INTRODUCTION XXXIII
plus sûrement celles qui convenaient à la France régénérée. »
En confrontant ces deux grandes enquêtes, Tune sur les origines de la France ancienne, l'autre sur les origines de la France nouvelle, nous avons été frappé de voir que sur un point capital tout au moins — le rôle de TEglise romaine — elles concordent et se rejoignent à travers les âges. L'une indique les débuts d'une évolution dont l'autre montre le terme. Une lacune de dix siècles les sépare. On peut suivre pourtant de l'œil la ligne intermédiaire, et on peut aussi la prolonger jusqu'au temps actuel, jusqu'à ces événements dont Taine ne fut pas témoin, mais qu'il semble nous avoir par avance expliqués par le plus lumineux des commentaires. C'est ce tracé que nous avons tenté d'indiquer par quelques jalons provisoires. Et si nous avions réussi par là à mieux mettre en évidence une idée juste, nous estimerions avoir rempli la tâche que nous nous sommes assignée.
A coup sûr nous n'aspirons pas au rôle périlleux d un donneur de conseils et moins encore au rôle d'un prophète. Nous avons uniquement cherché à nous rendre compte du présent en consultant le passé. Et pour nous éclairer nous avons tenu à recueillir les témoignages des plus judicieux et des plus impartiaux d'entre les Français eux-mêmes. Notr^seul but étant de rechercher de notre mieux la vérité, nous aurions voulu pouvoir nous eflacer le plus possible, pour laisser parler ces témoins qui ont une autorité à laquelle nous ne saurions prétendre. Autant que nous avons pu le faire dans le cadre qui nous était imposé, nous avons cité le texte même de leurs dépositions. Nous les avons classées et nous avons tenté d'en tirer des conclusions qui n'ont point l'immodeste prétention d'être un verdict.
Ajoutons enfin que, pour une étude qu'il était déjà si difficile de circonscrire, nous avons dû considérer la France isolément, et dans la France elle-même la tradition romaine.
Mais le phénomène sociologique que nous avons tenté d'analyser est d'ordre plus général ; et si Ton voulait l'embrasser dans toute son ampleur \ il faudrait envisager le groupe entier des peuples qui, ayant été le plus complètement romanisés, ont passé de la domination temporelle de TKmpire romain à la domination spirituelle de TEglise romaine. C'est en effet une observation qui s est imposée à nombre d'historiens que les frontières des pays européens où l'Eglise catholique est restée prédominante, après le schisme de la Réforme, coïncident dans les grandes lignes avec les frontières de TEmpire au IV'"" siècle. Par (|uoi Ton peut juger déjà que les mêmes causes ont produit partout les mêmes eflets, et qu'en particulier le « monde latin » presque en entier a suivi un développement psychologique analogue à celui de la France, la « fille ainée de l'Eglise » ayant d'ailleurs pris dans ce groupe ethnique dès le début du Moyen-Age une hégémonie qu'elle conserve encore aujourd'hui.
On reconnaîtra, nous l'espérons, que cette étude n'a pas été inspirée par un sentiment de malveillance à l'égard de la France ; bien au contraire. Suisses romands, nous reconnaissons pleinement notre dette envers le pays dont nous parlons la langue. La communauté de langue crée des liens que rien ne peut rompre puisqu'elle implique une communauté de culture.
Certes il ne viendrait à aucun d'entre nous l'idée de déclarer que notre pays est une « province intellectuelle » de la France. Nous sommes très jaloux de notre indépendance, même et surtout dans le domaine de l'esprit. Nous avons notre petite personnalité à laquelle nous tenons. Et si c'est une faiblesse, il faut nous la passer. Il n'en est pas
* M. Hfiuston Stowart Clianiberhiin a abordé ù plusieurs reprises ce sujet si complexe dans bon suggestif ouvrage Die Gnmdlagen des X/X**" Jahrhunderts, Voir en particulier pages l-lti. 521 (sur le rôle de iA>yola). 626, 635 et H67 (Hom und anti Rom). Parmi les ouvrages récents on peut consulter également avec intérêt Léon Razalgette, Le Problème de l'avenir latin (pour la partie historique) et l'opuscule du marquis F. Nobili Vilclleschi, Iai questione religiosa net popoli latin i.