CHAPITRE PREMIER
La tradition romaine.
LVlément Ihéocratique constant dans l'histoire de France. Le peuple gaulois romanisë par l'Empire d'abord, puis par l'Eglise héritière de l'Empire. Reconstitution de Vimperium dans le domaine spirituel. L*idéal chrétien déformé par la politique. La religion du Pouvoir. Expression intellectuelle <\es dogmes décrétés par l'Eglise. Influence de la méthode scolastiquc sur l'esprit français en général et particulièrement sur l'esprit classique, forme <lérivée de la mentalité romaine. Bossuet.
L'histoire de France tout entière est dominée et déterminée par la question religieuse. Fille aînée de l'Eglise, la France a une mission divine à remplir parmi les peuples. Elle en prend conscience en même temps que de son unité nationale. Et cette conscience ne se perd jamais entièrement, elle ne fait qu évoluer à travers les âges.
« Il y a, dit Joseph de Maistre, des nations privilégiées <]ui ont une mission dans ce monde. Celle de la France me parait aussi visible que le soleil. II y a dans le gouvernement naturel et dans les idées nationales du peuple français je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. »
Cet élément théocratique et religieux — plus encore théocratique que religieux — est en effet constant. II doit sans doute correspondre à une prédisposition innée de la race puis(]ue nous le voyons déjà prédominer au temps des
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Druides, pour autant que nous est connue la société gauloise de cette époque.
Si, dans ce composé d'éléments très divers qu*est Tesprit français, Tapport de la civilisation druidique est difficile à estimer, l'apport de Rome est beaucoup plus certain. El quand nous parlerons de cette influence romaine, il ne faudra point oublier que ce n'est pas la Rome des beaux temps de la République et des débuts du régime impérial qui a exercé une action décisive sur la constitution de la mentalité française, mais bien la Rome du Bas-Empire. Au sein de Timmense chaos des peuples que cet Empire s'efforçait de maintenir sous sa domination et d'organiser par des décrets uniformes, l'ancien génie latin, après avoir fait prévaloir dans le droit privé son robuste individualisme, s'était corrompu *. A mesure que les limites de Yimperium s étendaient jusqu'aux confins du monde connu, à mesure que s'accentuait le despotisme du pouvoir central, la matière humaine contenue et confondue en un cercle trop vaste devenait plus molle, moins capable de réactions énergiques, plus semblable à la pâte trop pétrie de ces races serviles qu'avaient groupées par des liens semblables les grands empires de l'Orient.
Chacun sait combien facilement les Gaulois s'assimilèrent au monde romain. Ils acceptèrent les dieux des vainqueurs *, avec leur administration, avec leur langue, avec leur culture. Romains et Gaulois étaient de même race. Les premiers se trouvaient être des frères aînés plus avancés dans leur éducation et par là ils exerçaient sur leurs cadets un prestige incomparable.
* Voyez H. S. Chamberlain, Die Grundlagen des XIX*" Jahrh., I, p. 150 et suiv.
' Ou mieux, les Gaulois conservèrent leurs dieux en les affublant de titres romains. C'est ainsi que Belenus se transforma en Apollon, Teutatès en Mercure. « I^s peuples, dit M. Jullian, continuèrent à visiter les mêmes temples, à gravir les mêmes sentiers qui conduisaient aux sommets consacrés; ils n'eurent même pas à modifler leurs habitudes de prières et leurs chemins de dévotions et ils ne trouvèrent pas subitement un dieu romain à la place du dieu celtique. Ce fut celui-ci qui se transfigura par degrés, qui se perfectionna comme un fils de Gaulois sous les leçons des rhéteurs latins, b Camille Jullian, Vercingétorix, p. 347.
La cité gauloise se modela sur la cité romaine. Elle eut sa divinité tutélaire dont le culte, partie intégrante de la vie civique, fut obligatoire pour tous les citoyens. Elle eut en outre le culte commun à tout l'Empire, la religion de Rome et de l'Auguste, c'est-à-dire la religion du Pouvoir. Cette religion du Pouvoir va transformer la religion chrétienne. Elle restera la religion de la France.
