, s'était imposé comme un axiome aux historiens eux-mêmes.
L'histoire de France, au temps où écrivait Quinet, était en général conçue comme une progression providentielle partant de la conquête romaine, pour aboutir, à travers la monarchie absolue, à la Déclaration des droits de l'homme, puis au régime césarien, couronnement déflnitif d'une oeuvre parfaite. Dans la série ininterrompue conduisant à ce terme dernier, tout était également réputé nécessaire, par conséquent également excellent par déflnition. C'est ainsi que la maxime prévalait : « En France, c'est le pouvoir absolu qui engendre la liberté ^ ».
« Dès rorigine, dit Edgar Quinet* en une page qu'il convient <le citer tout entière, la monarchie a été modelée en France
' Augustin Thierry. Ettai sur l'Histoire du Tiers-Etat, p. K. < Œuvres complètes. Paguerre, 1865. T. UI. p. 380 et suiv.
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sur le principe du pouvoir impérial chez les Romains. Môme nos rois chevelus vivent du souffle des Césars. Charlemagne el les siens ne font que confirmer cette imitation. La troisième race ne change en rien t\ ces idées classiciues ; au contraire, elle leur donne une forme irrévocable et le pouvoir central se trouve irrévocablement jeté dans le moule du Bas-Empire. La superstition civile pour Tempire romain qui s'était éveillée en Italie avec les glossateurs éclate bientôt en France ; lu aussi elle devient une religion politique.
Ces illusions des jurisconsultes, des poètes toscans du XII""* siècle sur les félicités de Tépoque des Césars, sont accueillies avidement et répandues chez nous dès le siècle suivant ; légistes, juges, conseillers, officiers royaux, tous propagent la chimère d'un âge d*or im])érial ou gibelin, laquelle devient bientôt la science, la tradition et comme la passion du tiers-état. Le moindre bourgeois du XIV""* siècle avait sur ce point Timagination aussi fertile cjue Tauleur de la Duyine Comédie. Séduit par ce fantôme, qui déjà avait aveuglé Dante, le tiers-état cherche le principe de la rénovation sociale dans les cendres du Bas- Kmpire. On veut tout donner au roi parce (pie, dans l'époque sacrée, on a tout donné à l'empereur. Le monarque féodal doit être le principe de la justice, de la liberté, de la vie publique, comme Ta été le (]ésar; chose singulière, celle passion de s'engloutir dans Vaulorité du prince par imitation classique de ranti- (juité est si grande qu'elle survit encore chez nos historiens !
Nous continuons aujourd'hui, dans nos systèmes, à subir le joug des mêmes fictions, avec cette seule différence que nilusion ingénue de nos ancêtres est devenue une illusion volontaire, systématique, et que la science produit chez nous le même résultat que l'ignorance chez eux. Nous savons ce que nos aïeux ignoraient, que leur conception de l'histoire romaine est imaginaire, (jue le modèle sur lequel ils se sont réglés n'a jamais existé, que cette félicité prétendue est une invention des poètes, que le pouvoir absolu dans Rome impériale n'a enfanté en réalité que servitude, silence, qu'il a abouti ù la mort du monde ; et, malgré cette connaissance assurée, quand nous retrouvons la même forme de pouvoir dans notre histoire, nous nous y confions, je ne dis pas sans crainte, mais avec joie, comme si le flot qui a porté les autres h la mort devait nous porter à la vie ! Je ne sais par ({uel artifice de notre jugement nous bâtissons aussitôt le même songe de félicité publique que les hommes du moyen-âge. En dépit de Tcvidence, nous nous créons un âge heureux sous nos Dioclétiens et nos Justiniens modernes, les Philippe le Bel et les Louis XI, tant il est vrai qu'il est certaines idées, certaines traditions qui pèsent comme la nécessité sur le front de certaines races.