INTRODUCTION XXXV
moins vrai que, par la force des choses, nous devons tirer de France le plus clair de notre nourriture intellectuelle ; c'est à l'école des grands écrivains français qu'adolescents nous apprenons à penser. Nos rapports avec la France sont si intimes et si constants que les maux dont elle souffre sont toujours un peu les nôtres et que rien de ce qui la touche ne saurait nous être étranger.
Mais c'est précisément notre étroite parenté avec la France qui nous impose des obligations auxquelles nous ne saurions nous soustraire sans danger. En nous assimilant la culture française, nous devons garder assez de liberté pour n'en prendre que ce qui s'accorde avec une tradition que nous entendons maintenir. Nous sommes donc contraints de garder une attitude de vigilante critique surtout aux époques où, comme maintenant, la France s'écarte le plus de la voie que nous voulons suivre. II ne nous est pas permis, comme à ceux qui se sentent enracinés dans le sol résistant d'une nationalité puissante, de nous abandonner à toutes les séductions du génie de la France ; car si nous ne savions lui résister il nous emporterait comme une paille au vent. El Dieu sait où ! Deux religions opposées, quoique étroitement parentes, se disputent la France. Elles ont toutes deux une grande ferveur de prosélytisme. Leurs apôtres — rouges ou noirs — franchissent quotidiennement le Jura, pour nous apporter la parole du salut. Nous applaudissons volontiers à leur éloquence dont nous demeurons charmés. Mais si, tout en les applaudissant, il nous arrivait de leur prêter créance, si nous ne gardions la faculté de passer au crible du gros bon sens helvétique leurs doctrines hétéroclites et contradictoires. Ton peut se demander à quelles épreuves serait soumise la cohérence de notre matière grise. 11 existe, dans l'ordre de lesprit, un droit de légitime défense. Nous tentons d'en faire usage.
Placés ainsi aux frontières de la France et nous tenant, par nécessité et par prédilection, en contact intime avec
elle, nous devons cependant faire un constant effort pour ne pas nous laisser dériver au gré de tous les courants et contre-courants qui Tagitent depuis plus d*un siècle et rendent sa marche incertaine et désordonnée. Et peut-être sommes-nous en mesure de juger les choses de France d'un observatoire particulièrement favorable : pas assez engagés dans la mêlée pour être aveuglés par la poussière qu'elle soulève, assez rapprochés pourtant pour en bien suivre les péripéties.