L'auteur des Institutions de r ancienne France qui eut une vision si profonde des réalités morales dans lesquelles il croît voir le fond essentiel de l'histoire, Fustel de Coulanges, a montré de quelle façon la religion chrétienne se romanisa sur le sol gauloise C'est là le fait primordial d'où dépendront les destinées du peuple français.
Au temps où l'autorité impériale dominait tout et écrasait tout, l'Eglise seule avait échappé à son pouvoir tyrannique. Dans l'asservissement universel, seule elle était restée libre, libre par le principe qu'avait posé son chef : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Jusque-là confondue avec l'Etal, la religion s'en sépare. C'est par là que l'esprit du christianisme sera le germe de loutes les libertés. Le monde antique les avait ignorées. Dans la cité grecque ou romaine Ton ne trouve pas trace de ce que nous entendons aujourd'hui par la liberté individuelle*. Le citoyen appartenait à l'Etat corps et àme. Respectueux pourtant des dieux d'Athènes, Socrate dut boire la ciguë pour avoir tenté d'être libre en son àme.
Mais voici qu'à côté de la Cité de César s'est élevée la Cité de Dieu. Le chrétien ne se révolte pas. Il obéit aux lois de TEinpire tout en s'atTranchissant de son autorité spirituelle.
' Nous nous bornerons ici à résumer l'exposé de Fustel de Coulanges. Voir en particulier : lUtloire des institutions politiques de l'ancienne France, Tome II, p. 33 et suiv. et le chapitre IV : • L'Kglise dans ses rapports avec l'autorité impériales; Tome III, chapitre XV : « Hapports des rois avec l'Eglise ». Cf. Sabatier, Les religions d'autorité et la religion de l'esprit (p. 1K9 et suiv.) et Philosophie de la religion (p. 233 et suiv.).
' Fustel de Coulanges, Cité antique, p. 202.
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Il garde sa liberlc intérieure et saura mourir pour la garder. Chaque martyre manjue une victoire. Entre la Cité de César el la Cité de Dieu une muraille se dresse que toute la force de l'Kmpire ne peut abattre. Le domaine de la conscience et de la croyance demeure intangible.
N ayant pu vaincre le christianisme, TKmpire Tadopta : el ce (ut la crise la plus grave que la religion chrétienne ail jamais traversée. L'Ktat protecteur fut autrement dangereux pour l'Eglise que ne l'avait été l'Etat persécuteur, parce qu'il la protégea de la même manière qu'il avait protégé les cultes anciens : par l'intolérance. Il fit des lois [unir obliger les hommes a croire.
i< Dés (|ue rKglise se fut alliée ù THlat, un changement notable se iil remîn-(|uer en elle. Les traditions de liberlc s^alfaiblirent toul à coup el bienUM disparurent. La société chrétienne prit loul (le suile le goût des règles fixes et des dogmes absolus. La foi se |)récisa, se rétrécit, s'imposa. Même sur les points secondaires, la liberté ne fut plus tolérée. L'examen fut réprouvé; le libre choix des opinions (hérésie) devint un objet de condamnation, et le mot même devint une injure. A défaut de la foi libre, il rallul avoir la foi contrainte. On a une loi de Justinien qui défendit aux Iau|ues de discuter sur des points de la religion. La soumission el la disci])line montèrent au premier rang des vérins chrétiennes. Il semble (jue quelque chose de Tàme de ri'jn|)ire passa dans le corj)s de TEglise *. »
Si celle Eglise a, dans la suite, mérité d'être appelée romaine, ce n'est point seulement parce que son chef — lorsqu'elle aura un chef — résidera dans l'ancienne capitale de l'Empire. « Christianisme romain, a dit Taine, ces deux mots sont une définition et résument une histoire. » Uni à l'Empire, le christianisme s'imprègne de son génie. Il devient légal. Il édicté des dogmes et leur donne une sanction pénale. En même lemps, il se hiérarchise.
