INTRODUCTION XXIX
Loin d'être elFrayés de voir notre société se former sur le principe de Tantiquité dégénérée, c'est de quoi nous nous vantons ; si nous avons hérité de ses vices, nous nous croyons d'assez bonne maison. Nous triomphons de nous évciUer à la vie ilans le tombeau du Bas-Empire ; (iérivant tout de ce tombeau, sacrifiant tout, franchises locales, municipales, provinciales, noblesse, tiers-état, peuple, c'est ainsi que nous entraînons de génération en génération la société française vers un idéal byzantin comme un corps vivant quon lie à un cadavre ; et dans notre idolâtrie pour une antiquité morte et difforme, nous croyons approcher de ta liberté moderne à mesure qu'elle s'éloigne davantage.
Une conscience résiste-t-elle ? Cette conscience a tort ; elle est aveugle et coupable,.. »
D'après le diagnostic de Quinet, il faudrait donc admettre que la nation française a subi, à la suite de la conquête romaine, une déformation initiale, qui, loin de se guérir, s est accentuée durant tout le cours de son histoire sans doute parce qu'elle coïncidait avec une prédisposition constitutionnelle de la race. Le virus romain, issu de la décomposition du Bas-Empire, a été inoculé à un organisme jeune et plein de santé; son influence pernicieuse ne s'est fait sentir que graduellement et par des accidents d'une gravité croissante, à mesure que diminuait la force de résistance des tissus cellulaires. Les symptômes très variables de la maladie sont apparus avec une évidence particulière au moment des grandes crises, en particulier aux époques de la Réforme et de la Révolution. Et ce n'est pas seulement la vie politique de la nation qui en a été atteinte, c'est surtout sa vie morale et religieuse. De l'ordre temporel, Tesprit césarien s'est communiqué à Tordre spirituel. Le siège du mal est désormais au cœur. C'est de là qu'il exerce ses ravages. Par un lent et obscur travail, il a sans cesse tendu à anémier les énergies individuelles qui sont le sang rouge d'une race. Il a fait refluer toute la force vitale des extrémités au centre. Ayant perdu jusqu'au sens de la liberté, la France a sans cesse cherché son salut dans le régime de la contrainte morale ; elle s'en est fait une gloire, ne comprenant pas qu'un tel asile ne convient qu'aux incurables. Aujourd'hui encore, l'antique esprit
XXX LtS DKl'X FRANCKS
d'absolutisme est partout, à gauche couiiiie à droite. Divisés en toutes choses, les adversaires aux prises, ultrainontains ou jacobins, partent pourtant du même principe et opèrent d après des méthodes identiques. Elevés les uns et les autres à Técole du césarisme spirituel, ils n'hésitent pas à sacrifier, en toute occurrence, l'individu au pouvoir. Seulement ils ne s'entendent pas sur la nature et le siège de ce pouvoir. Les uns le mettent à Rome, les autres à Paris. Les uns le coiflent de la tiare, les autres du bonnet phrygien. Mais si les idoles sont autres, les cultes ont d'étranges analogies. Dans les deux tabernacles qui se lancent de réciproques anathèmes siègent des sanhédrins également despoticjues. Kt si, à l'entrée de l'un d'entre eux, on a dressé l'autel de la déesse Liberté, on ne l'adore qu'en efligie. Le peuple français n'est pas arrivé jusqu'ici à comprendre que la liberté, sous toutes ses formes, ne peut être fondée que sur le respect des droits de la conscience. Et c'est là l'erreur romaine par excellence.