A l'époque où la société chrétienne luttait contre l'Empire, la Cité de Dieu était une démocratie. Les communautés se donnaient librement des-chefs: le corps des «anciens»
1 FiiNtel de («oulanges, [.'inuasion germanique, p» (m.
et l'«évêque », c'est-à-dire le « surveillant ». A lëpoque des martyrs, anciens et évêques sont les élus et les serviteurs de la communauté. Ils vivent au milieu des fidèles et de leur vie. Mais lorsque TEglise se romanise, les chefs deviennent des fonctionnaires. Ils s'imposent eux-mêmes comme un clèros, comme un corps choisi — choisi par Dieu, — le reste des fidèles n'étant plus que le laos, le troupeau. Clergé et laïques, l'église romaine se cristallisera dans cette distinction autoritaire. Elle ne pourra plus s'en affranchir.
C'est sur le modèle de l'administration impériale que le clergé se hiérarchise. Les divisions territoriales restent les mêmes. A son ancien titre iVepiscopus, l'évéque joint ceux de sacerdos et de pontifex, titres des grands prêtres provinciaux, de ceux qui présidaient à la religion du pouvoir impérial, au culte de Rome et de l'Auguste. Et si les évêques héritent du titre de ces prêtres, c'est qu'ils ont pris leur place.
De plus en plus l'Eglise devient un gouvernement. Les évê(|ues sont des souverains, les fidèles sont des sujets. A celte époque, la chrétienté est une fédération d'évêques dont chacun est maître ahsolu dans son diocèse. L'autorité du pontife de Rome ou du patriarche de Constantinople est encore purement morale et n'a guère l'occasion de s'exercer. Ce ne sera que très lentement, au cours des siècles, que la monarchie catholique se constituera ; elle ne deviendra une autocratie qu'en notre temps, sous le pontificat de Pie IX.
L'Eglise avait donc pris la place de la religion de Rome et de l'Auguste; elle deviendra ainsi une religion du Pouvoir, seulement ce Pouvoir ne sera plus en dehors de l'FIglise, il sera l'Eglise même représentée par ses chefs, lejs êvè(jues, pouvoir plus absolu que celui des empereurs, parce (ju'il ne dispose pas du sort des hommes dans cette vie seulement, mais dans la vie éternelle. En un temps où les délices du paradis et les châtiments épouvantables de Tcnfer sont pour tous les hommes les réalités essentielles.
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loujuiirs présentes à lespril et dont nul ne doute, le pouvoir de ceux qui s'imposent comme les seuls dispensateurs des grâces divines est illimité. II n'est pas de plus terrible punition que d'être écarté du sein de l'Eglise, de perdre sa place au temple, sa part à l'hostie consacrée, parce que c'est encourir la damnation éternelle.
I/1-glise tient les hommes par l'espérance, par la crainte, par leurs crimes même, car elle seule peut les elTacer. Elle stipule des conditions de pure l'orme, où la sincérité du repentir n'entre pour rien. Toute la religion tient dans les prîili(jues. Nous en trouvons de nombreux exemples dans la poésie de l'époque. Après avoir incendié, un jour de Vendredi saint, un couvent dont toutes les nonnes périrent dans les flammes, Raoul de Cambrai refuse de manger de la viande. Il ne veut pas compromettre son salut éternel.
Le tu Ile devient un marché : donnant, donnant. Les saints accaparent la place de Dieu. Font-ils la sourde oreille? on les remet à l'ordre. Un vol a été commis dans l'église (le Sainte-Colombe à Paris. Eloi court au sanctuaire et dit : « Ecoule bien ce que j'ai à te dire, Sainte-Colombe; si lu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas de pierre et il n'y aura plus de culte pour toi. » Le lendemain, l'objet est rapporté, (a* n'est pas l'àme du saint qu'on invoque. Il faut prier sur son tombeau, sur son corps, sur un fragment de ses os. Les plus basses pratiques païennes ont survécu et pénètrent dans le christianisme qu'elles défigurent. Ainsi se lorme cette dévotion catholique d'ordre inférieur, purenienl matérielle, (jui, après avoir été la religion du Moyen- Age, redevient, en notre temps, celle de beaucoup de Français : la dévotion de la Salette et de Lourdes.
Le christianisme ne montre plus alors qu'un reflet bien jKile, bien lointain, de la personne du Christ et de sa parole. «Dans l'abaissement et la tristesse (du monde romain linissnnt), a dit M. Gaston Paris, le christianisme avait fait
briller un rayon d en haut. Mais une fois que la période héroïque des martyrs fut close, une fois qu'il fut arrivé à la domination paisible, il sembla perdre sa puissance sur les âmes et s'abaisser lui-même au niveau de la médiocrité générale. »
L'esprit du christianisme est liberté, c'est-à-dire adhésion libre à une loi divine; s'il devient domination, s'il exerce la contrainte, il se dépouille lui-même de sa valeur spirituelle et de son efficacité. Le christianisme romanisé était devenu domination ; il avait institué un pouvoir spirituel, il était la religion de ce pouvoir; et c'est ce pouvoir qui, au cours des siècles, fera l'éducation de la l-'rance, c'est lui qui marquera de son sceau l'âme française.
Sans doute, dans tous les pays, l'Eglise a traversé une phase analogue, mais il y eut des degrés dans la profondeur de cette influence romaine; elle fut d'autanl plus profonde pour un peuple que ce peuple avait été plus romanisé sous l'Empire. C'est ce qui apparaîtra au moment de la Réforme. Le catholicisme ne conservera en Europe (jue les provinces où la domination de l'Empire avait été la plus absolue.
L'Eglise romaine a donc modelé 1 ame du peuple français dès le début de son histoire. De quelle façon ?
La toute-puissance de l'Eglise se concentre dans les mains de l'évêque, représentant du Christ sur la terre, intermédiaire obligé entre l'homme et Dieu, dispensateur des béatitudes éternelles. Ce pouvoir, l'évêque en use pleinement, il l'agrandit sans cesse, il discipline son clergé, il accroît ses richesses, il devient un puissant seigneur temporel. Sur les ruines de l'Empire, il fonde un imperiuiu nouveau qui s'affermit et s'étend sans cesse.
L'Eglise continue Rome d'autre façon encore, (^esl elle qui recueille ce qui subsiste de la culture romaine. Sa langue même est celle de Rome ; et cette langue, dépositaire du génie romain, le perpétue et façonne la religion à son
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image. Langue du droit, elle exprimera une religion légale. Etant imposée, édictée par le pouvoir spirituel, il faut que cette religion se fixe en formules intellectuelles ; il faut qu elle se codifie en dogmes. Ce sera Toeuvre des docteurs scolastiques, dont lesprit peut se résumer en deux mots : autorité et dialectique. La vérité est donnée, il s agit non de la chercher, mais de la formuler. L'autorité ne peut être discutée, mais, comme ses sources sont multiples, il faut les mettre d accord, même quand elles se contredisent. De toutes les vérités éparses il faut faire une vérité unique, un tout hien ordonné, une Somme, un code obligatoire pour toutes ces intelligences. Formuler des articles de foi, lier des arguments les uns aux autres et les disposer en une belle ordonnance, dresser des échafaudages syllogistiques qui enclosent et étayent la raison humaine, telle est la méthode scolastique. Cette méthode, qui se fonde sur les textes, finit par devenir purement verbale. La réalité s'évapore en abstraction. La machine dialectique fonctionne à vide sans avoir plus de grain à moudre. C'est le mot (jui tue ridée.