Au moment où Quinel, dans sa Philosophie de Vhistoire de France, cherchait à donner à ses concitoyens une si haute leçon morale, le césarisme politique triomphait sans conteste. Depuis lors, il a fait banqueroute. Toutes les tentatives pour le ressusciter ont échoué lamentablement. Il est discrédité; ce qui ne veut point dire qu'il soit mort: mais il ne peut plus opérer que sous des formes déguisées. I^s leçons de l'histoire sont encore trop proches et d'une trop poignante éloquence. Le peuple qu'on dit oublieux en garde pourtant mémoire. Et les esprits les plus éclairés et les plus vigilants les ont sérieusement méditées. Ils sont allés demander à l'histoire les causes morales du désastre de l'année terrible. Taine surtout, avec son ardente passion de la vérité, avec son inflexible franchise, a voulu faire l'examen de conscience de son pays. C'est i\ cette pensée de haut patriotisme que nous devons Les origines de la France contemporaine ,
INTKODLCTION XXXI
Singulière fortune que celle de ce livre ! An moment où il parut, il ne souleva que des colères. A mesure que rimpassible ouvrier avançait dans son gigantesque travail de déblaiement, il voyait se dresser contre lui, les uns après les autres, les croyants de toutes les légendes qu*il détruisait chemin faisant. Fervents des gloires du Grand siècle, de la monarchie absolue, de la Philosophie du XVIII"»e siècle, de la République une et indivisible, de Napoléon h^, sectateurs de l'Eglise jacobine, tous voyaient avec elTroi leurs plus chères idoles maniées sans respect et déboulonnées. L'iconoclaste finit par se trouver seul, emmuré dans sa retraite studieuse, mis à l'index par les Saints-Oflîces les plus divers. Pour comble de disgrâce, une princesse de sang impérial lui tourna le dos. Il est mort avant d'avoir entièrement achevé sa lâche. Mais, bien que le couronnement de l'édifice ne soit qu'ébauché, on peut aisément prolonger par la pensée les lignes interrompues. Les idées maîtresses sont toutes, non seulement indiquées, mais poussées jusqu'à leurs conséquences essentielles. Aucun lecteur désintéressé ne peut garder de doute sur la portée générale de l'œuvre. Combien cependant elle parait mal comprise ! Depuis que Taine n'est plus de ce monde, un revirement inattendu s'est produit à son égard. I-,es partis extrêmes le honnissaient à lenvi ; maintenant qu'il n'est plus là pour défendre ses idées, ils cherchent à l'annexer. Les prôneurs du néo-catholicisme littéraire, en particulier, se couvrent de son autorité. M. Bourget se donne pour son disciple fidèle. M. Brunetière « l'utilise » de même qu'il utilise Auguste Comte. Rien n'est plus simple. On prend ce qui convient, on néglige le reste. Et ce qu'on néglige le plus ce sont simplement les conclusions. C'est, en particulier, au dernier volume, inachevé, du Régime moderne^ le magistral chapitre intitulé VEglise.
* Au Jugement des spécialistes de la science historique c'est, avec l'Ancien régime, la partie la plus forte de l'ouvrage . « Son livre sur le Régime moderne, dit M. C. Jullian. où la passion est plus rare, où la psychologie soi-disant
XXXII LKS DEUX FUANCKS
Kn quelques pages définitives, Taine, à la veille de sa iiioii, y a résumé la pensée maîtresse à laquelle l'ouvrage tout entier s'acheminait. Et cette pensée concorde avec celle de Quinet. Taine Ta développée seulement avec plus d'ampleur et de précision. Il a montré également comment en France l'œuvre de la romanisation s'est poursuivie à travers les siècles et quels en ont été les résultats. Il y distingue trois couches superposées : la langue, le droit et la religion. C'est par la religion que l'idée de Vimperium est parvenue à sa perfection; c'est par elle qu'elle a donné aux âmes le pli indéléhile de la servitude ^
De quelle façon la tradition absolutiste a-t-elle été transmise du Bas-Empire à l'Eglise romaine, éducatrice séculaire de la nation française? Ce problème historique sortait du cadre que Taine s'était assigné, en prenant son point de départ à la veille de 89. Il a laissé à Fustel de Coulanges le soin de l'élucider. Au moment môme où Taine ouvrait sa grande enquête sur Les origines de la France contemporaine, l'auteur de la Cité antique en poursuivait une autre, parallèle, sur Les institutions de Vancienne France*. L'œuvre de Fustel de Coulanges a la sereine impassibilité de la science. On n'y sent pas comme dans les Origines la constante préoccupation des événements actuels. Et cependant l'inspiration première est foncièrement la même. « Il ne parait point douteux, dit M. Camille Jullian, que si Fustel de Coulanges voulait rechercher le caractère et les vicissitudes de nos anciennes institutions, c'était pour indiquer
scientiiiquc est moins absorbante, est peut-être le plus près, de tous ceux qu'il a écrits, de la vérité et de la vraie méthode historique. Dans ces chapitres sur l'Etat, sur l'éducation, sur l'Eglise, Taine a été admirablement ser\*i par la précision de son analyse, par sa dextérité à grouper les faits et les textes, par l'acuité de son jugement et de son esprit d'observation. Son chapitre sur l'Eglise, en particulier, la dernière chose qu'il ait écrite, est un chef-d*œu\Te d'arrangement de logique et de vérité ; puis il est écrit avec une sérénité qui nous étonne. »
* Voir en particulier nu tome XI de l'édition in-12, pages 151, 133, 162 et suivantes. Nous reviendrons en détail sur l'exposé de Taine.
' Les œuvres de Taine et de Fustel de Coulanges commencèrent toutes deux à pnmitre en 187.'!.