Sans doute la scolastique fut, au Moyen-Age, la forme universelle de la pensée; elle abrita bien des germes divers. Mais c'est en France qu'elle eut son foyer le plus ardent* c'est sur l'esprit français qu'elle eut l'influence la plus durable, encore sensible aujourd'hui. Le type du docteur sorbonniste et sorbonnicole n'est pas entièrement éteint dans le pays de Noél Beda et l'on y trouverait encore les descendants, un peu dégénérés, il est vrai, de ces « ergoteurs » fameux, capables d'argumenter contre tout venant, sur n'importe quel sujet, de six heures du matin à six heures du soir, sans reprendre haleine.
La Sorbonne, dont l'autorité sur la chrétienté tout entière fut assez grande pour qu'elle pût provoquer la fin du grand schisme, fut un des organes essentiels de ce gouvernement spirituel qui doit être considéré comme un prolongement de l'Empire romain sous une forme déviée. « L'idée cen-
traie autour de laquelle tournent toutes les idées romaines, a dit Taine, la conception de Vimperium, a atteint son accomplissement parfait, son extrémité finale... L'institution impériale est reformée, elle n a fait que se transporter d'un domaine dans un autre ; en passant de Tordre temporel à Tordre spirituel, elle est devenue plus solide et plus forte. ))
Ccst ainsi que la nation française fut romanisée, par TK^inpire d*abord, puis par TEglise héritière de TEinpire. Vienne la grande crise du XVI'"« siècle où les peuples choisiront leur route, celle delà France est tracée d avance. I^a France maintiendra sa tradition ; elle restera romaine.
En persévérant dans la tradition romaine, la l'^rancc y trouve d*abord Tordre, Tunité, Tharmonie, la puissance. Sous le règne de Louis XIV, elle présente, dans toutes les manifestations de sa vie politique, intellectuelle, religieuse, un ensemble imposant et qui frappe les peuples d'admiration, C est le principe d'autorité qui triomphe dans tous les domaines : en politique, par l'absolutisme de Louis XIV ; en religion, par la destruction de Port-Royal S (|ui suit le démantèlement de La Rochelle ; en littérature, par la règle classique.
Qu'on relise, du point de vue où nous nous sommes placés, le fameux chapitre de Taine sur VEsprit classique, et Ton distinguera sans peine de quelle façon cet esprit procède de la tradition romaine. Peut-être Taine ne Ta-t-il pas suffisamment indiqué. Il prend son point de départ dans le fait que, la société s'étant policée, Técrivain s'adresse à un public restreint, le public des salons. Cela ne suffit pas à expliquer la puissance de cet esprit, sa force de cohésion,
* l^s Jésuites furent, en France comme ailleurs, les principaux agents de la réaction romaine. A la fin du régne de Louis XIV et quatre ans après la destruction de Port-Royal, la Bulle Unigeniius (1713) consacra leur victoire sur les Jansénistes. Les prélats récalcitrants, ou simplement suspects furent dépossé<lês de leurs bénéfices, persécutés, enfermés à la Bastille. Après avoir écrasé le protestantisme, le catholicisme français s'est découronné lui-même.
son influence lyrannique sur des génies si divers. L esprit classique vient de plus loin. Après la grande insurrection intellectuelle du XVI"»® siècle, après cette époque de luttes ardentes où les individualités se libérèrent, il est la reprise de la tradition renforcée par un nouveau retour aux sources latines.
Avant tout, lesprit classique est Tatténuation de Télément individuel et par conséquent le règne de Tabstrait. Et nous reconnaissons en lui les traits dominants de la tradition romaine, tels que nous les avons déjà retrouvés dans la scolastique : le principe d'autorité, la règle fiixe, Tordonnance régulière, lexposilion dialectique d'une vérité imposée. Taine a clairement montré la puissance de ces caractères dans les idées, dans le style et dans la langue.
« La langue même que tu parles est catholique », dit un personnage d'un des derniers romans de M. Paul Bourget. C'est par la langue surtout que la Gaule a été romanisée. C'est la langue qui garde le plus fidèlement le dépôt de la mentalité romaine. La langue classique est la parfaite expression de cette mentalité ; elle est autoritaire, elle proscrit tout ce qui est individuel, instinctif, spontané: elle coule la phrase dans un moule rigide qui prescrit à chaque mot son rang.
El la méthode qui arrange la phrase simple arrange aussi le style. « Ordonnance, suite, progrès, transitions ménagées, développement continu, tels sont les caractères de ce style. » Cette langue est l'organe de la « raison raisonnante » qui se contente de son acquis et ne veut pas le renouveler, qui ne sait pas « embrasser la plénitude et la complexité des choses réelles ». C'est la langue des idées courantes, communes, admises de tous. C'est la langue du dogme qui en arrive, au XVI11™«^ siècle, à enfermer l'esprit humain dans un moule plus étroit encore, à supprimer le fait pour ne plus voir que l'abstraction creuse, à anéantir l'individu pour ne plus connaître que « l'homme en soi ». C'est la langue de Condillac et d'Helvétius ; ce sera celle de
Sieyès et de Robespierre. Taine a montré dans Tesprit révolutionnaire la survivance de lesprit classique. Nous croyons voir dans l'un et dans l'autre le prolongement de la tradition romaine, issue du Bas-Empire et perpétuée par TEglise catholique.
Que si nous cherchions un écrivain représentant cette mentalité romaine dans toute sa puissance et, par là, dans toute sa beauté, nous choisirions Bossuet.
M Bossuet, a dit Sainte-Beuve *, est un esprit hiérarchique et naturellement sacerdotal, C'est Tesprit qui embrasse le mieux, le phis lumineusement, le plus souverainement, un corps, un ensemble de doctrines morales, politiques, civiles, religieuses, qui excelle à l'exposer avec clarté et avec éclat, avec magnificence, en se plaçant au point de vue le plus élevé et au centre, à une égale distance de toutes les extrémités; qui, maître et roi d'un système, se joue dans sa gravité à en réunir, à en étendre et en développer tous les ressorts, à en faire marcher tous les mouvements, à en faire bruire et raisonner Tharmonie, comme sous la voûte d'une nef les tonnerres d'un orgue immense; mais, en même temps, c'est un esprit qui n'en sort pas, de cette nef, de cette sphère si bien remplie, qui ne sent pas le besoin d'en sortir, qui n'invente rien, au fond, qui n'innove jamais : il hait la nouveauté, l'inquiétude et le changement ; en un mot, c'est le plus magnifique et le plus souverain organe et interprète de ce qui est institué primordiale ment et établi. »
Bossuet, c'est l'autorité*, c'est l'ordre, c'est la loi, c'est le dogme exposé et imposé, c'est la soumission de l'individu, l'anéantissement du « sens propre », c'est la majestueuse tranquillité dans cet ordre immuable, c'est l'expression la plus éloquente, la plus splendide de la mentalité romaine.
Otte mentalité, issue du Bas-Empire et perpétuée par TKglise catholique, n'est pas restée l'exclusif privilège de l'orthodoxie romaine. Elle est avant tout une méthode fon-
* Souoeaux Lundis, H p. 349.
' « Le monde de Bossuet, c'est la théocraUe, c'est l'asservissement ou tout au moins la subordination de toutes choses humaines à l'empire d'une tradition religieuse, c'est la hiérarchie prétendant à la direction de la société générale. * A. Vinet, Hltt, de la littérature française au XV///»* siècle, p. 40.
dée sur le principe d'autorité, et cette méthode peut s'appliquer aux doctrines les plus opposées. La France de la Révolution l'empruntera à la France de l'Eglise, continuant ainsi, en un sens, la tradition séculaire qu'elle prétendait briser.